Lettre à iV/™^ d'Epinay, ] d'Epinay à Rousseau, jan
jeudi 1757. — 2. Lettré de \ vier 1757.
frais ; ils n'avaient réussi qu'à troubler sans profit son intérieur \
A ne consulter que les apparences, cette querelle, si mal engagée, finit mieux qu'on ne l'aurait présumé. M°"' d'Epinay, la seule personne qui eût de l'influence sur Rousseau, n'avait cessé de travailler à un rapprochement. « Préparez-vous, lui écrivait-elle un jour, à ouvrir les bras à votre ami, qui ne doit pas tarder à s'y jeter, suivant ce que j'entends dire ^ » Deleyre insistait de son côté \ La réconciliation était donc toute prête. En effet, quand elle eut eu lieu, Rousseau écrivit à M""" d'Epinay : Yous aviez bien raison de vouloir que je visse Diderot. Il a passé hier la journée ici; il y a longtemps que je n'en ai passé d'aussi délicieuse. Il n'y a point de dépit qui tienne contre la présence d'un ami*. »
Il ne faudrait pas se faire illusion sur la valeur de la réconciliation de Rousseau et de Diderot. Par le fait, leur amitié avait reçu une blessure dont elle ne se releva jamais. On s'efforçait de s'aimer, de se pardonner, de se faire bonne mine; mais les liens étaient relâchés, les défiances éveillées, les susceptibilités surexcitées; la moindre atteinte devait raviver cette plaie mal fermée; une rupture définitive ne pouvait manquer de se produire tôt ou tard.
Nous venons de voir Rousseau en face de ceux de ses amis dont il se plaint ; voyons-le en face de ceux dont il n'a qu'à se louer. Précisément au moment où il était en délicatesse avec Diderot, son
1. Lettre à M^^ d^Épinay, janvier 1757. — 2. Lettre de M™e d'Épinay à Rousseau [Mémoires de M™e d'Épinay, t. II, ch. v). — 3. Letti^e de Deleyre à
Rousseau, 31 mars 1757. — 4.
Lettre à M"^^ d'Épinay, février 1757 (?). Cette lettre doit être mal datée et être un peu postérieure.
ami le plus cher, le vieux Gauffecourt, fut frappé d'apoplexie. M"''' d'Epinay le visita, le soigna, et bientôt apprit à Rousseau la triste nouvelle, annonçant que le malade le demandait à grands cris. Elle supposait que Gauffecourt avait quelque afiPaire à arranger, qu'il ne voulait confier qu'à lui. En pareil cas, le premier mouvement est décisif; Jean-Jacques ne s'y montra point à son avantage. On était, il est vrai, au mois de janvier; mais M™" d'Epinay, toujours complaisante, lui offrait son carrosse. Malgré cela, il a de la peine à se décider ; tout le monde est malade chez lui, et lui-même plus que les autres ; les chemins sont affreux, il ne peut aller à pied ; dans son état, il ne pourrait même que difficilement supporter la voiture. Enfin, « de plus de vingt amis qu'avait M. de Gauffecourt à Paris, il trouve étrange qu'un pauvre infirme, accablé de ses pauvres maux, soit le seul dont il ait besoin. » Et toutes ces difficultés, pour promettre à la fin de se rendre, s'il est possible, à l'appel de son ami. Qu'étaient donc devenues ses belles théories sur l'amitié? Il ne put cependant, dit M""" d'Epinay, résister au désir de Gauffecourt; il est fâcheux que ce désir n'ait pas été aussi le sien. Il resta peu de temps; les personnes qui entouraient le malade lui déplaisant. Il le quitta à peine convalescent, et reprit à pied le chemin de l'Ermitage. En venant il pouvait à peine supporter le carrosse , mais il lui avait été peu agréable d'aller, tandis qu'il lui plaisait de s'en retourner. Une fois rentré chez lui, sa bonne humeur, son amitié même semblent renaître ; il s'informe avec plus d'intérêt de son ami , mais ne peut s'empêcher de reparler de son entourage, « médecins, comtes, abbés, belles dames, et le diable qui les
LA YIE ET LES ŒUVRES
emporte tous. » Il veut bien retourner auprès de lui pour le soigner, quoiqu'il soit persuadé qu'il ne reverra jamais Paris que pour y mourir ; mais au moins il n'y veut pas retrouver tous ces gens-là \
Malgré ces soucis, Rousseau ne manqua pas de jouissances pendant cet hiver. M™^ d'Epinay, quoique absente^ continuait à l'entourer de son affection et, chose rare chez Rousseau, leur correspondance était marquée par un abandon qui parfois touchait à l'enfantillage ^
Mais il puisait en lui-même ses joies les plus vives. C'est lorsqu'il était seul que ses souvenirs lui retraçaient avec le plus d'énergie les images séduisantes du passé, qu'il les tournait et retournait dans sa pensée, qu'il les fixait sur le papier sous forme de notes passionnées ou de lettres brûlantes. Il composa ainsi pendant l'hiver les deux premières parties de son roman. Le soir, au coin du feu, il le lisait à Thérèse et à sa mère. Singulier auditoire, dont il devait se contenter, faute de mieux. La mère n'y comprenant rien, se bornait à répéter : Monsieur, cela est bien beau! la fille, qui sentait sans doiite un peu mieux, pleurait avec lui d'attendrissement.
Avec le printemps revinrent les distractions, les visites, la présence de M""" d'Epinay. Ces dérangements n'empêchèrent pas la continuation du roman. Mais tous ces faits sont peu de chose en comparaison de l'événement capital de cette époque, l'amour de Rousseau pour M"*^ d'Houdetot.
1. Mémoires de M'"' d'Épinay, t. II, ch. v. — Trois Lettres de Rousseau à M'"" d'Épinay, janvier, février 1757. — 2. Confes-
sions, 1. IX. — Mémoires de M'°" d'Épinay, t. II, ch. V. — Lettres à M"^^ d'Épinay, janvier 17.57.
Sophie la Live de Bellegarde, comtesse d'Houdetot, était la belle-sœur de M^" d'Épinay. Elle était née le 18 décembre 1730; elle avait par conséquent un peu plus de vingt-six ans à l'époque dont nous parlons. A dix-huit ans, on l'avait mariée à M.d'Houdetot; mais celui-ci, qui aimait une autre femme, ne pouvait avoir un grand attachement pour la sienne. M""^ d'Houdetot, de son côté, ne tarda pas à se lier avec Saint-Lambert. Ces deux unions dos à dos se continuèrent ainsi, sans réclamation de part ni d'autre, jusqu'à la vieillesse, au vu et au su des deux époux et du public ; ce qui faisait dire à M. d'Houdetot : Nous avions. M""" d'Houdetot et moi^ la vocation de la fidélité ; seulement il y a eu un malentendu. En 1793, M. d'Houdetot reçut le dernier soupir delà femme qu'il aimait; M""" d'Houdetot vécut alors entre son mari et Saint-Lambert : chose singulière, elle était l'objet des soins et des attentions du premier, et souvent des boutades du second. Elle perdit Saint-Lambert en 1803; elle-même ne mourut qu'en 1813.
^me d'Houdetot n'était rien moins que jolie; ce ne fut donc pas par les charmes de son visage qu'elle séduisit Rousseau. En revanche, il n'y a qu'une voix pour vanter son caractère, et il semble que, sous ce rapport, l'amant lui-même est resté au-dessous de la vérité. « Elle n'a de laid que le visage, » disait son autre amant Saint-Lambert. « Ce sera une consolation pour les femmes laides, a écrit la vicomtesse d'Allard, d'apprendre que M""" d'Houdetot, qui l'é-