Lettre à Tronchin , voir Sayous, t. I, ch. V
sauvagerie et la sagesse iroquoise de Jean- Jacques Ce ne sont là toutefois que des mots piquants, des espiègleries à la façon de Voltaire.
A partir de la Lettre sur les spectacles, le ton change subitement. Tant qu il n'y avait eu en jeu que la société et des divergences d'opinions, Voltaire n'avait pas jugé à propos de se fâcher tout à fait. Mais le théâtre était sa passion, son titre de gloire, la tribune d'où il faisait entendre sa voix à l'univers. Attaquer le théâtre, c'était l'attaquer personnellement dans ce qui lui tenait le plus au cœur. Lui-même avait donné le signal de la lutte et inspiré d'Alembert, il ne voulut pas laisser à son lieutenant tout le fardeau de la défense. Sa colère n'atteignit pourtant pas tout d'abord au paroxisme. Il lui semblait en effet qu'il avait fait mieux que de batailler contre Jean-Jacques ; il avait établi des théâtres. Il en avait un chez lui depuis plusieurs années ; il y jouait lui-même ^ La lettre de Rousseau ayant paru, « est-il vrai, demande Voltaire à d'Alembert, que Jean-Jacques écrit contre vous, et qu'il renouvelle la querelle de l'article Genève. On dit bien plus ; on dit qu'il pousse le sacrilège jusqu'à s'élever contre la comédie, qui devient le troisième sacrement de Genève. On est fou de spectacle dans le pays de Calvin ^. »
Et quand d'Alembert eut fait sa réponse à Rousseau : « Quoi, vous répondez sérieusement â ce fou de Rousseau, à ce bâtard du chien de Diogène * ! » <( Vous avez daigné accabler ce fou de Jean-Jacques
1. Lettres de Voltaire à d'Alembert, 2 auguste 1756, 29 auguste 1757, etc. — 2. Id., 7 mars 1758. — 3. Id., 2 sep-
tembre 1758; Autre à Thiérioi, 3 octobre 1758. — 4. lettre de Voltaire à d'Alembert^ 4 mai
LA. VIE ET LES ŒUVRES
par des raisons ; et moi, je fais comme celui qui, pour toute réponse à des arguments contre le mouvement, se mit à marcher. Jean-Jacques démontre qu'un théâtre ne peut convenir à Genève, et moi, j'en bâtis un^, » Voltaire avait compté toutefois sans l'opposition que lui firent pasteurs, Conseils et bourgeois.
Cet obstacle imprévu l'irrita profondément; mais ce fut bien pis quand, à propos de l'impression de la Lettre sur la Providence, il en reçut une autre de Jean-Jacques, qui se terminait ainsi : « Je ne vous aime point. Monsieur. Vous m'avez fait les maux qui pouvaient m ètre les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève, pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens , pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux. C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie , tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais entin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû, ni aux pro-