‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 133 sur 184 · Lettre à Vernes, 18 février · texte numérisé non relu

Lettre à Vernes, 18 février

la situation délicate. On commença par parlementer. Tronchin, le médecin, écrivit à d'Alembert une lettre bien douce , bien flatteuse , bien conciliante \ Mis en demeure de déclarer quels ecclésiastiques avaient pu l'informer si mal, d'Alembert ne voulut citer aucun nom ^. D'ailleurs il se sentait soutenu par Voltaire, qui l'engageait à tenir bon et à ne rien rétracter, quand même le Parlement se mettrait de la partie. « Des politesses, disait-il à d'Alembert, mais point de rétractation , directe ni indirecte ^. »

Après plus de six semaines , la commission nommée à cet effet avait présenté en consistoire et fait admettre sa protestation Voltaire et d'Alembert ne furent pas Seuls à critiquer cette pièce; les orthodoxes rigides lui trouvèrent bien aussi un certain fumet d'arianisme ^ Elle était pourtant ferme, modérée et aussi nette qu'il était possible de l'attendre d'une assemblée protestante. Mais ne fait pas qui veut des professions de foi.

La protestation des Pasteurs avait déjà paru, ou était sur le point de paraître, quand Rousseau se décida à entrer en lice. Son intervention donna aussitôt à la querelle un éclat tout nouveau.

1. Lettre sans date, fin de décembre 1757, ou commencement de janvier 1758 (aux Œuvres posthumes de d'A lembert, édition Pougens,179y). — 2. Réponse de d'Alembert, 6 janvier 1758 ; voir Lettres critiques d'un voyageur anglais sur l'article Genève, 1766. Voir aussi Ga- BEREL, Voltaire et les Genevois.

— 3. Lettres de Voltaire à d'Alembert, 6, 12, 29 décembre 1757, 19 janvier, 28 février 1758,

4 mai 1759; de d'Alembert à Voltaire, 11 et 28 janvier 1758.

— 4. Extrait des registres de la Vénérable Compagnie des Pasteurs de Genève, 10 février 1758. — 5. Avertissement sur la Justification de l'article Genève de V Encyclopédie (aux Œuvres de d'Alembert)', — Lettres de Voltaire à Vernes, 29 décembre 1757; à d'Argental, 5 février 1758. — Sayous, t. I, ch. X.

Constatons d'abord qu'il était dans son rôle en écrivant contre les spectacles , et ne faisait que continuer sa campagne contre la civilisation. Quoiqu'on pense du théâtre en effet , il est incontestable qu'il est un des produits de la civilisation ; on peut même ajouter qu'il en est un des produits les plus attaquables.

Mais Rousseau avait encore un autre motif d'intervenir, à cause du rôle quelque peu prétentieux qu'il avait pris vis-à-vis de Genève depuis le voyage qu'il y avait fait. Il avait une façon tout à lui de dire ma patrie^ mon pays, mes concitoyens , mes chers Genevois. On eut dit d'un curé parlant de ses paroissiens. Il semble qu'il a charge d'âmes; qu'il est responsable de la conduite de ses concitoyens; que les maux qui les affligent sont ses maux ; que le luxe qui pénètre chez eux, que les désordres qui y régnent lui seraient justement reprochés , s'il ne dégageait sa responsabilité. Ce ridicule n'échappa point à Voltaire; mais auparavant les Pasteurs de Genève n'avaient pas été sans l'apercevoir ; ils firent en sorte de l'utiliser pour le besoin de leur cause.

Lettre à d Alembert comprend deux sortes d'arguments : les arguments généraux, destinés à montrer les vices , les inconvénients , les dangers du théâtre ; en second lieu , les raisons spéciales qui s'opposaient à l'introduction d'un théâtre dans la ville de 'Genève en particulier. Le théâtre, dit Rous- I seau à propos de Genève , est bon ou mauvais, selon j qu'il est destiné â remplacer une occupation qui ' vaut moins ou qui vaut mieux que lui. Donc, dans une ville corrompue , établissez des théâtres ; on y fera moins de mal que dans les tripots et dans les mauvais lieux; dans une ville, au contraire, qui a

des mœurs pures, des occupations utiles , gardezvous du théâtre ; il amènerait infailliblement à sa , suite une somme de désœuvrement et de corruption qui feraient perdre aux habitants leur simplicité et -leur pureté primitives. Bâtissez, tant que vous voudrez, des théâtres à Paris; ils n'y peuvent pas faire de mal; mais bannissez-les de Genève, la ville du travail et de la vertu , la ville des affaires et des affections de famille , la république aux mœurs simples et austères.

