L.\ VIE ET LES ŒUVRES
attentions, les soins, les prévenances dont il a été l'objet depuis plus d'un an. Jean-Jacques veut agir comme personne; il ne s'aperçoit pas qu'il est en effet plus odieux que personne; qu'il n'a qu'à s'en aller, si la conduite de M""" d'Épinay effarouche sa pudeur ; mais qu'il choisit pour lui faire ses remontrances, juste le moment où elles ne peuvent que la blesser sans la convaincre. La veille encore il l'appelait ma chère, mon aimable amie^ il regrettait ses douces conversations, où le cœur avait une si bonne part; le lendemain, la querelle finie, il reprenait le même ton affectueux; et entre deux, parce qu'il est fâché , il lui jette , sous forme de conseil , l'outrage à la face. Ses injures ne sont pas seulement grossières, elles manquent d'à-propos.
Cette fois, M"^" d'Epinay fut bien forcée de comprendre. Sa réponse est rapportée dans les Mémoires et dans les Confessions] les deux versions diffèrent sensiblement; mais il est établi aujourd'hui que la seule exacte est celle des Confessions. M""" d'Epinay se montre moins froissée qu'on n'aurait été tenté de le croire. Rousseau reviendra quand il voudra; elle lui tient le pardon toujours prêt; elle le dispense de se mettre en peine de sa réputation; mais elle n'avait garde, quoi qu'en disent les Mémoii^es, de le délier de ses secrets. Sans prendre un grand souci de sa réputation, elle n'en était pas encore à en divulguer ouvertement les écarts ^
Quoi qu'il en soit, Jean-Jacques, par son impru-
1. Lettre de M'^° d^Épinay à Rousseau, publiée par Streg- KEisEN-MouLTOu, d'après le manuscrit original. La même lettre dans les Mémoires de
iV/mc d'Épinay, t. II, ch. vil. — La dernière phrase notamment où U^' d'Épinay délie Rousseau de ses secrets, a été ajoutée après coup.
dence, s'était mis dans le cas, ou d'aller faire des excuses à M™*" d'Epinay, ou de quitter à jamais l'Ermitage : dure alternative, où son orgueil et l'intérêt de son bien-être le tiraient en sens contraire. Il se décida à aller s'excuser. Son embarras était grand ; heureusement il en fut quitte pour la peur. Dès qu'il entra, M""" d'Epmay lui sauta au cou en fondant en larmes ; il mêla ses pleurs à celles de son amie, et tout fut dit. On alla diner; il pensait que l'explication viendrait après ; mais M™'' d'Epinay était peu curieuse d'en savoir plus long. Comme elle ne demanda rien, il n'eut rien à lui répondre. Ainsi se termina cette grande querelle qui n'avait guère duré que deux jours ^
Nous avons de cette visite un autre récit, qui est loin de concorder avec le premier. Rousseau arrive en présence de M""" d'Épinay; il se jette à ses genoux avec les marques du plus violent désespoir; il convient de ses torts ; sa vie ne suffira pas à les expier; mais il ajoute gauchement qu'il croyait M""^ d'Epinay prise d'une passion invincible pour Saint-Lambert. Ensuite, par une seconde maladresse, il veut faire l'apologie de sa conduite avec M^^*^ d'Houdetot; mais M°^° d'Épinay l'arrête, sans vouloir rien entendre sur cet article. Enfin, après lui avoir rappelé ses torts avec ses amis, à commencer par Grimm, elle consent à lui pardonner, à condition qu'il ne leur fera plus d'injures. « Il me parait déterminé, ajoute-t-elle, à quitter ce pays-ci et à s'en retourner dans sa patrie; il annonce ce projet hautement, et il m'a même ajouté qu'il par-