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tait beaucoup, a dû à son esprit et surtout à son charmant caractère, d'être si passionnément et si constamment aimée. Elle avait non seulement la vue basse et les yeux ronds, comme le dit Rousseau, mais elle était excessivement louche, ce qui empêchait que son âme se peignît dans sa physionomie. Son front était très bas, son nez gros ; la petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ses creux, et les pores étaient marqués de brun
On a dit, et Rousseau n'était pas fâché d'accréditer cette opinion, que M"'^ d'Epinay fut jalouse de sa belle-sœur. Toujours est-il que les Mémoii^es n'en laissent rien paraître. Tout, au contraire, y respire la bienveillance. « Mimi (M™° d'Houdetot) se marie à M. d'Houdetot... Son âme est si belle, si franche, si honnête, si sensible ^ » « Que c'est une jolie âme, dit plus tard d'Epinay, naïve, sensible et honnête ! Elle est ivre de joie du départ de son mari, et vraiment elle est si intéressante que tout le monde est heureux pour elle^. » « Saint-Lambert part pour l'armée ; M""" d'Houdetot en est désespérée et laisse voir sa douleur avec une franchise, au fond très estimable, mais cependant embarrassante pour ceux qui s'intéressent à elle \ » Au plus fort de la passion de Rousseau, quand Grimm demande à M°"' d'Epinay ce qu'il faut penser de la comtesse : « Sur quel fondement la juger, dit-elle? Sur le rapport d'une fille jalouse, bête, bavarde et menteuse (Thérèse), qui accuse une femme qui nous est connue pour étourdie, confiante, inconsidérée, à
1. Anecdotes 'pour faire suite aux Mémoires de M^^ d'Épinay, par la vicomtesse d'Allard.
— 2. Mémoires de M™^ d'Épinay, t. I, ch. III. — 3. Id., t. il, ch. V.
— 4. Id., t. II, ch. VI.
la vérité, mais franche, honnête et très honnête, sincère et bonne au suprême degré de bontés » Enfin, il n'est pas jusqu'à d'Ette, la malignité en personne^ qui ne joigne son mot à ce concert ^ A ce caractère d'élite, M™^ d'Houdetot unissait un esprit juste, simple, délicat, allié à une grande modestie. Elle parlait peu, mais toujours à propos. Elle excellait surtout à ramener ou à résumer la conversation par une réflexion spirituelle et juste, qui ne laissait rien à ajouter. Elle tournait joliment les vers, mais ne voulut jamais en laisser imprimer un seul.
La morale de W^" d'Houdetot, on a pu s'en apercevoir, était large et commode. Sa maxime favorite la résume assez bien : Jouissez, c'est le bonheur ; faites jouir, c'est la vertu. Comment lui a-t-on appliqué si unanimement ces mots de jolie âme^ d'àme naïve, d'honnête et très honnête? C'est beaucoup la faute du siècle. La morale n'a pas d'époques, mais les hommes et les époques ont des manières diverses de l'entendre. Tout au plus dironsnous de M™"" d'Houdetot qu'elle avait cette honnêteté qui consiste à se montrer franchement et simplement tel qu'on est ; cette honnêteté qui se réjouissait du départ du mari et s'affligeait de celui de l'amant.
M""" d'Houdetot, lors de sa première visite, avait promis à Rousseau de revenir; elle n'exécuta sa promesse qu'au printemps suivant. « A ce voyage, elle était à cheval et en homme. Quoique je n'aime guère, dit Jean-Jacques, ces sortes de mascarades, je fus pris à l'air romanesque de celle-là ;
