‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 106 sur 184 · Lellre à M"" d'Èpinay, mai · texte numérisé non relu

Lellre à M"" d'Èpinay, mai

délicat, de lui donner quelques bons avis? Elle lui parlait de l'éducation de ses enfants ; il fallait bien répondre à sa confiance ; elle détestait la solitude ; il eût été peu poli de ne pas aller lui tenir compagnie, quand elle n'avait personne. M"'^ d'Épinay, par une attention toute particulière , sachant que son ermite n'aimait pas le monde, désirant d'ailleurs le tirer d'un isolement qui le rendait triste, morose et misanthrope, était convenue de le faire prévenir lorsqu'elle était seule. Il vit là d'abord un moyen de rester chez lui quand elle avait des visites ; mais, par un retour nécessaire, il se trouva presque obligé d'aller chez elle toutes les fois qu'il était demandé. Que d'ennuis donc, que de dépendances! Dans les premiers temps, l'affection les lui faisait passer presque inaperçus ; mais enfin il n'était plus son maître. Puis, quand, à ces devoirs qu'il s'efforçait de trouver doux, se joignaient d'autres dérangements qu'il pouvait franchement qualifier d'ennuyeux, c'est alors qu'il gémissait de ne pouvoir jouir un seul jour de sa solitude, et qu'il s'écriait en soupirant : « Ah ! ce ne sont pas encore ici les Charmettes! »

Son caractère ombrageux lui fournissait encore d'autres sujets de mécontentement auprès de M™^ d'Epinay. Il sentait, surtout lorsque Grimm était là, qu'il n'était plus le premier. Elle, qui les aimait tous deux, quoique de façons différentes, aurait voulu les mettre d'accord ; ils ne s'y prêtaient ni l'un ni l'autre. Un rien les mettait aux prises. Rousseau ne pouvait s'arranger des airs dominateurs et des persiflages de Grimm, et M"'^ d'Epinay ellemême nous apprend, dans maints passages de ses Mémowes, que Grimm ne manquait pas de desservir 3on arni auprès d'elle.

LA VIE ET LES ŒUVllES

Parmi les épisodes de celte année 1756, il faut mentionner une visite de M"''' d'IIoudetot, qui aurait passé inaperçue sans les conséquences qu'elle eut dans la suite. Rousseau avait eu précédemment quelques relations avec M™" d'IIoudetot, mais avait négligé de les entretenir. Elle s'égara en route, fut obligée de quitter son carrosse, et s'embourba tellement dans les chemins de traverse que Thérèse fut forcée de lui prêter ses habits. Elle fit à l'Ermitage une collation dont la gaité fut le principal assaisonnement, et partit en riant et en promettant de revenir.

Jean-Jacques avait ainsi passé l'été tant bien que mal ; heureux, disait-il, et néanmoins s'aigrissant de tout, gémissant sur sa santé, mécontent de tout le monde, se plaignant surtout de l'isolement où le laissaient ses amis. Il n'y avait plus, d'après lui, que deux personnes qui eussent des égards pour lui, M"''' d'Epinay et GaufFecourt \ Il eut cependant une occasion de voir Grimm et Diderot à loisir ; peut-être môme plus qu'il ne l'aurait souhaité. Ils le traitaient de fou et le négligeaient quand ils n'avaient pas besoin de lui ; mais ils prisaient fort ses avis en matière littéraire. Diderot, qui venait de terminer sa pièce du Fils naturel f ne voulut point la livrer au public sans Tassentiment de ses deux amis. Il fut donc convenu qu'on ferait chez Jean- Jacques un dîner où on lirait l'ouvrage, que chacun l'examinerait ensuite à tète reposée, et qu'il y aurait un second dîner pour résumer les avis ^

Us voulaient encore traiter une autre affaire avec

1. Mémoires de M""* d' Kpmay , | de M"^" d'Épinay, t. II, ch. V. t. II, ch. IV et V. — 2, Mémoires \

lui : ils s'étaient mis en tête de Fempêcher de passer l'hiver à l'Ermitage. On ne se figure pas tout le mouvement qu'ils se donnèrent pour en venir à leurs fins. C'était s'occuper beaucoup trop d'une affaire qui ne les regardait pas. Tout le monde s'y employa : Grimm, Diderot, M""" d'Epinay, Gauffecourt; on parla, on écrivit, on envoya Deleyre en députation, on mit en jeu Thérèse et sa mère ; rien n'y fit, et l'on n'y gagna que d'indisposer Rousseau. Grimm^ qui avait, ou croyait avoir un intérêt à l'éloigner, était encore poussé par les instances de la mère Le Yasseur et de sa fille, qui se voyaient avec peine éloignées de Paris et frustrées des cadeaux qu'elles y recueillaient. Duclos seul ne voulut pas entrer dans ces tripotages. Il est présumable que ce fut Grimm qui prit l'initiative. « Je vous conseille très fort, écrivait-il à M^^^ d'Epinay, de travailler de loin à le détourner de passer l'hiver à l'Ermitage. Je vous jure qu'il y deviendra fou. Mais cette considération à part, qui ne laisse pas que d'être forte, il serait en vérité barbare d'exposer la vieille Le Yasseur à rester six mois sans secours, dans un lieu inabordable par le mauvais temps, sans société, sans distraction , sans ressources ; cela serait inhumain \ » Le thème étant donné, chacun se mit à broder dessus des variations selon son caractère : Diderot avec sa fougue ordinaire, M°"' d'Épinay et Gauffecourt par les moyens de la persuasion et de la prière, La mère Le Yasseur, toute à la dévotion de Grimm, exprimait hautement son mécontentement et ses alarmes ; Thérèse , stylée par sa mère, mettait en avant la santé de son

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