TOME l
on y sent trop que Tamour, cet amour fatal dont je m'efforçais de guérir, n'était pas encore sorti de mon cœur. A tout cela se mêlait un certain attendrissement sur moi-même, qui me sentais mourant et qui croyais faire au public mes derniers adieux. » Un homme plus habile que nous, Saint-Marc Girardin, a cherché dans la Lettre 8ur les spectacles des traces de cette disposition d'esprit, des réminiscences des personnages cités ; il n'a absolument rien trouvé ; nous ne chercherons pas après lui. En revanche, il y constate un nouveau progrès du talent de l'auteur, plus de souplesse, plus de facilité, moins de déclamation*.
Que Rousseau l'ait ou non faite en trois semaines, c'était un ouvrage de circonstance ; il était pressé de la faire imprimer. Il avait vu Rey peu de jours avant son départ de l'Ermitage, et s'était entendu avec lui pour l'impression de la Nouvelle Héloïse , qui, par parenthèse^ était, non pas à moitié faite, mais presque finie ^ ; il était naturel qu'il traitât de même avec lui pour la Lettre à d'Alembert. Il le fit, selon son habitude, avec force précautions , fixa lui-même le prix à trente louis, recommanda le secret, même à l'égard de Deleyre, exigea diligence et exactitude^. Rey, qui s'était empressé de payer, se hâta beaucoup moins de travailler. La première lettre de Jcctn-
1, Revue des Deux Mondes, 1er août 1854. — 2. Rousseau prétend dans les Confessions qu'il la termina pendant l'hiver de 1758 à 1759; mais elle l'était dès le 13 septembre 1758. {Lettre à Rey). — 3. Rousseau songea même à faire imprimer chez Rey une édition générale de
ses œuvres. Le désir de surveiller lui-même l'impression lui suggéra le projet d'aller s'établir en Hollande, auprès de son libraire et ami. [Lettres de Rousseau à Rey , du 9 mars 1758 au 4 mai 1759; à Vernes, 22 octobre 1758.
DE JEAN-JACQTJES ROUSSEAU
Jacques est du 9 mars, l'envoi du manuscrit eut lieu le 14 mai et l'ouvrage ne parut qu'en octobre. Rey, comme on doit le penser, désirait que l'introduction en France fût autorisée ^ Malesherbes n'y voulut pas consentir sans l'assentiment de d'Alembert ; mais celui-ci, qui avait été prévenu par Jean-Jacques, se montra généreux, fit dire qu'il arrangerait l'affaire et demanda à être lui-même désigné comme censeur^. Les épreuves lui étaient remises à mesure qu'elles étaient imprimées. Une foule de gens purent ainsi lire l'ouvrage par parties ; de sorte qu'il était à craindre qu'il ne fût déjà usé, peut-être même publiquement critiqué avant d'avoir paru^. L'approbation de d'Alembert est conçue en ces termes : (( J'ai lu l'ouvrage de M. Rousseau contre moi. Il m'a fait beaucoup de plaisir; je ne doute pas qu'il n'en fasse au public, et je n'y trouve rien qui doive en empêcher l'entrée \ « Bien plus, il joignit ses sollicitations à celles de Rey pour demander l'entrée en France de seize cents exemplaires^ Aussi, malgré quelques saillies, quelques paroles mordantes de part et d'autre, les rapports des deux adversaires restèrent à peu près courtois. « M. d'Alembert, écrivait Rousseau longtemps après , m'a fait saluer plusieurs fois ; j'ai été sensible à cette bonté de sa part. J'ai des torts avec lui; je me les reproche; je crains de lui avoir fait injustice... Mais j'avoue que
1 . Lettre de Rey à Malesherbes, 3 juillet 1758, et autres sans date (Bibliothèque Nationale, mss. fonds français, nouv. acquis., n» 1183). — 2. Lettre de d'Alembert à Malesherbes, 8 juillet 1758. (Bibliothèque natio-
nale, loco citato). — 3. Lettres de Rousseau à /?e|/, 13 septembre 1758; — à Vernes, 22 octobre 1758. — k. Lettre de d'Alembert à Malesherbes , 22 juillet 1758.
1 Bibl. nat., loco citato. — 5.
i 1" septembre 1758.
