‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 121 sur 184 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

sait de répéter à M""" d'Épinay : Ma pauvre amie, Rousseau est fou, mais vous l'avez encouragé; défiez-vous de lui; soyez plus ferme; je crains bien que vous n'ayez à vous repentir de votre indulgence à son égard. Le trait suivant peint bien le changement qui s'opérait dans l'esprit de M""' d'Épinay. Elle avait prié Rousseau de faire copier pour elle le portrait que Latour avait fait de lui quelques années auparavant. Latour Se chargea lui-même de la copie ; mais quand elle fut prête, les événements avaient marché et les rapports s'étaient aigris, au point que Rousseau ayant demandé à M""" d'Epinay où il fallait placer cette copie. — Chez vous, lui dit-elle. Je ne refuse pas votre portrait ; mais je ne vous presse pas de l'apporter ; il faut voir si vous méritez que je l'accepte

Ce fut alors , et la situation étant déjà très tendue, que M""" d'Epinay conçut le projet d'aller à Genève pour consulter Tronchin sur sa santé.

Le motif de ce voyage a été diversement jugé. En général on admet, sur la foi de Jean-Jacques , que celui qui fut mis en avant n'était qu'un prétexte, et que la véritable raison était la nécessité d'aller cacher à l'étranger une grossesse peu honorable. Rousseau ne formule cette explication qu'à mots couverts, afin de ne pas divulguer, dit-il, les secrets de M^"^ d'Epinay. Au fond, une accusation ouverte serait moins venimeuse ; au moins elle ne

1. Voir sur tous ces faits les Mémoij^es de M^^ cTÈpinay, t. 11, ch. VI, vri et viii, et LeUre de Rousseau à M"^^ d^t'pinay, veudredi, août 1757.

— Rousseau prétend que La-

tour ne lui apporta son portrait qu'après son départ de TErmitage. Encore ici deux versions contradictoires; — Confessions, 1. IX.

serait pas hypocrite. Le fait eùt-il été vrai, que Jean-Jacques était le dernier à qui il fût permis de le dire. Lui, l'hôte, l'obligé, l'ami de d'Épinay, devait au moins la ménager devant le public , s'il ne pouvait la respecter au fond du cœur. Mais que dire si l'accusation était fausse? M""^ d'Epinay pouvait être enceinte ; en fait, l'était-elle * ? On n'en a pour garant que la parole de Rousseau. Il l'avait appris de Thérèse, laquelle le tenait du maitre d'hôtel, qui lui-même le savait par la femme de chambre. Et c'est à ce bruit, venu du fond des cuisines, par le canal d'une fille bavarde et menteuse, que Rousseau sacrifie la réputation d'une femme, sa bienfaitrice ; et le gros des écrivains a longtemps répété ce jugement! Bien plus, si on leur dit qu'il n'est fondé sur aucune preuve positive ; que M"'^ d'Epinay fut accompagnée de son mari, société gênante, il en faut convenir, pour dissimuler une grossesse ^, qu'à Genève, elle fut constamment fêtée, entourée, exposée à tous les regards, qu'aucun document n'y confirme les allégations de Rousseau ^, ils ne sont pas arrêtés pour si peu, et plutôt que de reprocher à leur héros une erreur... ou une calomnie, ils imputent gratuitement et par simple induction un crime à M""^ d'Epinay. Si elle n'a pu accoucher à Genève, insinuent-ils, il faut croire qu'elle aura fait

1. Nous ne parlons pas ici des années précédentes. Ainsi, l'on sait que le 29 mars 1753, elle était accouchée d'une fille, dont le père était Francueil.

