Conf,, 1. IX
reçu. Le crime est déjà cent fois commis dans ma volonté; s'il l'est dans la vôtre, je le consomme et je suis le plus traître et le plus heureux des hommes ; mais je ne puis corrompre celle que j'idolâtre. Qu'elle reste fidèle et que je meure, ou qu'elle me laisse voir dans ses yeux qu'elle est coupable, je n'aurai plus rien à ménager'. » Pour qui sait lire, il ne pouvait pas dire plus clairement que s'il n'était pas traître et séducteur, c'était par impuissance. Tant que M™*" d'Houdetot ne voudra pas de lui, il la respectera; mais qu'elle ait un moment de faiblesse, il sera heureux d'en profiter.
Mais fut-il toujours fidèle seulement à ce minimum de délicatesse? Un soir, dit-il^ après avoir soupé tête à tète, nous allâmes nous promener au jardin par un très beau clair de lune. Au fond de ce jardin était un assez grand taillis , par où nous fûmes chercher un joli bosquet, orné d'une cascade, dont je lui avais donné l'idée et qu'elle avait fait exécuter. Souvenir immortel d'innocence et de jouissance. Ce fut dans ce bosquet qu'assis avec elle sur un banc de gazon, sous un acacia chargé de fleurs, je trouvai, pour rendre les mouvements de mon cœur, un langage vraiment digne d'eux. Ce fut la première et l'unique fois de ma vie ; mais je fus sublime, si l'on peut nommer ainsi tout ce que l'amour le plus tendre et le plus ardent peut porter d'aimable et de séduisant dans un cœur d'homme. Que d'enivrantes larmes je versai sur ses genoux! Que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, dans un transport involontaire elle s'écria: Non, jamais homme ne fut
i. Lettre à M™» d'Houdetot, 1 Bibliographie universelle du publiée par Ravenel dans la | l^r janvier 1848.
aimable, et jamais amant n'aima comme vous ! Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon cœur ne saurait aimer deux fois. Je me tus en soupirant; je l'embrassai... Quel embrassement! Mais ce fut tout. »
Rousseau parle de cette scène du bosquet dans une lettre célèbre, où il a rassemblé tous les accents de sa passion. « Combien de fois ton cœur, plein d'un autre amour^ fut-il ému des transports du mien ? Combien de fois m'as-tu dit dans le bosquet de la cascade : vous êtes l'amant le plus tendre dont j'eusse l'idée; non, jamais homme n'aima comme vous^ » Ainsi cette aventure, que Rousseau donne comme unique dans ses Confessions ^ se serait répétée à plusieurs reprises. Ce n'est pas la première fois qu'il aurait sacrifié la vérité à un simple effet littéraire. Il aura trouvé que l'intérêt gagnerait à être concentré dans une seule et même scène. Il est présumable que la version des Confessions n'a pas d'autre motif.
Enfin « M""® d'Houdetot a raconté dans sa vieillesse à Népomucène Lemercier qu'elle courut en effet du danger dans cette soirée (ou dans une de ces soirées) ; mais qu'elle fut sauvée par le juron inattendu d'un charretier qui suivait le mur du jardin et qui faisait relever sa bête. Un de ses jeunes éclats de rire, si vifs, si francs, partit de sa bouche; Rousseau frémit de colère et de honte, et la poésie resta seule maîtresse de la nuit^ » Ce récit, pour être moins romanesque que les autres, n'en est pas moins vraisemblable. On sait que M""" d'Houdetot
\. Lettre à Sophie, ]\\m. 1 nay , t. II, ch. vii; note de
— 2. Mémoires de M™* d'Épi- | l'éditeur M. Paul Boiteau.
est toujours restée en bons termes avec Rousseau, qu'elle ne Ta jamais chargé ; il serait, d'ailleurs, ridicule de prétendre qu'elle aurait exagéré à plaisir une situation scabreuse, à laquelle, en définitive, elle s'était exposée, et qu'une femme de son monde et de son caractère ne pouvait aimer à rappeler.