Genève méritait-elle ces éloges pompeux? C'est un point que nous n'avons pas à examiner ici. Rousseau savait d'ailleurs s'élever à d'autres genres de considérations. Ce n'est pas que ses arguments aient au fond rien de bien neuf. La question des théâtres est une question usée à force d'être traitée; mais comme il la renouvelle par son talent, comme il la marque de son cachet, comme il met en relief des raisons connues depuis des siècles !

Le théâtre, non tel qu'il pourrait être ou qu'on pourrait le souhaiter, mais tel qu'il existe et qu'il a toujours existé, est-il un mal? C'est peu qu'il prenne à l'homme un temps précieux au détriment de sa famille et de ses devoirs; mais n'a-t-il pa^ pour effet habituel d'exciter les passions, d'altérer le sens moral, d'amollir les caractères? La place dominante qu'il donne à Tamour est-elle sans danger pour les jeunes imaginations? Pour répondre à ces questions, il ne faut, dit Rousseau, que « consulter l'état de son cœur à la fin d'une tragédie. »

Mais si l'on peut dire du mal des pièces, que dire des acteurs, surtout des actrices? de ces hommes et de ces femmes voués au mépris public et le méritant, livrés, en quelque sorte, par état au dérègle-

LÀ VIE ET LES (EUVRES

ment? de ces femmes, vivant le plus souvent du désordre et le propageant autour d'elles?

Qu'on prétende encore que le théâtre corrige les mœurs! Il vaut mieux dire quil les peint, qu'il les flatte, qu'il s'en inspire. Le théâtre relève de l'opinion; il ne peut donc la combattre. Qu'un auteur tente de heurter les goûts ou les préjugés du public, et il verra ce qu'il lui en coûtera. Il suit de là que le théâtre « purge, comme dit Rousseau, les passions qu'on n'a pas, et fomente celles qu'on a. »

Il rend, dit-on , la vertu aimable, le vice odieux. Ils le seraient, et le seraient mieux sans lui. La vertu qu'il rend aimable, est-ce la vraie vertu, la vertu pratique et de tous les jours? N'est-ce pas plutôt une sorte de vertu de convention qu'on se garderait bien de pratiquer, parce qu'en effet elle est impraticable, la vertu de théâtre?

On a dit que le théâtre n'a pas pour but de moraliser, mais d'intéresser et de toucher par la peinture • et le jeu des passions humaines. Dans ce sens, il est un art, et comme tous les arts, il a pour fin principale l'agrément, plutôt que l'utilité immédiate. Rousseau touche aussi ce point du plaisir considéré comme but du théâtre. Tout amusement inutile est un mal â ses yeux; or, il est certain que le théâtre n'est qu'un amusement. Heureux si l'on pouvait ajouter qu'il n'est qu'inutile!

Nous avons dû laisser de côté les longues digressions de cette lettre, qu'on pourrait plutôt appeler un livre. Les plus importantes traitent de la condition des femmes. Jean-Jacques dit beaucoup de mal des femmes; il venait pourtant d'écrire Julie^ et M""" d'Houdetot vivait encore dans son cœur. Il se montre sévère pour les femmes : il redoute leur

empire, craint leur société, leur refuse le génie, la profondeur, jusqu'au sens artistique, et ne connaît d'autre moyen de conserver leur chasteté que de la cacher à l'abri du foyer domestique. Autant il pré- • conise l'amour pur et vrai, autant il s'indigne contre les fadeurs de la galanterie. Du reste , il n'est pas étonnant que les vices de la civilisation le trouvent moins indulgent que ceux de la simple nature; que la grossièreté le révolte moins que la corruption. Les cercles d'hommes, où l'on dispute, où l'on tient des propos licencieux, où l'on passe les nuits à jouer et à s'enivrer, n'ont, pour ainsi dire, rien qui lui déplaise; les sociétés de femmes^ dont les scandales de la ville, les anecdotes sur les voisins et voisines font le plus bel ornement, ont ses faveurs; le grand mal serait que les hommes et les femmes se trouvassent réunis dans un même salon ou dans ime même salle de spectacle.