— 2. Chemin faisant, à une vingtaine de lieues de la frontière, il paraît que M "« d'Épi-

nay fut gravement malade. Elle se prépara à la mort, se confessa, communia. Elle s'en excusa ensuite auprès de Grimm, qui aurait pris assez mal la chose (Sgherer, Me/chior Grimm). — 3. SayoUS, ch. V.

disparaître le fruit de ses coupables amours ^ Heureusement pour la mémoire de M""" d'Épinay, le fait est éclairci aujourd'hui. Il est certain qu'elle n'était pas enceinte quand elle fit son voyage de Genève ^ Rousseau avait précédemment exprimé l'intention de s'en retourner à Genève ; il était naturel que M""" d'Epinay le mît à même de venir avec elle. Elle lui en fit la proposition négligemment, sans paraître y attacher d'importance ; Rousseau y répondit de même, en plaisantant sur l'utilité du cortège d'un malade, pour accompagner une autre malade. Aussi, malgré sa manie de chercher à tout des motifs secrets, les pourparlers en seraient peutêtre restés là, si Diderot n'était venu se jeter à la traverse. « J'apprends, écrivit-il à Rousseau, que M""" d'Epinay va à Genève, et je n'entends point dire que vous l'accompagniez. Mon ami, content de ^mc (j'Épinay, il faut partir avec elle ; mécontent , il faut partir beaucoup plus vite ^. » Et, dans ce style, qui d'un grain de sable ferait une montagne, il déduit les raisons, réfute les objections, et se croit en règle parce qu'il dit à la fin de jeter sa lettre, si elle déplaît, et de n'y plus penser. — N'y plus penser! Mais est-ce que cela était possible à Rousseau? Loin de là^ il enfle encore les hyperboles de Diderot. Lui qui^ jusque-là, n'avait songé qu'à sa santé, il découvre tout à coup une foule de complots tramés contre lui. On prétend l'employer à être le chaperon de M""" d'Epinay, à couvrir une situation qu'il n'a pas faite, tandis que Grimm, le

1. Œuvres de J.-J. Rousseau, édit. Petitain, note du 1. IX des Confessions. — 2. Lucien Peray et Gaston Maugras,

Les dernières années de M^^ d'Épinay, ch. i. — 3. Confessions, 1. IX.

vrai coupable, le regardera de loin en riant à ses dépens. Il s'irrite surtout, lui le citoyen libre de la libre Genève, qu'on veuille faire de lui le suivant, presque le valet d'une fermière générale K Quel contraste entre le rôle qu'on veut lui imposer et les honneurs qu'il reçut jadis dans cette même ville ! Dans son dépit , il déchire avec ses dents le billet de Diderot; il y répond immédiatement et court aussitôt chez M™' d'Épinay. Elle était avec Grimm. Il leur lit avec inti^épidité les deux lettres ; ils en furent, dit-il, atterrés, abasourdis. Ce n'est pas tout à fait ce que prétendent les Mémowes. Mécontent , aurait dit M""" d'Epinay, pourquoi le seriez-vous? Quels sont mes torts ? L'autre , effrayé de son imprudence, aurait avoué en balbutiant qu'il l'avait soupçonnée d'avoir instruit Saint-Lambert de ses amours, et aussi qu'il avait confié ses soupçons à Diderot. Mais il était si malheureux ! d'ailleurs, il n'était pas sur ; il réparera ses torts ; il se rétractera ^ ; et il tombe aux genoux de M""" d'Épinay ; il lui demande pardon ; il lui promet de l'accompagner à Genève, si elle le désire. — Il est bien question de Genève! Allez, lui dit-elle ; que je ne vous voie plus ; et il sortit furieux^.

Il aurait pu regarder ces dernières paroles comme un congé ; mais un congé ne faisait pas son affaire. Aussi fut-il satisfait de l'insistance de M™'' d'Hou-

4. Voir, outre les Confessions, la Lettre de Rousseau à Saint- Lambert , du 28 octobre 1757.

— 2. Il ne se pressa pas de le faire, ou plutôt il ne le fit jamais. « Je n'ai pas oublié ma promesse, écrivait-il à M'"" d'É-

pinay peu de temps avant de rompre avec elle ; mais on n'est pas le maître de ses pensées » (octobre 1757). — 3. Mémoires de M™e d''Épinay, t. II, ch. VIII.

LA VIE ET LES ŒUVRES

detot pour le faire rester, au moins jusqu'au printemps.

