Mémoires de M"'^ d'Èpinay, t. II, ch. VI
faut jeter au feu les lettres qu'on trouve, sans les lire, ou les rendre à qui elles appartiennent \ »
Ecoutons maintenant Rousseau, et les rôles vont être complètement retournés. C'est M""" d'Epinay qui épie, c'est elle qui interroge Thérèse, qui veut la suborner, qui la presse de lui remettre les lettres, même cachetées, qui lui en demande au moins les morceaux, pour les reconstituer s'il est possible, qui va les chercher jusque dans sa bavette et dans le cabinet de Rousseau. C'est Thérèse qui se scandalise, qui résiste, qui use de mensonges et de ruses pour déjouer la surveillance de M™° d'Epinay, qui dissimule quelque temps, afin de la ménager, et se croit enfin obligée de tout dire à Rousseau. C'est M"''' d'Epinay qui est jalouse, qui se croit bravée, « qui assouvit son cœur par ses yeux, de rage et d'indignation. » C'est elle qui, joignant l'hypocrisie à la fureur, redouble d'attentions, de soins, presque d'agaceries pour lui, tout en accablant sa belle-sœur de procédés malhonnêtes et de marques de son dédain. R est vrai que celle-ci ne s^en apercevait pas la moitié du temps, sans doute parce qu'ils étaient purement imaginaires ^
Quand la passion de Rousseau fut connue, ce fut un grand étonnement, mêlé d'une certaine joie maligne dans la société de la Chevrette et au camp des Holbachiens. Quoi! le grave philosophe, le citoyen austère, l'Ours, l'Ermite, le Sauvage intraitable s'était laissé, lui aussi, enlacer dans les doux liens de l'amour ! Ce n'est pas qu'on lui en fît un grand crime. Enlever une femme à son mari eût à peine passé pour une peccadille ; l'enlever à son amant
1. Mémoires deM'ne d'Épinay, t. II, ch. Vii. — 2. Confessions, 1. IX.
ne pouvait être regardé comme beaucoup plus grave. Mais c'était une contradiction et un ridicule ajoutés à l'actif de Rousseau ; c'était une occasion de plaisanter à ses dépens. Le baron d'Holbach vint luimême à la Chevrette, peut-être tout exprès, pour être témoin de ce spectacle amusant. On doit penser s'il en rit et s'il ménagea les allusions piquantes. Jean-Jacques, si l'on veut bien l'en croire, ne s'apercevait de rien. Il était devenu la fable de toute la maison et des survenants ; les propos goguenards pleuvaient sur son dos ; M""" d'Épinay s'en tenait les côtes de rire ; mais lui, ouvrait de grands yeux, sans rien répondre. Il parait que, pour la première fois de sa vie, il aurait été inattentif à une injure.
Un jour, ce fut une bien autre affaire : M"^" d'Houdetot lui apprit en pleurant que Saint-Lambert était instruit de tout ; qu'il leur rendait justice, mais qu'il verrait avec peine leurs relations continuer sur le même pied. Au fond, ils devaient s'y attendre. Cette intimité, qu'on l'appelle amitié ou amour, qu'ils affichaient publiquement, qui était connue de tout le monde, dont chacun jasait à son aise, ne pouvait rester longtemps cachée au seul Saint- Lambert. Quant au pauvre amoureux, il fut absolument désespéré; désespéré à cause de ses rêves brisés, désespéré encore plus peut-être à cause du ridicule où il se sentait tombé. Ce fut alors qu'il écrivit la lettre que nous avons déjà citée. Quels gémissements ne lui arrachent pas les froideurs de M""^ d'Houdetot, les intrigues de son indigne sœur (M""*" d'Epinay), le retour prochain de son amant ! Ne prenons pas trop au sérieux néanmoins ces beaux désespoirs ; ils sentent trop l'étude et manquent de spontanéité : Jean-Jacques en faisait des brouillons;
c'est même de cette façon qu'ils nous sont parvenus. Il semble que le titre complet devrait être : Lettre à Sophie, pour être remise à la postérité. Bien plus, il prend d'avance ses précautions contre l'abus qu'on en pourrait faire. « La sotte, mais vive crainte d'être persiflé, dit-il, m'avait fait commencer cette correspondance sur un ton qui mit mes lettres à l'abri des communications. Je portai jusqu'à la tutoyer la familiarité que j'y pris dans mon ivresse ; mais quel tutoiement ! Elle n'en devait sûrement pas être offensée. Cependant elle s'en plaignit plusieurs fois, mais sans succès : ses plaintes ne faisaient que réveiller mes craintes. » Que dire de la confiance de cet amant modèle?
On a beaucoup discuté pour savoir qui instruisit Saint-Lambert. Ce que nous avons dit montre qu'il put l'être de bien des manières. Quand un fait est public, on n'a pas besoin de demander à quelqu'un comment il l'a appris. Plusieurs prétendent que ce fut par Grimm, lequel le tenait de M""' d'Épinay * ; d'autres, que ce fut par Thérèse. Il ne faudrait vraiment ni s'en étonner, ni lui en faire un reproche ; mais dans ce cas, ne trouverait-on pas encore la main de Grimm, à qui Thérèse avait si volontiers recours dans les grandes circonstances? Aime-t-on mieux dire qu'elle prévint Saint-Lambert par une lettre signée ou anonyme? Dans ce cas, elle ne manqua pas à coup sûr, ne fût-ce qu'à l'office, d'une plume complaisante. Rousseau accuse formellement la méchanceté de M"'" d'Épinay. Que M""" d'Épinay ait contribué indirectement à répandre la nouvelle, cela est certain ; qu'elle l'ait fait méchamment et