Il était impossible que la passion de Rousseau restât longtemps cachée. La fréquence de ses visites à Eau-Bonne, l'empressement avec lequel il recherchait d'Houdetot à la Chevrette, les rendezvous qu'il lui donnait devaient éveiller l'attention de cette société frivole et désœuvrée, dont les grandes occupations à la campagne étaient les intrigues amoureuses, les nouvelles, les médisances, les regards indiscrets et les jugements malins sur la vie du prochain. 11 n'était nul besoin de complot pour cela, Jean- Jacques, d'ailleurs, avait constamment deux yeux ouverts sur sa conduite, et qui avaient intérêt à l'être, c'étaient ceux de Thérèse. Il tient, en toute circonstance, à la disculper, et ne demanderait pas mieux que de donner le change, en substituant à la jalousie de Thérèse, qui n'avait rien que de naturel, celle de M™'' d'Epinay, qui n'avait rien de fondé. Il est curieux de voir que les amis de M""*" d'Epinay, Grimm en tête, ont prétendu que Rousseau, qui était amoureux de toutes les femmes qu'il voyait, le fut notamment beaucoup de M""^ d'Epinay*. Rousseau et ses amis ont affirmé, au contraire , que c'était M""" d'Epinay qui était amoureuse de lui. Mais cette passion, que personne
1, Lettre de Grimm à M^^^ d'Epinay ; aux Mémoires de M™e d''Épinay, t. II, ch. vu ; — Correspondance litléraire ^ no-
vembre 1783; Article nécrologique sur M™e d'Epinay. — Ba- CHAUMONT, 17 janvier 1762,—
ne regarde comme ayant été réciproque, ne paraît avoir existé en réalité ni d'un côté, ni de l'autre. Si Rousseau avait éprouvé de l'amour pour M"'"' d'Epinay, pourquoi ne l'aurait-il pas dit dans ses Confessions? W en a dit bien d'autres. Comment surtout ne l'aurait-il laissé soupçonner ni dans ses lettres, ni dans ses conversations? On sait le langage qu'il tenait quand l'amour le possédait. M""" d'Epinay est d'ailleurs la première à protester contre ce jugement de ses amis^ Et M"''' d'Épinay ; pourquoi aurait-elle eu de l'amour pour Rousseau? Elle était déjà pourvue ; il est pour le moins inutile de lui donner un second amant. Ses lettres à Rousseau respirent l'amitié , la bienveillance ; elles sont trop dégagées de toute contrainte, trop libres d'allures pour laisser supposer l'amour. Rousseau appelait M""^ d'Epinay, ma bonne amie, il lui donnait, suivant son expression, de petits baisers bien fraternels ; ]\|mc el'Épinay, comme bien d'autres, du reste, l'appelait mon. ours, mon ermite, etc. On peut voir là défaut de bon ton, familiarité déplacée, surtout entre personnes de sociétés différentes, mais que la philosopbie rapprochait singulièrement; on n'est pas autorisé à y voir davantage.
Bien plus, Rousseau, qui avait un attrait si marqué pour les femmes, ne paraît avoir inspiré à aucune un amour véritable. Plusieurs eurent pour lui de l'amitié, de l'intérêt, de la pitié, de l'admiration, mais point d'amour. Cela tient en partie aux raisons qu'il donne : à sa maladresse, à sa timidité; mais cela tient aussi à d'autres, qu'il ne donne pas :
1. Mémoires de M^^ d'Épinay, 1 pinay à Grimm. t. II, ch. Yii; Lettre de M™» d'É- \
LA VIE ET LES (OUVRES
aux brusqueries, aux inégalités de son caractère, à son parti-pris de ne se gêner pour rien ni pour personne, et pour tout dire, à son égoïsme. Il ne recherchait dans l'amour que lui seul, il autorisait ainsi à dire qu'il n'aimait que lui seul ; son amour était trop égoïste pour être communicatif. Il s'en tenait trop aussi, dans ses rêves d'amour, au plaisir sensuel, pour faire naître chez les autres des sentiments intimes xju'il ne possédait pas lui-même.
d'Epinay raconte dans ses Mémoires comment elle a appris progressivement la passion de Rousseau. D'abord, vers le mois de mai ou de juin, Thérèse vient lui faire part de ses inquiétudes. Elle a été témoin, lui dit cette fille, d'une scène épouvantable qu'il a eue avec Deleyre ; il devient d'une humeur intraitable ; il passe les jours et les nuits à pleurer; il parle seul la nuit. « Mais, ajoute M""" d'Epinay, ce qui me paraît incroyable, c'est que M"^ Le Vasseur assure que la comtesse d'Houdetot va voir l'Ermite presque tous les jours, et qu'ils ont défendu à ses femmes de me le dire. Elle laisse ses gens dans la forêt, vient seule, et s'en va de même. La petite Le Vasseur est jalouse ; mais je crois qu'elle ment et que la tête leur tourne à tous » M""^ d'Epinay cependant devient plus attentive. Ne faut-il pas, d'ailleurs, qu'elle mette Grimm au courant de la grande nouvelle ? Il ne tient du reste qu'à elle d'en savoir chaque jour plus long ; mais elle est obligée d'arrêter les coafidences de Thérèse, tant elles deviennent scandaleuses. Un jour cette fille lui apporte une lettre qu'elle dit avoir trouvée. « Mon enfant, répond M""" d'Epinay, il