Lettre de Deleyre à Rousseau, 13 octobre
Lettre à M™*» d'Épinay, novem-
bre 1756. — 3. Lettre à Diderot, 13 décembre 1756.
femmes ne se souciaient pas de déménager en plein hiver. Le moment paraissait venu d'abandonner la partie ; ce fut alors au contraire que Diderot la poursuivit avec le plus d'ardeur.
Il avait commencé par une épigramme un peu piquante, mais qui n'aurait eu rien de bien sérieux, sans la publicité qu'il lui avait donnée. « Il n'y a que le méchant qui soit seul, » avait-il dit dans la préface du Fils naturel. Rousseau, prenant l'allusion pour lui, avait écrit à Diderot pour se plaindre, « mais avec une douceur et un attendrissement qui lui fit inonder son papier de ses larmes. » Diderot avait répondu par une lettre fort sèche'. L'autre répliqua avec toute la vivacité d'un honnête homme insulté par son ami. « Vous me répartîtes, ajoutet-il, par une lettre abominable. » Cette lettre est perdue, mais on peut affirmer qu'elle était blessante. M°"' d'Epinay elle-même la trouva un peu dure. « L'imagination de Diderot, dit-elle, l'a emporté au discours le plus pathétique. De là les mots d'ingrat, d'assassin, de barbare indigne de son amitié ^ » Cette môme imagination, féconde en expédients, n'avait-elle pas été jusqu'à faire écrire à Rousseau par le jeune d'Epinay, une lettre en faveur des pauvres de Paris qui attendaient vaine ment le liard qu'il avait l'habitude de leur donner^.
Jean-Jacques avait beau jeu et devait, pour conserver ses avantages , montrer une grande modération. Il convient dans les Confessions qu'au lieu de se fâcher, il aurait du, pour toute réponse, rire au
1. Confessions, 1, IX Lettre I ch. V. — 3. Confessions, 1. IX, de Diderot, janvier 1737. — 2. Lettre de Rousseau à Diderot, Mémoires de M"^^ d'Épinay, 1. 11^ , mercredi soir (1737).
LA VIE ET LES QETJVRES
nez de Diderot. Loin de là, il le prend au sérieux ; il répond à ses déclamations par d'autres déclamations ; il s'emporte , et bientôt s'emportera encore davantage.
M""" d'Epinay, confidente de Rousseau, maltresse de Grimm, admiratrice de Diderot, était bien embarrassée. Elle tenait avant tout à laver Grimm de tout reproche , mais elle voulait aussi amener un rapprochement avec Diderot. Elle ne voit en tout cela qu'un malentendu qu'une bonne explication fera disparaître*. Entre des hommes sensés, ce moyen en effet aurait été le meilleur; mais ni Rousseau ni Diderot n'étaient des hommes sensés. Comédiens perpétuels , peut-être sans le savoir, posant toujours en face du public ou de la postérité, donnant à tout les proportions ridicules de leur fausse sentimentalité, ils faisaient des phrases, ils versaient des torrents de larmes, là où il n'aurait fallu qu'une bonne et franche poignée de main. Il est probable que M""" d'Épinay ne fit pas entendre à Rousseau seul ses paroles de paix, mais que, par Grimm, elle les fit parvenir jusqu'à Diderot. Presque dès le principe, celui-ci avait reconnu, en effet, qu'il avait été trop loin. Comme lui-même avait beaucoup de lubies, il s'était accoutumé à celles de Jean-Jacques. Il l'aimait au fond, et ne voulait point se brouiller avec lui. « Je vous demande pardon, lui écrivait-il un jour, de ce que je vous dis sur la solitude où vous vivez. Je ne vous en avais pas encore parlé; oubliez ce que je vous en dis et soyez sùr que je ne vous en par-
1. Lettre de M^^ d'Épinay à Rousseau {Mémoires de M'"^ d'Épinay, t. II, ch. v) ; autre Lettre
de janvier 1755 (Streckeisen-