Tant de lettres, de démarches, de pourparlers avaient le grand inconvénient de donner à l'affaire un caractère et une importance qu'elle ne comportait pas. « Si j'eusse été dans mon état naturel, dit Rousseau, après la proposition et le refus de ce voyage de Genève, je n'avais qu'à rester tranquille, et tout était dit. » Malheureusement pour lui, il ne savait pas être tranquille. Il désirait rester à l'Ermitage ; il le demandait parfois plus qu'il ne convenait à sa fierté , peut-être à sa dignité ; ses amis l'aidaient ; M""® d'Epinay ne se montrait pas trop récalcitrante, et il faisait tout ce qu'il fallait pour hâter son départ ; il provoquait des explications, et ces explications ne faisaient que lui créer une situation plus difficile.

Celles qu'il donna à Grimm, quoique longuement pesées et étudiées, ne prouvent que deux choses qu'on pouvait déjà savoir : qu'il était un écrivain de mérite et un caractère méprisable. Premièrement, dit-il, il n'aime pas les bienfaits; il n'en veut pas ; il ne sait aucun gré à ceux qui lui en imposent de force. En second lieu, s'il doit quelque chose à M™^ d'Epinay, elle lui doit bien davantage. A force de sollicitations et d'intrigues, elle a vaincu ses goûts et l'improbation de ses amis pour l'attirer à l'Erfnitage. Et depuis qu'il y est, que de cuisants repentirs ne lui a-t-elle pas inspirés ! « Comparez les bienfaits de M™*" d'Epinay avec mon pays sacrifié et deux ans d'esclavage, et dites-moi qui, d'elle ou de moi, a plus d'obligations à l'autre? » Pense-t-on cependant qu'il doive accompagner M""" d'Epinay ; qu'on le dise, et il part à l'instant même, sans se

DK JEAN-JACQUES ROUSSEAU

demander s'il ne sera pas pour elle un embarras bien plutôt qu'un secours. Quant au séjour à l'Ermitage, il comprend quil ne peut le prolonger; il lui semble seulement qu'il vaut mieux attendre au printemps. Le départ aura alors moins d'éclat, et sera moins pénible pour lui ^

Poser la question dans ces termes, c'était la résoudre. Grinim lui répondit d'abord par un simple billet assez cavalier qu'on n'avait pas besoin de lui, mais qu'il pouvait, s'il le voulait, offrir ses services, afin de se prévaloir ensuite d'un refus. Rousseau aima mieux écrire une nouvelle lettre de récriminations à M""" d'Epinay, au risque de se l'aliéner sans retour. Mais Saint-Lambert, à qui il avait également exposé ses raisons, et surtout M""" d'Houdetot lui restaient ; leur affection pouvait le consoler de bien des déboires ^

Le départ de M""" d'Épinay (29 octobre) ne rendit pas le calme à Rousseau. Quelques jours étaient à peine écoulés, qu'il recevait de Grimm une nouvelle réponse. « Si je pouvais vous pardonner, lui disait Grimm, je me croirais indigne d'avoir un ami. Je ne vous reverrai de ma vie ^. » En effet, ils ne se réconcilièrent jamais.

La lettre de Grimm désola Rousseau ; mais elle eut au moins l'avantage de l'éclairer. Il vit enfin qu'il lui fallait quitter l'Ermitage. Il songea à chercher à Montmorency un petit établissement provisoire jusqu'au printemps \ Ce n'était pas toutefois

1, Lettre à Grimm, 19 octobre 1757. — 2. Lettres de M™e d'Houdetot à Rousseau, 26 octobre ; de Rousseau à Saint- Lambert, 28 octobre 1757. — 3. Mémoires

de Mme d'Épinay, t. II, ch. ix. - — 4. Lettre à iW^c d'Houdetot, 8 novembre : autre lettre de novembre 1757.

