Confessions, \. X
tuelle, aux cajoleries d'une femme aimable, au bienêtre, sans souci de l'avenir; au lieu de cela, la solitude, la vraie solitude, en compagnie d'une fille que, malgré ses efforts, il ne pouvait parvenir à aimer, le travail de chaque jour, la lutte pour l'existence. L'effervescence, la nécessité de sortir d'une position fausse l'avaient soutenu d'abord. Une fois à Mont-Louis, il ne lui resta plus qu'à mesurer la profondeur de la chute qu'il venait de faire, à comparer sa situation de la veille avec celle du lendemain et à se livrer à ses regrets.
Q uand Jean-Jacques était triste, il se croyait malade. C'est encore ce qui lui arriva. Cette fois cependant sa maladie se manifesta par des signes extérieurs trop évidents pour laisser place au doute, et l'obligea à user de sondes, de bougies, de bandages, de tout l'appareil des infirmités humaines. Il put se convaincre, comme il le dit, qu'on n'a pas le cœur jeune impunément, quand le corps a cessé de l'être. Il consulta le médecin Thierry, qui était son ami. Selon son habitude, il se crut mort ; mais, selon son habitude aussi , il en fut quitte pour la peur. Cet état dura toute une année.
Faut-il attribuer aux inquiétudes que lui inspirait sa santé, le soin qu'il prit de régler par un acte authenthique le sort de Thérèse , qu'il qualifie de so, servante? Il lui reconnaît la propriété de tout le mobilier. Ce mobilier, évalué à 300 livres, pour fixer le contrôle, était des plus simples : deux lits, une commode, une armoire, du linge, de la batterie de cuisine. Il déclare aussi lui devoir 1,950 livres, pour treize années de ses gages
1. Acte passé devant M» Hé- 1 et encore aujourd'hui conbert, notaire à Montmorency, | servé dans Pétude de son
La maison de Mont-Louis était petite, mais bien suffisante pour notre ermite. Elle avait, de ses chambres ou de sa terrasse , une belle vue , tant dans la direction du Mont-Yalérien que sur Paris, Montmartre, la forêt de Saint-Germain. Elle existe encore aujourd'hui, presque sans changement, ainsi qu'un donjon qui servit souvent à Rousseau de cabinet de travail.
A peine installé, il fut heureux, comme diversion à ses soucis, d'avoir à composer une œuvre littéraire qui fut, tant par elle-même que par ses conséquences, l'événement capital de son séjour à Mont-Louis ; ce fut sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
On ne saisirait pas bien l'importance de cette lettre, si Ton ne se rappelait le puritanisme qui régnait alors à Genève, les efforts tentés, en face d'un rigorisme intraitable, pour amener un certain U relâchement dans les mœurs, la résistance des autorités, enfin le rôle de Voltaire et l'intérêt tout pratique qu'il attachait à la question des théâtres. « La vie à Genève , dit Gaberel , était une véritable vie conventuelle ; les lois somptuaires y étaient sévères ; on y comptait une foule de défenses dont la loi civile ne s'occupe pas d'habitude. Calvin avait fondé un état réellement chrétien, parce qu'il avait forcé (le mot est souligné) chaque citoyen à être un citoyen chrétien ^ »
On ne peut s'étonner, après cela, de ne pas l' trouver de théâtre à Genève. En 1737, pourtant, le Gouvernement s'était cru obligé d'en accorder un
successeur (aux Mémoires de j note de Péditeur).— 1. Fo/totVe ]l/me d'Épinay, t. II, ch. IX ; | et les Genevois.
aux ambassadeurs des cours médiatrices. On s'entassait chaque soir dans ce bâtiment trop étroit ; ce qui n empêcha pas les magistrats de révoquer Fautorisation au bout d'une année, sur les représentations du Consistoire.
En 1744, 1745, 1749, eurent lieu de nouvelles tentatives, toujours suivies de répression et de cenr sures.
Voltaire, établi aux Délices, passionné pour le théâtre, surtout pour les pièces dont il était l'auteur, était bien décidé à ne tenir aucun compte de ces défenses ; mais on résista à Voltaire lui-même. Il voulut faire jouer la comédie chez lui, avoir des ^acteurs genevois, des spectateurs genevois ; on s'émut, on refusa de tolérer cet abus, et Voltaire parut se soumettre, tout en se promettant bien d'avoir raison de ces sages lois , qu'il trouvait fort sottes.
L'article de d'Alembert sur Genève, dans VEncyclopédie , lui fournit une occasion de remettre la question sur le tapis. D'Alembert avait été à Genève, pour préparer son article ; il y avait vu de jeunes ministres, dont plusieurs sans doute étaient médiocrement épris des vieilles coutumes ; il avait été prendre langue aux Délices. Rousseau croit que le passage relatif aux spectacles est de Voltaire luimême ' . On peut affirmer au moins qu'il fut inspiré par lui.
Ce fut, dit-on, Diderot qui lit, le premier, connaître à Rousseau l'article de d'Alembert ; mais Diderot, le père de V Encyclopédie, joua ici tout au plus le rôle de donneur de nouvelles ; il ne fut pas,