LA VIE ET LES ŒUVRES
des malheurs sans exemple et sans nombre m'ont rendu défiant et crédule sur le maP. »
D'Alembert ne pouvait se dispenser de répondre, mais la question se rapetisse bien sous sa plume ^ Comme sa manière est froide et mesquine, auprès de l'éloquence de Rousseau ! Gomme ses raisons sont faibles et faiblement présentées ! « M. d'Alembert, dit Rousseau, m'a envoyé son recueil,, où j'ai vu sa réponse. Je m'étais tenu à l'examen de la question, j'avais oublié l'adversaire ; il n'a pas fait de même ; il a plus parlé de moi que je n'avais parlé de lui ; il a donc tort\ »
La Lettre sii?^ les Spectacles eut un succès merveilleux. Genève et Paris se la disputaient. Au bout de peu de mois, Rey avait été obligé d'en préparer une nouvelle édition \ Les brochures pour ou contre le théâtre se multipliaient; Rousseau, écrasé de lettres, ne savait comment y répondre ^ Il avait ouvert la lice, c'était à qui y entrerait : une fois de plus, il avait le privilège, ou plutôt l'art de donner aux sujets qu'il traitait une nouvelle jeunesse et un surcroît d'intérêt.
On ne peut douter qu'il ne fondât sur cet ouvrage des espérances pour sa gloire littéraire. « Voici mon livre favori, disait-il à Dusaulx bien des années plus tard; voici mon Benjamin. G'est que je l'ai produit sans effort, du premier jet, et dans les moments les plus lucides de ma vie. On a beau faire, on ne me ravira jamais, à cet égard, la gloire d'avoir fait une
1. Lettre à Watelet, 18 novembre 1764. — 2. Lettre à J.-J. Rousseau, ciloijen de Genève, 17oy. — 3. Lettre au che-
valier de Lorenzi, 21 mai 1759.
— 4. Lettre à Rey, 14 mai 1759.
— 5. Lettre à Vernes, 21 novembre 1758.
œuvre d'homme » Il la composa, nous voulons le croire, par conviction; mais cela ne l'empêchait pas d'y mêler des motifs plus personnels de réputation et de succès. Rien donc n'autorise à prendre au pied de la lettre les déclarations de feinte modestie qu'il répète dans plusieurs de ses lettres. Eh, non, il ne pensait pas qu'on « y chercherait en vain les restes d'un talent qui n'est plus^ ». Il ne la regardait pas comme de la « dernière faiblesse » ^; comme « lâche et faible w"^; comme « au-dessous du médiocre » ^ S'il en avait eu cette opinion, il ne l'aurait pas publiée. Qu'il ait conservé des restes de cette inquiétude, dont nul auteur ne se défend, sur le succès de son livre ^ cela n'a rien d'étonnant; mais au fond, il connaissait sa valeur et n'était pas homme à attendre le jugement du public pour se juger luimême. N 'affectait-il pas de ne jamais lire les critiques dirigées contre lui, et ne déclare-t-il pas que, dans la circonstance présente, il n'en lut aucune''?
Et pourtant Dieu sait si elles furent nombreuses. Les plus directement attaqués étaient les comédiens. Plusieurs répliquèrent ^ Mais les comédiens, qui ont pour profession de faire valoir la littérature des autres, sont ordinairement mal préparés à écrire eux-mêmes.
Rousseau eut affaire à des adversaires plus re-
1. DUSAULX, De mes rapports avec J.-J. Rousseau. — 2. Lettre à cfAlemberl, 2o juin 1758. — 3. Lettre à Vernes, 4 juillet 1758.
— 4. Lettre à Deleyre, 5 octobre 1758. — 5. Lettre sur les spectacles. Préface. — 6. Lettre à Jacob Vernet, 18 septembre 1758.
— 7. Lettres à Vernes, 18 sep-
tembre et 21 novembre 1758 — 8. P. A. Laval, comédien (de Lyon) à J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, 1758. — L. H. Dancourt, arlequin (de Berlin) à J.-J.
Rousseau, citoyen de Genève , 1759. — ViLLARET, Considérations sur l'art du théâtre
doutables. Grâce à sa maladresse, il commença par s'aliéner Marmontel. Voulant lui faire une politesse, sans paraître lui demander un article louangeur dans son journal, il lui adressa un exemplaire^ avec ces mots : Non pas a Vauteur du « Mercure, » mais à M. de Marmontel. Il prétendait lui faire un compliment, Marmontel y vit une injure, ne lui pardonna point, et inséra au Mercure une apologie en règle du théâtre ^ Musset-Pathay, qui trouve légère cette raison de l'hostilité de Marmontel, y ajoute, non sans vraisemblance, les liens d'amitié qui l'unissaient de longue date à d'Alembert et à Diderot, et aussi des motifs de jalousie littéraire ^. « Votre ouvrage sur les spectacles, écrivait à Rousseau M™'' de Créqui, a eu un plein succès. M. de Marmontel vous réfute en ne vous répondant point ; les femmes sont un peu furieuses ; laissez dire tous ces oisons-là, et pensez que jamais vous ne donnerez quatre lignes qui ne fassent sensation^. »
Citons encore parmi les contradicteurs de Rousseau, le marquis de Ximenès, la doublure et quelquefois le prête-nom de Voltaire, qui publia une Lettre sur r effet moral des théâtres ; de Bastide, qui fit une lettre en faveur des femmes, et beaucoup d'autres. Il y eut des brochures signées, il y en eut d'anonymes ; Grimm parle de trois ou quatre cents ; c'était» un véritable déluge. Les critiques de profession, Grimm, Fréron, etc. n'avaient pas peu à faire