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l'avis de M™"* d'Houdetot. La pitié l'avait rendue plus affectueuse ; le même sentiment lui donna une fermeté qui ne lui était pas habituelle. Elle mit tout en œuvre pour calmer son pauvre ami, pour le réconcilier d'abord avec Diderot, puis avec M"''' d'Épinay^ Ses conseils étaient inspirés par un bon naturel; mais pour les rendre efficaces, il aurait fallu donner à Rousseau une énergie de volonté , une force contre lui-même dont il était bien incapable. Ils étaient cependant trop conformes à ses désirs secrets pour qu'il ne fit pas une tentative ; mais son effort, comme tout ce qui part d'une volonté faible et hésitante, fut insuffisant et maladroit. « J'ai voulu quitter l'Ermitage, écrivit-il à M""" d'Epinay, et je le devais ; mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps ; et puisque mes amis le veulent, j'y resterai jusqu'au printemps, si vous y consentez. » Cette résolution était trop tardive. « Puisque vous vouliez quitter l'Ermitage, et que vous le deviez, lui répondit d'Epinay, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n'ai rien à vous dire sur les vôtres ^ »

Le congé était net et sec. Rousseau l'appelle imprévu ! Dans tous les cas, il n'y avait plus de place pour l'hésitation. Quoi que pût dire et faire M""^ d'Houdetot, il fallait partir sur-le-champ. M""" d'Houdetot avait en effet nourri jusqu'à la fin l'espoir d'empêcher le départ de Rousseau. Elle écrivit à sa bellesœur pour la disposer à l'indulgence ; peut-être y aurait-elle réussi, si celle-ci avait été laissée aux

1. Lettres de M™« d'Houdetot à j 14 décembre 1757. — 2. Lett^^e Rousseau, du 26 octobre au | à ilf""e d'Épinay, et Réponse,

inspirations de son cœur ; mais elle était obsédée par Grimm. C'est lui qui la prévint contre toute idée de réconciliation ; il parait même constant qu'elle lui en fit plus tard de vifs reproches \

Grimm s'est expliqué deux fois sur cet événement. D'abord il a déclaré que personnellement il n'eut jamais de reproches à faire à Rousseau pendant les huit années que dura leur liaison. S'il la rompit, il eut des raisons de justice et de probité qui l'y obligèrent ^ Il revint plus tard sur ce sujet, mais dans des termes autrement vifs. « Rousseau , dit-il, se croyant en droit d'être jaloux de son ami M. de Grimm, paya sa bienfaitrice de la plus noire ingratitude, et l'homme qu'il se crut préféré ne fut plus à ses yeux que le plus injuste et le plus perfide des hommes ^. « Il ne faut pas s'étonner de la différence des deux passages; les Confessions avaient paru dans l'intervalle.

Jean-Jacques ne fut pas aussi embarrassé qu'il veut bien le dire , pour faire son déménagement. La saison était peu favorable , c'est vrai ; mais on n^est pas pour rien un homme célèbre, et plus d'une personne aurait été honorée de lui donner asile. Il n'eut pas besoin, dans tous les cas, d'aller loin. Un M. Mathas, procureur fiscal du Prince de Condé, lui fit offrir une petite maison qu'il avait dans sa propriété de Mont-Louis à Montmorency. Rousseau accepta, fit marché avec lui, acheta quelques objets pour compléter son modeste mobilier, et , au milieu de la glace et de la neige, le 15 décembre 1757, il

1. Mémoires de M""> d'Épinay, | litlêraire, V6 novembre 1766.—

t. II, ch. IX. — Lettre du fils 3. Correspondance littéraire,

d'Épinay à Musset- Pathay, 20 \ novembre 1783.

mai 1811. — 2. Correspondance j

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fit charrier ses effets dans sa nouvelle demeure. On prétend qu'il affecta mettre au cul de la charrette le portrait de M^'"" d'Épinaij, la face tournée du côté des passants. Rousseau dit au contraire qu'il le lui avait rendu avant son départ \

Il profita de l'occasion pour renvoyer à Paris la mère Le Yasseur. Thérèse voulut intercéder pour elle, mais il fut inflexible. Il lui donna en partant de l'argent, ses effets, quelques meubles; il s'engagea à payer son loyer et à subvenir à ses besoins. Dans le même temps, M™^ d'Épinay s'entendait avec Grimm et Diderot pour que la bonne femme ne manquât de rien et prenait à son compte la moitié de la dépense. Jean-Jacques se trouva-t-il alors déchargé, ou sa belle-mère reçut-elle de toutes mains ^?

