Confessions, 1. IX
LA VIE ET LES ŒUVRES
tirait aussitôt qu'il serait lavé des horreurs qu'on lui impute ^
Quoiqu'on n'ait, pour contrôler ce double récit, que les affirmations contradictoires des deux intéressés, celui de Rousseau est si invraisemblable que l'hésitation paraît difficile. On sait d'ailleurs qu'il avait depuis plusieurs mois l'intention de retourner à Genève ^.
Le malheureux n'était pas au bout de ses déplaisirs. Saint-Lambert revint de l'armée. Il commença par voir M""" d'Houdetot. Si, comme le dit Marmontel, il vit aussi Diderot, il en dut recevoir de fâcheuses impressions. Jean- Jacques prétend toutefois que Saint-Lambert y mit de l'indulgence et le traita durement mais amicalement ; il avoue d'ailleurs qu'il avait bien mérité cet accueil. Mais aussitôt, comme s'il se repentait de s'être un instant reconnu un tort, il déclare que, s'il y avait de sa faute dans tout cela, il y en avait bien peu : M""" d'Houdetot était femme, Saint-Lambert l'avait jetée dans ses bras ; eux seuls avaient fait le mal, et c'est lui qui en avait soufîert !
Comme première visite, d'Houdetot et Saint- Lambert vinrent lui demander à diner. Par une petite malice bien permise, ils affectèrent de le rendre témoin de leur joie. L'épreuve était dure. Qui le croirait? il s'associe à leurs transports; il se déclare aussi heureux du bonheur de son rival que si lui-même eût été à sa place ; ou plutôt, l'amant de M"''' d'Houdetot n'est plus pour lui un rival, mais
1. Mémoires de M^^ d'Épinay, t. II, ch. VIII. — 2. Lettre de Rousseau à Venies, 4 avril 17157;
de Deieyre à Rousseau, l«r octobre 1757.
un ami. Saint-Lambert, lui, n'y mettait pas tant de façons. Soit par reste d'amitié, indifférence ou dédain, il ne se fâchait pas contre Rousseau; mais il ne se faisait pas faute non plus de l'humilier*. Il s'endormait, par exemple, pendant que Jean-Jacques lui faisait la lecture de sa lettre à Voltaire; et le pauvre homme, jadis si fier, aujourd'hui si sot, n'osait se plaindre et continuait de lire, tandis que l'autre continuait de ronfler.
Si Rousseau espérait toucher par sa soumission le cœur de M""" d'Houdetot, il ne tarda pas à se détromper. Les froideurs qu'il avait déplorées avant l'arrivée de Saint-Lambert devinrent plus marquées. Néanmoins, le pauvre Jean-Jacques, toujours dupe de sa passion, avait imaginé de la transformer en une amitié pure et durable. Il faut qu'il y ait bien mal réussi, car les étrangers eux-mêmes n'en virent que plus clairement son amour ^ A plus forte raison, Saint-Lambert etM""" d'Houdetot n'y pouvaient être trompés. Il demanda des explications ; M""" d'Houdetot s'y refusa ou ne donna que des réponses évasives ; peut-être même lui ferma-t-elle sa porte. Il écrivit lettres sur lettres ; elle ne répondit pas et finit par interrompre, du moins momentanément, cette correspondance, au moyen d'un billet de quatre lignes. Elle avait redemandé à Jean-Jacques les lettres qu'elle lui avait écrites ; le cœur serré, il les lui avait remises fidèlement, mais il ne put obtenir en échange celles que lui-même lui avait adressées. Elle les avait brûlées, dit-elle. Il en douta toujours. « Non, s'écrie-t-il, l'on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de la