1. Marmontel, Mémoires, 1, VI;— Mercure, de novembre et décembre 1758, et janvier 1759.
— 2. Confessions, 1. X. — Lettre à M™« de Créqui, 5 février, et Réponse, 6 février 1 761 .— Musset- Pathay, Histoire de J.-J .Rous-
seau, t. II, article Marmontel.
— 3. Lettre de M™« de Créqui à Rousseau, l^r janvier 1759.
— 4. Grimm , Correspondance littéraire, 1758 et 1759. — P'RÉ- RON, Année littéraire, 1758 à 1761, passim.
pour tenir leurs correspondants et leurs lecteurs au courant de ces flots d'encre répandue. En général, on était peu favorable à Rousseau : le théâtre est trop cher aux gens de lettres pour qu'on puisse attendre d'eux qu'ils le condamnent. Il y eut cependant deux exceptions importantes à faire : Genève et le monde religieux.
Il est à remarquer que Rousseau, un des hommes qui ont fait le plus de mal à larehgion au xviii^ siècle, ne lui ménagea pas son appui dans certaines circonstances. Nous l'avons vu pour la Lettre sur la Providence; le même phénomène se reproduisit pour la Lettre sur les spectacles. C'est que Rousseau, l'homme le moins religieux, au sens dogmatique du mot, n'était pas sans religion, si l'on veut réduire la religion à une sorte de sentiment vague, indéterminé, quoique peut-être encore assez profond. A quiconque lui aurait demandé quelle était sa religion , quels étaient sa foi et son culte, il aurait pu être embarrassé pour répondre, et sa réponse du jour n'aurait assurément pas été celle de la veille ou du lendemain ; mais jamais, ou presque jamais, alors même qu'il répudiait les dogmes, il n'aurait consenti à faire le sacrifice de ses sentiments religieux. N'affirmait-il pas précisément dans sa Lettre sur les spectacles qu'on ne peut être vertueux sans religion ^ ?
On aime beaucoup, on aime trop peut-être le témoignage d'un adversaire. Aussi les hommes religieux firent-ils à la lettre de Rousseau un accueil chaleureux. Le Journal de Trévoux ne tarit pas
1. Voir les observations que | Lettre de Deleyre à Rousseau, Deleyre lui fit à ce sujet. | 29 octobre 1758.
LA VIE ET LES ŒUVRES
d'éloges. Il lui faut bien faire quelques réserves sur des tirades peu orthodoxes ou des maximes d'une moralité douteuse ; mais comme l'ensemble est fortement pensé : c'est le vrai, armé de tous les traits de l'éloquence ; c'est la patrie qui venge les bonnes mœurs sacrifiées aux licences de la scène ; c'est Sparte contre Athènes ; c'est l'attaque impétueuse des héros d'Homère qui terrassent quiconque ose paraître sur le champ de bataille \ Dans le même temps, Gresset, dans un esprit de piété plus véritable , renonçait à la littérature dramatique et légère ^ Quel beau triomphe si la lettre de Rousseau avait contribué à la conversion de Gresset ! Malheureusement les livres de Rousseau ne sont pas de ceux qui convertissent.
La Lettre sur les spectacles était faite spécialement en vue de Genève. Là, elle n'intéressait plus seulement le goût ou la littérature, la théorie ou le sentiment; mais elle entrait dans le domaine de la pratique actuelle et des faits. Etablirait-on ou n'établirait-on pas de théâtre à Genève? Grosse question, qui, depuis des années, passionnait et divisait les esprits. Le secours que Rousseau apportait aux adversaires du théâtre fut vivement apprécié. On en avait d'ailleurs grand besoin pour résister à l'action que Voltaire, directement ou sous le couvert de d'AlemJîert, avait engagée. Le clergé était ravi. Les Conseils apportaient plus de réserve dans leur admiration. Ce que Rousseau disait des Cercles leur semblait particulièrement dangereux. Il y en avait à Genève plus de cinquante, véritables écoles d'oisiveté, de dissipation et d'irréligion. Rousseau, en