Après le départ de J ean- Jacques , M""" d'Epinay, en femme du monde qui sent qu'entre gens qui ont eu des rapports intimes et n'en doivent plus avoir, les récriminations deviennent superflues, se tint exclusivement sur le terrain des affaires. Elle désirait, entre autres choses, rembourser les gages du jardinier avancés par Rousseau^; celui-ci, non content de refuser, ne sut pas se priver de quelques phrases , que M™"" d'Epinay appelle , non sans raison, impertinentes \

Du reste, si dans ses lettres à Rousseau, elle restait dans les termes d'une froide politesse, il n'en était pas toujours de même quand elle parlait de lui. D'ailleurs, Grimm la tenait au courant des faits

1. Bachaumont, 26 avril 1783; — Confessions , 1. X. — 2. Mémoires de M'"^ d'Epinay t. II, ch. IX. — 3. Lettre de j^me d'Épinay à Rousseau, 17

janvier 1758. — 4. Mém. de M™e d'Épinay, t. II, ch. IX ; — Lettre de -^-Rousseau à M^e d'Épinay, 27 février 1758.

et gestes de ce monstre , de cet homme abominable. Il lui répétait les bruits de Paris. On blâmait Rousseau, disait-il; mais aussi l'on ne voyait dans sa conduite à elle-même qu'une singulière affectation et une prétention ridicule; et voilà, ajoutait-il, ce qu'on gagne à obliger des fous ^ M""^ d'Epinay n'avait pas davantage à se louer de Thérèse et de ses bavardages ^ Mais ces petites misères étaient bien insignifiantes à ses yeux, en comparaison de certains autres soucis : n'allait-on pas, par exemple, jusqu'à lui imputer d'avoir été la maltresse de Jean- Jacques. Grimm s'employait de son mieux à la laver de ces infamies; mais plus d'un an après, il était encore obligé de s'élever contre ces rumeurs, tant elles étaient persistantes ^.

Tandis qu'à Paris on faisait à M""^ d'Epinay un grief de ses bienfaits envers Rousseau, à Genève, où l'on ne savait pas encore les faits ^ on lui tenait compte même du bien qu'elle avait cessé de lui faire. Elle prétend que Deluc ayant appris parTronchin le départ de Rousseau, vint les larmes aux yeux pour la consoler et l'assurer que lui et la République lui garderaient toujours la reconnaissance dont leur concitoyen paraissait manquer \ Mais pour qui connaît Deluc, grand partisan de Rousseau , le fait a besoin de confirmation.

Pour bien juger du rôle que joua Diderot dans cette affaire, il est bon que nous retournions un peu en arrière.

M™® d'Houdetot n'avait pas été la seule à presser

1. Mêm. de M'°^ d'Épinay, t. II, ch. IX. — 2. Id., ch. IX tit X. — 3. Lettre de Grimm à Di-

derot {Mém. de M^^ d'Épinay, t. II, ch. x). — 4. Mém. de il/me d'Épinay, t. Il, ch. IX.

Rousseau de rester à TErmitage; Diderot, lui aussi, quoique en commerce assidu avec Grimm, avait agi dans le même sens et prêché d'abord la conciliation. « Pourquoi, disait-il à Rousseau, délogez-vous de l'Ermitage? Si c'est impossibilité d'y subsister, danger de la saison, je n'ai rien à dire; sinon, votre raison est mauvaise. Votre séjour à Montmorency aura mauvaise grâce ^ » Il promettait en même temps à Jean-Jacques de le venir voir. Sa visite eut lieu dans les derniers jours que celui-ci passa à l'Ermitage. Ils parlèrent longuement et sérieusement. Jean-Jacques avait le cœur plein ; il l'épancha dans le sein de son ami, lui confia ses secrets (pas tous , bien entendu) ; lui dévoila les manœuvres de M""" d'Epinay ; prit les deux Le Vasseur à témoin de certains faits dont elles avaient connaissance et, dans le dépit que lui causèrent les réticences et les démentis de la vieille , se promit bien de ne pas la garder davantage avec lui^

