CHAPITRE XIV
Sommaire : Travaux de Rousseau pendant son séjour a l'Ermitage. — I. Le -poème de Voltaire sur le désastre de Lisbonne. — Rousseau se décide à y répondre. — La Lettre sur la Providence. — Envoi de cette lettre à Voltaire et réponse évasive de Voltaire. — Publication de la Lettre sur la Providence.
II. Extraits des ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre. — Motifs et hésitations de Rousseau. — Le Pî^ojet de paix perpétuelle. — La Polysynodie. — Publication de ces ouvrages. — Opuscules de Voltaire sur la paix perpétuelle.
III. La Morale sensitive. — Lettres sur la vertu et le bonheur. — Les Amours de Claire et de Marcellin. — Le Petit savoyard.
Nous avons dit à la fin du chapitre précédent que Voltaire et Rousseau sont les représentants les plus fameux des deux tendances qui se partagent la philosophie libre-penseuse du xviii^ siècle. Nous en trouvons la preuve, sans avoir besoin d'aller plus loin, dans la conduite qu'ils tinrent à l'occasion du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755. Ainsi, leur première lutté sérieuse eut lieu à propos d'une question de philosophie religieuse.
La ruine de Lisbonne avait répandu dans tout le monde civilisé une émotion profonde. Voltaire n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion de remettre Dieu à la raison. Des milliers d'hommes ont trouvé la mort dans le désastre ; pourquoi Dieu ne l'a-t-il pas empêché? On fait honneur à Dieu de l'ordre de l'univers ; ne pourrait-on pas, à plus forte raison, lui faire un reproche de ses innom-
brables désordres ? Cependant à l'argument ancien de l'existence de Dieu par Tordre de la nature^ Voltaire qui, d'ailleurs, était déiste, n'avait point à opposer l'argument de la non-existence de Dieu par l'existence du désordre dans la création. Il lui était plus facile de s'en prendre tout bonnement à Pope et à Leibnitz, et^ en face de leur axiome : Tout est bien, de dresser le tableau des maux qui affligent l'humanité. Mais ses vers passent par-dessus la tête de Pope et de Leibnitz, pour aller frapper en plein la Providence divine \ Peu d'affirmations précises ; mais, sous un respect simulé, des difficultés, des doutes, tout ce qu'il fallait pour ébranler la croyance à la Providence, tel est le procédé de Voltaire. Il termine par le mot espérance ; mais d'un bout à l'autre son œuvre ne respire que le désespoir.
Lorsque Rousseau reçut le poème de Voltaire, ne sachant d'abord d'où lui venait ce présent, il l'attribua naturellement à l'auteur. L'envoi lui avait été fait en réalité par Roustan, jeune ministre du saint Evangile, dans le but précisément de provoquer une réponse de sa part. Lors de son voyage à Genève, il s'était établi des rapports d'intimité et de confiance entre \m et les pasteurs. Ceux-ci fondaient sur leur illustre compatriote les plus grandes espérances. Il n'est donc pas étonnant que Roustan se soit adressé à lui, pour défendre leur cause et celle de la Religion. « Vos lettres, lui écrivait Roustan, sont lues et dévorées par tous nos concitoyens ; laisserez-vous passer, sans mot dire, ces tristes choses^? » Rousseau, heureux d'entrer dans les
1. Œuvres de Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, ou examen de cet axiome : Tout est
bien. — 2. DESNOIRESTERRES, Voltaire cl la société française au XVIII*' siècle, t. IV, p. 131.
vues de ses amis, écrivit alors sa réfutation ^ On a beaucoup admiré sa Lettre, parce que les conclusions en sont justes. Ses partisans en ont fait une de leurs grandes réponses à ceux qui l'accusent d'impiété. Voyez, disent-ils, la Lettre de Rousseau sur la Providence ; admirez comme il s'y montre religieux et convaincu. Les chrétiens eux-mêmes le regarderaient presque , dans cette circonstance , comme un des leurs, comme une sorte de franctireur, fort peu discipliné, de l'armée de Dieu. Il est certain que, dans sa Lettre^ l'éloquence déborde presque d'un bout à l'autre ; il est certain aussi qu'il y plaide la cause de Dieu, et on doit lui en savoir gré ; tout en ajoutant qu'il la plaide mal. Défendre la vérité par des arguments faux n'est la défendre qu'à moitié, et c'est ce que fait Rousseau.
L'origine du mal est, depuis le commencement du monde, un des problèmes les plus redoutables de la philosophie et de la Religion. En vain la philosophie a voulu le résoudre, elle a constamment échoué; telle est précisément la cause de la faiblesse de Rousseau. En voulant rester uniquement philosophe, il se condamnait d'avance à l'impuissance.
Voltaire, qui ne voulait que détruire et pêcher en eau trouble, n'avait besoin pour cela que de soulever des objections. Jean-Jacques, au contraire, qui avait la prétention d'établir une vérité positive, avait tout intérêt à ramener la question à ses véritables termes. Entre le tout est bien de Leibnitz et
1. Lettre de Rousseau à M. de Voltaire, 18 août 1756. Streckeisen - Moultou a publié dans les Œuvres et correspon-
dances inédites de J.-J. Rousseau, un fragment inédit de cette lettre. Ce fragment est sans importance.
