Confessions, 1. X
sociétés, les ligues de la paix peuvent donc avoir tous les avantages, excepté celui de la possibilité. Pourtant la paix est une si belle chose qu'on voudrait prendre pour des réalités les rêves qui en retracent l'image, et qu'alors même qu'on n'a pas la foi, on se laisse bercer par une sorte d'espérance. Ces projets , d'ailleurs , tout chimériques qu'ils sont, ne sont pas inutiles. Ne serviraient-ils qu'à entretenir le désir de la paix, qu'à y disposer les esprits, qu'à montrer de loin cet idéal inaccessible, mais dont on peut espérer d'approcher plus ou moins ^ que les auteurs pourraient s'estimer largement payés de leurs peines.
Ces réflexions peuvent nous dispenser d'examiner en détail les moyens réputés infaillibles pour assurer la paix. Quels qu'ils soient, on peut dire qu'ils sont bons par l'intention et faibles par la pratique. Hélas ! la première condition pour en assurer le succès serait de déterminer les souverains et les peuples à, en essayer.
Grimm appelle l'abbé de Saint-Pierre et Rousseau deux fous logés aux deux extrémités des petites maisons ; il regrette que le philosophe doux, débonnaire, d'une bienveillance universelle, ait eu pour interprète un misanthrope austère, injuste, sans bienveillance, toujours porté à décrier ^ Cette décision est bien sévère.
La meilleure critique du Projet est peut-être dans le Jugement qu'en porte Rousseau. « On ne voit point, dit-il en terminant, de ligues fédératives s'établir autrement que par des révolutions, et sur
1. Correspondance littéraire, I 15 septembre 1757. 1er iïiai 1761. Voir aussi au |
ce principe, qui de nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre ? Elle ferait peut-être plus de mal tout d'un coup, qu'elle n'en préviendrait pour des siècles*. »
Mais nous ne voulons pas nous attarder plus longtemps sur un livre dont le mérite, fort médiocre d'ailleurs, n'appartient même pas en entier à Rousseau.
Nous serons encore plus bref sur la Polysynodie , ouvrage destiné à montrer les avantages de la pluralité des conseils dans le gouvernement. Dans notre temps, où les constitutions se font et se défont avec tant de rapidité, l'importance relative de rouages administratifs plus ou moins bien combinés risquerait de trouver le public fort blasé. Remarquons toutefois dans le Jugement sur la Polysynodie un passage qui montre que si Rousseau était révolutionnaire par moments, il ne l'était pas toujours. « 11 faudrait, dit-il, commencer par détruire tout ce qui existe, pour donner au gouvernement la forme imaginée par l'abbé de Saint-Pierre, et nul n'ignore combien est dangereux dans un grand état le moment d'anarchie et de crise qui précède nécessairement un établissement nouveau. La seule introduction du scrutin devait faire un renversement épouvantable et donner plutôt un mouvement convulsif et continuel à chaque partie qu'une vigueur nouvelle au corps. Qu'on juge du danger d'émouvoir une fois les masses énormes qui composent la monarchie française. Qui pourra retenir l'ébranlement donné ou prévoir tous les effets qu'il peut produire ? Quand tous les avantages du nouveau