Yoilà du moins ce que racontent les Confessions. Il est possible que Diderot ait fait à l'Ermitage la visite dont il est ici question ; mais il en fit assurément une autre dont Rousseau ne parle pas, visite qui dut être orageuse et donna lieu à un grand déploiement de déclamations, de sentimentalité et de pleurs. Diderot ayant parlé à Saint-Lambert de la lettre qu'il avait dû recevoir de Rousseau, n'avait pas appris sans une profonde stupéfaction que celui-ci, au lieu de lui écrire sur le ton dont ils étaient convenus, lui avait envoyé une lettre atroce, à laquelle Saint-Lambert disait « qu'on ne pouvait ré-

\. Lettre de Diderot à Rous- | 1. IX. seau, hiver de 1757. — 2. Conf., \

pondre qu'avec un bâton. » Après avoir rétabli la vérité des faits, Diderot exaspéré courut chez Rousseau. « Je viens savoir, lui dit-il, si vous êtes fou ou méchant, » et il lui dévoila la noirceur de la conduite qu'il avait tenue en essayant de brouiller Saint-Lambert avec M""" d'Houdetot. — « Il y a quinze ans, reprit Rousseau, que vous me connaissez ; vous savez que je ne suis pas méchant, et je vais vous prouver que je ne suis pas fou. » Et il lui donna une lettre de M""" d'Houdetot; mais cette lettre prouvait précisément la fourberie dont il était accusé. — « Ah, certes! vous êtes fou, lui dit Diderot, de vous être exposé à me laisser lire ceci. » — Rousseau furieux ne voulut pas convenir de son tort. Bientôt après il fit un crime à Diderot de s'être expliqué avec Saint-Lambert, et il l'accusa de l'avoir trahi et d'avoir violé le secret qu'il lui avait confié.

De retour chez lui, Diderot écrivit à Grimm la lettre la plus violente, pour lui dévoiler les mensonges, les noirceurs, les perfidies de Rousseau. « Que je ne voie plus cet homme-là, disait-il, il me ferait croire au diable et à l'enfer. Si je suis jamais forcé de retourner chez lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin*. »

Il parait que ce ne fut pourtant pas encore la rupture définitive, tant il est vrai que les paroles de Diderot n'étaient que comédie. On voit dans une lettre postérieure de Deleyre que Diderot continuait

1 . Mémoires de M^e d'Épinay, t. II, ch. IX. — Mémoires de Marmontel, 1. VIII. — La Jeunesse de M^^ d'Épinay, Appendices. Tablettes manuscrites

de Diderot, communiquées par M. Maurice Tourneux :

Les sept scélératesses de Rousseau.

à Rousseau son alfection. « Je ne sais quoi, disait Deleyre, se met entre vous deux. Pardonnez-vous mutuellement; il a besoin d'indulgence \ Mais des coups trop violents avaient été portés de part et d'autre , et les ressentiments longtemps contenus n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

La rupture vint de Jean-Jacques. Il y avait sans doute beaucoup d'imagination dans leurs querelles ; mais les causes de leurs divisions, pour être imaginaires, n'en étaient pas moins puissantes. Jean- Jacques se fâcha parce que les discussions précédentes l'y avaient disposé ; il se fâcha parce qu'ayant reçu son congé de M™" d'Epinay, il voulut à son tour donner le sien à Diderot. Le mot de Diderot : Il n'y a que le méchant qui soit seul^ lui revint à la mémoire et lui monta au cerveau. Il se fâcha enfin parce que le refroidissement de M""" d'Houdetot ayant encore excité sa bile, il voulut, suivant sa coutume, trouver à cette disgrâce des motifs secrets. Quand donc M^"' d'Houdetot lui écrivit qu'elle était décidée à cesser tout commerce avec lui^ : C'est de Diderot, s'écria-t-il, que vient tout le mal : Diderot a divulgué ses secrets à Saint-Lambert, Diderot lui a retiré le cœur de son amie, Diderot est un traître ; il faut rompre avec lui.