1. Mémoires de M^^ d'Épinay, t, II, ch. vil. — 2. Id., l. I, ch. iv.
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et pour cette fois^ ce fut de l'amour. Comme il fut le premier et l'unique de toute ma vie, et que ses suites le rendront à jamais mémorable et terrible à mon souvenir, qu'il me soit permis d'entrer dans quelque détail de cet article. »
Jusque dans la poursuite des plaisirs coupables, il est possible de garder une certaine dignité de caractère. D'après M'^'' d'Épinay, Rousseau aurait commencé par se conduire comme un misérable, jyjme cl'Houdetot, toujours naïve, n'avait pas été sans lui parler de son amour pour Saint-Lambert. Pouvait-elle choisir un confident plus discret, un conseiller plus sage qu\m philosophe ? Que fait notre Jean- Jacques? Il sermonne; il veut inspirer des scrupules de conscience à M""" d'Houdetot ; il lui parle éloquemment des règles de la morale, des droits de son mari* ; et tout cela pour détourner à son profit des faveurs qu'il veut enlever à son rival. Rousseau ne se vante pas de cette petite tartuferie ; ses dévots, ceux qui croient à sa sincérité quand même, peuvent la nier ; la plupart de ses biographes aiment mieux la passer sous silence. Mais M""' d'Houdetot n'y fait-elle point allusion dans une de ses lettres ? « Respectez, dit-elle, et ne condamnez point une passion (avec Saint-Lambert) à laquelle nous avons su joindre tant d'honnêteté, et dans le rang sublime où la vertu doit vous mettre et où vous pouvez atteindre, excusez deux cœurs que l'amour de la vertu n'abandonna jamais ^ » Singulier amalgame sans doute de beaux sentiments et de vilaines actions ! Singulières gens^ qui restent vertueux, tout en se livrant au vice !
1. Mémoires de M""^ d'Épinay, ] M'"^ d'Houdetot à Rousseauy été t. 11, ch. vu. — 2. Lettre de \ de 1757.
Ce n'est pas que Jean-Jacques lui-même n'ait eu ses scrupules. « Mes mœurs, mes sentiments, mes principes, la honte, l'infidélité, le crime, l'abus d'un dépôt confié par l'amitié, le ridicule enfin de brûler à mon âge de la passion la plus extravagante pour un objet dont le cœur préoccupé ne pouvait ni me rendre aucun retour, ni me laisser aucun espoir ; » Hélas ! pourquoi se donne-t-il la peine d^accumuler toutes ces raisons? Ne savait-il pas par expérience qu'il était d'avance destiné à être vaincu? Est-ce qu'il a jamais su résister à une passion?
Le motif qui le rassure est précisément un de ceux qu'il invoquait tout à l'heure pour la résistance. « Quel scrupule, pensais-je, puis-je me faire d'une folie nuisible à moi seul? Suis-je donc un jeune cavalier fort à craindre pourM""" d'Houdetot? Ne dirait-on pas, à mes présomptueux remords, que ma galanterie, mon air, ma parure, vont la séduire? Eh! pauvre Jean-Jacques, aime à ton aise, en sûreté de conscience, et ne crains pas que tés soupirs nuisent à Saint-Lambert... Grande leçon, ajoute-t-il sagement, pour les âmes honnêtes, que le vice n'attaque jamais à découvert, mais qu'il trouve moyen de surprendre en se masquant toujours de quelque sophisme et souvent de quelque vertu. »
Rousseau donc ne se livra pas tout d'abord sans réserve à sa passion. Il n'avait pas prévu les ravages que la première entrevue allait jeter dans son âme. Quand il s'en aperçut, la honte le prit, et à la visite suivante de M""" d'Houdetot, il resta muet, tremblant devant elle, n'osant ouvrir la bouche ni lever les yeux. Enfin, il prit le parti de lui avouer son trouble et de lui en laisser deviner la cause. Autre faute, autre imprudence faudrait-il dire, s'il n'était
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facile de voir que ce trouble n'était qu'un calcul et un moyen assez usé de poursuivre sa passion. Une fois avouée, le plus fort était fait ; il n'y avait plus qu'à continuer.
A partir de ce moment, en effet, il oublie complètement sa timidité. Il multiplie ses visites, il va s'établir à Eau-Bonne (chez M""^ d'Houdetot) pendant des jours entiers, il y dine, il y couche, il recherche les entretiens intimes, les longues promenades en tête-à-tête, il devient pressant, il ne ménage ni les déclarations, ni les lettres sentimentales, ni les témoignages de tendresse, ni les transports brûlants ; c'était, comme il le dit, « l'amour danS toute son énergie et dans toutes ses fureurs. »
La situation de M""" d'Houdetot ne laissait pas que d'être délicate. Une femme franchement honnête aurait, dès le principe , découragé ces entreprises ; mais M™*" d'Houdetot, qui n'était honnête que d'une certaine façon, était en outre très naïve et très bienveillante. Sans éprouver d'amour pour Rousseau , elle avait pour lui de l'amitié, surtout de la pitié; enfin , elle craignait qu'une rupture subite n'éclairât Saint-Lambert, qui lui-même l'avait poussée à voir Rousseau.