Ce n'est pourtant pas qu'il se montre Tennemi de toute espèce de spectacles ; mais ceux qu'il admet ne rappellent en rien notre appareil dramatique. Ainsi il les veut publics et en plein air ; il les veut libres et dignes d'un peuple généreux ; il les veut républicains. « C'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête. » Lacédémone lui en fournit les modèles ; lui-même prend le soin de nous en tracer les plans. On croirait lire la description des jeux ou des cérémonies des anciens Grecs ^ ou mieux encore, le programme des fêtes de notre Révolution française. Ce ne sont que revues, exercices et concours, prix de tir, prix pour la gymnastique, la lutte, la course, le disque, la navigation. Ce ne sont que danses publiques et solennelles entre

jeunes garçons et jeunes filles, sous les yeux des parents et des vieillards, avec prix décernés à la fille la plus honnête et la plus modeste. Ce sont, pour couronner dignement ces jours de fête, des repas en commun, à l'image de ceux de Lacédémone, quoique avec un peu plus de profusion. Ou bien encore c'est le récit d'une soirée où, après avoir soupé, tout un régiment s'était pris à danser à la lueur des flambeaux. Bientôt les femmes, les enfants s'approchent, pour prendre leur part de la fête, les servantes apportent du vin ; puis viennent les embrassements, les rires, les santés, les caresses; l'attendrissement est général, l'allégresse universelle. Sommes-nous à Genève? Ne sommes-nous pas plutôt à Paris^ sous le Directoire?

Nous avons parlé du fameux passage de la préface, qui consomma la rupture de Rousseau avec Diderot ; nous n'avons point à y revenir. Mais nous devons citer la prétentieuse devise du livre : Vitam impendere vero. Quoique Rousseau semble la donner comme déjà connue, c'est la première fois que nous la remarquons dans ses œuvres. N'examinons pas actuellement s'il s'y montra fidèle ; s'il fut le martyr, ou même le serviteur constant de la vérité ; s'il put, comme il le dit, « se servir de son cachet sans honte, parce qu'il était empreint dans son cœur^ « C'est à sa vie à répondre.

A la Lettre sur les spectacles se rattache un opuscule intitulé : De U Imitation théâtrale^. Cet écrit, qui était d'abord destiné à faire partie de la Lettre à à! Alemhert , puis à entrer dans le Choix littéraire,

1. Lettre à M™* de Créqui, 1 J.-J. Rousseau — Voir aussi, 5 février 1761. — 2. Œuvres de | Lelti^e à Rey, 24 octobre 1758.

qui se publiait à Genève*, ne parut qu'en 1763^' dans l'édition des œuvres de Rousseau, mise au jour par l'abbé de la Porter II n'est, de l'aveu de l'auteur, qu'un extrait de divers ouvrages de Platon, notamment du IP livre des Lois et du de la République, Il n'a donc rien d'original.

La manière dont Rousseau composa sa Lettre à d'Alemhert mérite d'être signalée. « Pendant un hiver assez rude, dit-il, j'allais tous les jours passer deux heures le matin et autant le soir dans un donjon tout ouvert que j'avais au fond du jardin où était mon habitation... Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma lettre à d'Alembert sur les spectacles. C'est ici, (car la Julie n'était pas à moitié faite) le premier de mes écrits où j'aie trouvé des charmes dans le travail... Plein de tout ce qui venait de m'arriver, encore ému de tant de violents mouvements, mon cœur mêlait le sentiment de ses peines aux idées que la méditation de mon sujet m'avait fait naitre. Mon travail se sentit de ce mélange. Sans m'en apercevoir, j'y décrivis ma situation actuelle; j'y peignis Grimm, d'Epinay, M"''' d'Houdetot, Saint-Lambert, moi-même. En l'écrivant^ que je versai de délicieuses larmes ! Hélas !

1, Lettre à Vernes, 6 janvier 1759. — 2. Lettres à Ducfiesne, 5 juin, 19 juillet, 21 août,

11 septembre, 15 octobre 1763.

— Correspondance littéraire, 15 février 1764.

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