Le 2 mars il lui avait encore écrit, pour se plaindre, il est vrai, mais sans aigreur; et chose remarquable , il ne faisait pas dans sa lettre la moindre allusion au fameux grief de la violation de ses secrets^. Mais désormais à quoi bon les explica-

1. Lettre de Dehyre à Rousseau, 28 février 1758. — 2. Let- /re6' d'Houdetot à Rous-

seau, 14 décembre 1757, 19 février, 6 mai 1758. — 3. Lettre à Di'ferot, 2 mars 1758.

tions? Elles aboutissent trop souvent à un raccommodement; il n'en veut plus. Pourquoi se préoccuper des règles de la bienséance ? Elles ne sont que mensonge et trahison. Jean-Jacques d'ailleurs est devenu un personnage et il peut prendre ses modèles sur les sommets. Il se rappelle que Montesquieu , rompant avec le P. Tournemine, le déclara hautement à tout le monde. Il veut faire comme Montesquieu ; il veut faire mieux, s'il est possible, et il insère dans un ouvrage qu'il publiait alors, la Lettre à d'Alemhert sur les Spectacles, la phrase suivante : « J'avais un Aristarque sévère et judicieux; je ne l'ai plus; je n'en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits. Ad amicum etsi prodiixeîHs gladium, 7ion desperes ; est enim regressiis. Ad amicum si aperueris os triste, non timeas; est enim concordatio . Excepto co?ivicio, et itnproperio, et superbia, et mysterii revelatione, et plaga dolosa; in his omnibus effugiet amicus. » (Ecclesiastic.^ xxxii, 26, 27)*. Rousseau prétend que ces paroles étaient claires pour quiconque était au fait de la question, et ne signifiaient rien pour le reste du monde. C'est là une mauvaise plaisanterie. Elles étaient claires pour tout le

1. Voici la traduction de ce texte par Marmontel {Mémoires^ 1. VII) : « Si vous avez tire l'épée contre votre ami, ne désespérez pas, car il y a moyen de revenir. Si vous l'avez attristé par vos paroles, ne craignez rien ; il est possible encore de vous réconcilier avec lui- Mais pour l'outrage, le reproche

injurieux, la révélation du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux; il s'éloignera sans r. tour. » La lettre a d'Alembert est datée du 20 mars 1758; mais elle ne parut qu'un peu plus tard. La préface notamment ne fut pas imprimée avant le 15 juin.

{Lettre à Rey, 23 juin 1758.)

monde; et eussent-elles eu besoin d'être expliquées, du moment que l'explication était trouvée, elles devenaient à Finstant connues de tous ^

La phrase de Rousseau et la rupture qui en fut la suite fut un événement dans Paris, et pendant quelque temps, le sujet de toutes les conversations. « Mon Dieu, disait le duc de Castries, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on cela? des gens de rien; des gens qui n'ont pas de maison, qui sont logés à un troisième étage! En vérité, on ne peut se faire à ces choses-là ^ »

L'injure étant publique ne laissait pas de place à une réconciliation. Diderot fut très blessé, mais ne daigna pas répondre, du moins publiquement. « Nos amis communs, écrivait-il peu de temps après, ont jugé entre lui et moi; je les ai tous conservés et il ne lui en reste aucun. C'est une action atroce que d'accuser publiquement un ancien ami, même lorsqu'il est coupable ; mais quel nom donner à l'action, s'il arrive que l'ami soit innocent? Et quel nom lui donner encore, si l'accusateur s'avouait au fond de son cœur Finnocence de celui qu'il ose accuser 3? »

La conduite de Rousseau fut universellement blâmée. Deleyre lui en exprima sa tristesse Saint- Lambert, que Rousseau regardait comme son dernier ami, qui, la veille encore, lui avait écrit dans les termes de la plus tendre amitié, ne put contenir son indignation. Sa lettre a d'autant plus d'importance que lui-même avait été l'occasion de la rup-

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