le tout est mal de Voltaire, il y avait en etfet un troisième parti à prendre^ et c'était le bon : la justification pure et simple de la Providence. Dieu, auteur de l'univers, le gouverne avec sagesse ; c'est lui qui a établi les lois qui le maintiennent et le conservent. En ce qui concerne les hommes, il a donné à chacun assez de biens pour que sa bonté, sa sagesse et sa justice soient pleinement justifiées. Il a surtout ménagé à l'homme les moyens de parvenir au bonheur complet en lui laissant les occasions de mériter. Dieu se montre l'exact rémunérateur de la vertu^ le juste vengeur du crime. Il n'a pas seulement, d'ailleurs^ pour manifester sa Providence, le temps présent ; il a aussi la vie future, qui redressera tous les torts, corrigera tous les abus, remettra toutes choses en leur place. — Comment se fait-il que Rousseau, au lieu de s'attacher à ces grandes vérités, ait trouvé bon de suivre son adversaire sur son propre terrain ? Non content d'augmenter, par ses doctrines sociales et religieuses, la difficulté de sa tâche, il consentait ainsi, par une fausse générosité ou une fausse manœuvre, à se priver d'une partie de ses moyens. Son dogme fondamental que l'homme naît bon, sa prétention de substituer au péché originel la corruption de l'homme par la civilisation le gênaient évidemment pour soutenir la thèse de Leibnitz et de Pope ; aussi est-il faible, malgré son éloquence. Il raisonne bien, si l'on veut, mais ses raisonnements manquent de base. « Si je ramène, dit-il, ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu'elles se rapportent toutes à celle de l'existence de Dieu : Si Dieu existe, il est parfait; s'il est parfait, il est sage, puissant et juste ; s'il est sage et puissant, tout
est bien ; s'il est juste et puissant, mon âme est immortelle ; trente ans de vie ne sont rien pour moi et sont peut-être nécessaires au maintien de l'univers. Si Ton m'accorde la première proposition, jamais on n'ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point discuter sur ses conséquences... Quant à moi, je vous avouerai que ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point par les seules lumières de la raison, et que si le théiste ne fonde son sentiment que sur des probabilités, l'athée, moins précis encore, ne me parait fonder le sien que sur des possibilités contraires.,.
« Non, dit-il en terminant, j'ai trop souffert en cette vie, pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l'immortalité de l'âme et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir, et ce sera, de toutes les disputes que j'aurai soutenues, la seule où mon intérêt ne sera pas oublié. »
Mais il faut convenir que cette conclusion n'est nullement contenue dans les prémisses ; que Rousseau, en bonne logique (il l'avouait lui-même un instant auparavant), ne pouvait aboutir qu'au doute et à une preuve de sentiment, qui n'avait rien de bien rigoureux. Et s'il en est ainsi de la partie la plus ferme de sa lettre , que dire du surplus ? La foi en la Providence le console, le fortifie, l'aide à porter le poids de la vie, l'élève sur les ailes de l'espérance ; mais â celui qui lui dirait que sa foi est vaine, que son espérance est trompeuse, il n'aurait rien à répondre, sinon qu'il lui plaît d'être consolé. Voltaire n'avait pas osé nier la Providence,
LA VIE ET LES {EUVRES
Rousseau, de son côté, n'osait pas raftirmer ; tous deux doutent ; seulement l'un incline à croire que la Providence n'existe pas ; l'autre qu'elle existe ; il n'y a entre eux qu'une différence de degré et de tendance. Etait-ce bien la peine d'entamer une aussi grave discussion puisqu'elle ne devait rouler que sur un peut-être ?
La péroraison de Rousseau est très belle ; elle a été souvent citée : « Je ne puis m'empècher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance, bien sûr de votre immortalité ; vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme, et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions? Vous l'avez vousmême expliqué : vous jouissez, mais j'espère, et l'espérance embellit tout. »
La Lettre sur la Providence ferme en quelque sorte le cercle du système de Rousseau. Par son Discours sur r Inégalité, il avait pris rang contre la société; par sa Lettre, il se range parmi les spiritualistes ; il se limite ainsi des deux côtés et donne sa mesure; il se présente à la fois comme révolutionnaire et comme animé de sentiments religieux.
Ce ne serait pas assez de dire que Rousseau combattit ici Voltaire à armes courtoises; il ne cessa de lui témoigner son admiration et son respect; peu s'en fallait qu'il ne se proclamât son disciple. Ce-
pendant Voltaire dut s'apercevoir, à la vigueur de certains coups, qu'il avait affaire à un rude jouteur. Embarrassé peut-être par la politesse de son adversaire, se souciant peu de donner une réponse sérieuse, ce qui sans doute lui aurait été difficile, il trouva juste à point pour s'en dispenser la maladie d'une de ses nièces*. On a dit que cette maladie n'était qu'un prétexte ; il est certain qu'elle était réelle ^ ; mais on sait aussi qu'avec sa prodigieuse activité d'esprit, ni les maladies de ses parents, ni même quelquefois les siennes propres n'étaient capables d'arrêter sa plume.
Jean-Jacques ne s'était pas décidé sans une certaine appréhension à envoyer sa Lettre au grand homme. Il commença par l'adresser à Tronchin, avec plein pouvoir de la donner ou de la supprimer, selon qu'il le jugerait convenable. « S'il peut supporter ma franchise, disait-il, cachetez ma lettre et la lui donnez, en ajoutant tout ce que vous croirez propre à lui persuader que jamais l'intention de l'offenser n'entra dans mon cœur ^
Tronchin, de concert avec les pasteurs, avait déjà tenté de tempérer l'ardeur antireligieuse de Voltaire, et l'avait conjuré de brûler le poème de la Religion naturelle. Il n'avait pu obtenir que quelques adoucissements et avait été peu satisfait. Aussi ne fut-il rien moins que rassuré sur le résultat de la commission dont il était chargé. « J^espère pourtant, dit-il, qu'il lira votre belle lettre avec attention. Si