Elle le traita donc à la fois en ami, en malade et en maniaque; évitant également de brusquer et de flatter sa folie. Elle voulut le raisonner^ le gourmander, le rappeler à ses devoirs; mais toujours avec douceur et sur le ton de l'amitié la plus tendre. Mauvais moyen assurément, qui n'était propre qu'à augmenter le mal. Elle aimait surtout à parler de Saint-Lambert^ sans songer que ce qu'elle regardait comme une diversion n'était qu'un stimulant de plus, et que Rousseau savourait à longs traits ces pa-
rôles amoureuses qui ne s'adressaient pas à lui.
Nous n'avons plus, bien entendu, ces entretiens d'une intimité qui ne saurait supporter le jour de la publicité , mais nous avons des lettres ; elles peuvent, jusqu'à un certain point, suppléer aux paroles. Celle de M""" d'Houdetot, que nous avons déjà citée, exprime assez bien son attitude. Toutes les femmes ne rendraient pas compte de la leur avec autant de franchise et de naïveté.
Rentré chez lui, Jean-Jacques se jetait à son roman; autre moyen encore d'attiser le feu qui le dévorait. Jusqu'alors il avait goûté une sorte d'amour platonique ; sa Julie prenait désormais un corps. 11 ne vit plus en Julie que M"^^ d'Houdetot. Il essayait de mettre dans les lettres de Saint-Preux ou de Julie une partie de la passion qu'il éprouvait ou qu'il voulait inspirer à M""" d'Houdetot. Celle-ci les recevait et les lisait avec un extrême plaisir : « elle était du nombre des femmes qui pouvaient sentir leur valeur*. )) Elle en réclamait avec empressement la première partie tout entière « pour lire avec son ami Saint-Lambert, cette Julie qui lui plaisait tant ^ »
Mais cet amour n'était pas partagé! Eh! qu'importe? Par une fiction qui tourne au grotesque, Rousseau déclare que son amour était €7î quelque ' soî'te partagé, puisqu'il était égal des deux côtés. Son amante était ivre d'amour; cela lui suffit, bien que ce ne soit pas pour lui. 0 puissance de l'imagination! Oui, Rousseau a un amour d'imagination. Il a aussi un amour d'orgueil et de défiânce : il lui fallait bien porter partout son caractère ombrageux. Un jour, il trouve l'amitié de M""" d'Houdetot « trop
1. Lettre de M^e d'Houdetot à 1 23 mars 17S7. Rousseau, 3 mars 1757. — 2. Id., \
vive pour être vraie ». II ne lui en faut pas davantage pour se croire dupe : M°''' d'Houdetot veut , il n'en doute pas , se divertir de lui et de ses douceurs surannées; elle a averti Saint-Lambert; tous deux s'entendent pour lui faire tourner la tète et le persifler. Il n'était pas homme à garder pour lui ses soupçons. M"''' d'Houdetot, qui ne fit qu'en rire, accrut encore sa rage. Elle en revint donc à la douceur, aux tendres reproches. Le croira-t-on? Rousseau ne fut qu'à demi satisfait; il lui fallut des gages, et M""" d'Houdetot, sans rien lui accorder qui put la rendre infidèle, ne lui refusa rien de ce que la plus tendre amitié peut donner. Etait-ce bien là, de l'amour? n'était-ce pas plutôt le jeu grossier de l'appétit sensuel, cherchant à se satisfaire par les plus misérables moyens?
Rousseau raconte dans ses Confessions les agitations de son cœur et de ses sens en présence de M"''' d'Houdetot, ou dans le trajet qui sépare l'Ermitage d'Eau-Bonne, ses éblouissements , ses émotions à la pensée du simple baiser qui l'attend à son arrivée. Cette peinture réaliste, qui dissèque, en quelque sorte, l'amour physique, a la prétention d'émouvoir le lecteur; elle ne fait que l'étonner. (( C'est la clinique de l'amour peut-être, dit Saint- Marc Girardin, ce n'est pas l'amour... Que dire de cet amour qui finit par une hernie, et de l'homme qui le raconte , et qui croit nous toucher par ce détail d'hôpital? Il y a de tout dans l'amour de Rousseau, de l'venthousiaste et du séducteur, du satyre et du malade; il n'y manque que l'amour vrai, simple et par conséquent décente »