Réponse de Voltaire à Rousseau, 12 septembre
Lettres de Voltaire à d'Argental, 6 septembre et l^r octobre; à Richelieu, 6 septembre 1756.
— 3. Gaberel, Rousseau et les Genevois, ch. iv ; — Lettre de Rousseau à Tronchin, 18 août
elle ne produit aucun effet, c'est qu'à soixante ans on ne guérit guère des maux qui commencent à dix-huit \ »
L'effet fut nul. On devait s'y attendre; mais la réponse de Voltaire fut polie. Rousseau y fut pris, et ne songea pas que les mots flatteurs qu'elle contenait pouvaient bien n'être qu'un pur persiflage ^ Plusieurs années après, quand Voltaire fut brouillé avec Rousseau, il publia sa vraie réponse, c'était le roman de Candide, un de ses écrits les plus impies. Cette fois Jean-Jacques put se reconnaître dans le personnage ridicule de Pangloss. Il prétend, il est vrai, qu'il n'a jamais lu Candide. Est-ce bien exact?
Rousseau ayant demandé en vain et à plusieurs reprises à Voltaire la permission de publier sa Lettre, déclara à la fin y vouloir renoncer. Bien plus, il protesta contre la publication qu'en fit, plusieurs années après, le Prussien Formey, dans son journal^. Reste à savoir comment Formey se l'était procurée. Mais que l'indiscrétion soit venue de Grimm, comme Rousseau le donne à entendre, de Voltaire ou de Rousseau lui-même, ce dernier n'en put être bien fâché. Il avait dit, en parlant des lettres à M"''' d'Houdetot : on ne brûle pas de telles lettres; ne peut-on pas dire, en parlant de celle-ci : on ne compose pas une telle œuvre pour la laisser enfouie au fond d'un carton ?
Le rôle qu'il tint dans cette circonstance ne parait pas très net. L'abbé Trublet, ayant reçu le
1. Lettre de Tronchinà Rousseau, l»r septembre 1756. — 2. Lettre de Rousseau à Tronchin. Voir Sayous, t. I, p. 238.
— 3. Le 23 octobre 1739. — Con-
fessions, 1. X ; — Lettres de Rousseau à Voltaire, 17 juin 1760; àRey, juin 1760; à Moultou, 18 janvier 1761.
journal de Foriney, y avait vu la lettre, et avait écrit à Rousseau qu'elle serait bonne à réimprimer à Paris, en ajoutant toutefois qu'il ne s'en dessaisirait pas sans sa permission. On peut s'étonner que l'abbé fût seul à la connaître. Il semble d'ailleurs que, du moment qu'elle avait paru à Berlin, rien ne s'opposait plus à ce qu'on en fit tel usage qu'on voudrait à Paris. Rousseau commença pourtant par déclarer à Voltaire, mais sous certaines réserves, qu'il ne se prêterait pas au désir de l'abbé. On lui a fait un grand reproche d'avoir ensuite vivement pressé la réimpression. Sans vouloir le justifier entièrement, la faute ne nous parait pas bien grave.
