TOME I
din, indiquer un autre motif à leur rupture, l'opposition de leurs idées. Deux tendances partagent les philosophes du xviii'' siècle ; la tendance franchement antireligieuse, qui avait pour aboutissants le matérialisme et l'athéisme, quoique le plus souvent elle n'allât pas jusque-là, et la tendance semi-religieuse et spiritualiste, qui, sans aller jusqu'au Christianisme, entendait maintenir une sorte de religion philosophique. Voltaire, et à sa suite Diderot, sont les représentants les plus illustres de la première tendance. Rousseau, qui chaque jour se séparait davantage de l'école philosophique se plaçait par là-même à la tète de la seconde. Tant que ces différences ne se manifestèrent que dans l'intimité de la vie privée, tout en donnant lieu à des discussions, elles n^altérèrent pas sensiblement l'amitié. Mais il arriva en même temps, et que les différences s'accentuèrent de plus en plus, et qu'elles eurent pour témoins et pour juges les salons , qui étaient alors une sorte de tribune philosophique, et même le grand public du livre. Les occasions de chocs devinrent dès lors plus fréquentes, les blessures plus profondes. Entre hommes qu'on peut appeler des hommes publics, de cette divergence de direction à une séparation formelle, et, s'il s'agit d'amis, à une rupture éclatante, il n'y a pas loin ^ Cette explication qui convient parfaitement aux querelles de Rousseau et de Diderot, peut s'appliquer également à celles de Rousseau et de Voltaire. Elle donne à ces disputes une importance considérable, qui ne touche plus seulement à l'intérêt privé, mais embrasse l'intérêt même de la philosophie et de la religion.