Quoi qu'il en soit, la lettre de l'abbé Trublet est du 13 juin 1760 ; le 17, Rousseau mande à Voltaire qu'il souhaite que sa lettre ne soit pas imprimée à Paris; qu'il ne la ferait imprimer lui-même que s'il ne pouvait éviter qu'elle le fût malgré lui. Cependant, il avait déjà commencé à agir ; car ce même jour, 17 juin, Malesherbes lui répondait qu'il s'opposerait vainement à ce que la lettre parût en France ; que le mieux était donc qu'il la fit imprimer lui-même. Le 18, Rousseau entretient de nouveau l'abbé Trublet, et de nouveau lui recommande le secret; le 19, il a trouvé un libraire et demande à Malesherbes la permission d'imprimer ; enfin, le 23, cette permission est accordée, sans même passer par la formalité de la censure. Malgré cela, l'impression n'eut pas lieu, a Cet ordre, dit Malesherbes, ne fut pas exécuté. M. Guérin (l'imprimeur) est convenu, et M. Rousseau aussi, que la lettre ne pouvait pas être imprimée en France ^
1. Voir Voltaire et Rousssau, 1 Lettres de l'abbé Trublet à Rouspar Gaston Maugras, ch. iv; 1 seau, 13 et 19 juin; de Rousseau
LA VIE ET LES ŒUVRES
Quels motifs pouvaient donc empêcher la publication d'un ouvrage aussi religieux? C'est que Rousseau, « en combattant les systèmes hasardés de Voltaire, tombait lui-même, dit Bâcha umont, dans des écarts qui ne permettaient pas au Gouvernement d'en tolérer la publicité \ » Ces paroles s'appliquent évidemment au passage sur la Religion civile, que l'auteur reproduisit, en le développant dans le Contrat sociaL C'est ainsi qu'il déparait par des erreurs déplorables jusqu'à ses meilleures œuvres. Cette interdiction n'empêcha pas d'ailleurs la Lettre de se répandre. On ne saurait se figurer jusqu'où allaient alors les tolérances du Gouvernement, surtout sous l'administration de Malesherbes. Tout ce qu'on exigeait, c'était qu'il n'y eût pas d'éclat.
L'année suivante, un libraire de Genève ayant voulu réimprimer la Lettre sur la Providence, en avait déjà tiré vingt-quatre pages, quand Moultou et Vernet en arrêtèrent l'impression. Cela dut leur être pénible, car ils trouvaient cette œuvre fort belle, et Abauzit, une des autorités les plus respectées de Genève, la regardait comme un des meilleurs ouvrages de Rousseau. Nous ignorons si celui-ci fut très satisfait du zèle de ses amis dans cette circonstance ^
à Voltaire^ 17 juin 1760, tirées de la Bibliothèque de Neuchâtel; Lettres de Malesherbes à Rousseau, 17 juin; de Rousseau à Malesherbes, \9 imn; de Malesherbes à M. de Calley, 23 juin; Permis d'imprimer daté du 23 juin, et Note autographe de Malesherbes, s. d. Ces derniè-
res pièces à la Bibliothèque nationale, mss. fonds français, nouvelles acquisitions n» 1183.
— l.: Mémoires de Bachaumont, 2 novembre 1764. — 2. Lettre de Moultou à Rousseau, 30 novembre, et Réponse de Rousseau, 12 décembre 1761.
Les Extraits des ouvrages de l'abbé de Saint- Pierre prirent beaucoup de temps à Rousseau et profitèrent peu à sa gloire. C'est un travail ingrat que d'analyser un livre ; que dire de l'analyse d'un projet, ou plutôt de projets multiples, longs, diffus, obscurs, ennuyeux, souvent faux, presque toujours chimériques ? Aussi Rousseau n'alla-t-il jamais jusqu'au bout; il se serait même arrêté plus tôt encore, s'il ne s'était trouvé engagé par des sollicitations puissantes et par ses promesses. S'il n'avait eu que Mably pour le presser, il s'en serait peu embarrassé; mais W^"" Dupin s'était mise de la partie. M™^ Dupin avait beaucoup connu le vieil abbé dont elle avait été, disait-on, l'enfant gâtée; elle avait conservé pour sa mémoire un grand respect, une grande affection. Aussi attachait-elle un sérieux intérêt à voir ressusciter par son ancien secrétaire les ouvrages morts-nés de son ami. Rousseau n'avait pas seulement à pêcher dans les vingt-trois volumes du bonhomme; son neveu, le comte de Saint- Pierre, lui avait en outre remis plusieurs volumes manuscrits, dont il fallait tâcher de tirer parti \
Il analysa ainsi, moitié de gré, moitié de force, le Projet de paix perpétuelle et la Polysynodie, fit sur ces deux ouvrages quelques pages de réflexions, et en resta là.
Il n'est personne qui ne désire la paix ; ce qui n'empêche pas qu'on a toujours fait la guerre... et qu'on la fera toujours. Les projets de paix, les