Lettre de Voltaire à d'Alembert, 15 octobre
cédés que ce respect exige. Adieu, Monsieur*. «
Rousseau s'étonne que Voltaire n'ait pas répondu, et ne parait pas se douter de ce que sa lettre a de provoquant. On dirait du reste qu'au premier moment, Voltaire fat plus surpris que fâché. « J'ai reçu, dit-il, une grande lettre de Jean-Jacques Rousseau ; il est devenu tout à fait fou ; c'est dommage ^ » Mais bientôt sa fureur, ne connaissant plus de bornes, s'exhala en toute occasion jusqu'à sa mort. Dans cette lutte, où il semble qu'il aurait dû faire preuve d'une puissance en rapport avec l'importance qu'il attachait à la victoire, il se montre au contraire à la fois faible et violent. La colère Taveugle, lui fait perdre son sang-froid, et même son esprit. Voltaire a parlé de Rousseau des centaines de fois, dans sa correspondance ou dans ses œuvres ; presque toujours il s'y montre au-dessous de lui-même. « Rousseau prétend que j'ai corrompu sa chère ville de Genève — Rousseau, bâtard de Diogène — Rousseau bâtard du chien de Diogène », telles sont les phrases qui, avec quelques variantes, reviennent sans cesse sous sa plume. « C'est contre votre Jean-Jacques, écrit-il à d'Alembert, que je suis le plus en colère. Cet archifou, qui aurait pu être quelque chose, s'il s'était laissé conduire par vous, s'avise de faire bande à part. Il écrit contre les spectacles, après avoir fait une mauvaise comédie ; il écrit contre la France, qui le nourrit; il trouve quatre ou cinq douves pourries du tonneau de Diogène; il se met dedans pour aboyer; il aban-
1. Lettre à Voltaire, 17 juin 1760; — Confessiovs, 1. X. — 2. Lettres de Voltaire à Thié-
riot, 23 juin 1760; à cfAlembert, même jour.
LA VIE ET LES ŒUVRES
donne ses amis ; il m'écrit, à moi, la plus impertinente lettre que jamais fanatique ait griffonnée K »
D'Alembert, plus calme que Voltaire, aurait voulu le rappeler à la modération ^ Mais Voltaire est intraitable. « A l'égard de Jean-Jacques, dit-il, s'il n'était qu'un inconséquent, un petit bout d'homme pétri de vanité, il n'y aurait pas grand mal ; mais qu'il ait ajouté à l'impertinence de sa lettre l'infamie de cabaler, du fond de son village, avec des pédants sociniens, pour m'empêcher d'avoir un théâtre à Tournay, ou du moins, pour empêcher ses concitoyens, qu'il ne connaît pas, de jouer avec moi ; qu'il ait voulu, par cette indigne manœuvre, se préparer un retour triomphant dans ses rues basses, c'est l'action d'un coquin, et je ne lui pardonnerai jamais ^ . »
Malgré de nouveaux différends, la LeW^e sur les spectacles resta pendant des années le thème des plates injures de Voltaire à Rousseau \ A ce premier grief, le chef du parti des philosophes en joignait un autre non moins important; c'était que Rousseau faisait bande à part, qu'il n'affichait pas la prétention à'éci^aser V infâme, qu'il n'était pas un frère en Beelzebuth^. « Oh! dit-il, comme nous aurions aimé ce fou, s'il n'avait pas été un faux frère ^ ! » « Que de bien on ferait, si on s'entendait ! Jean-Jacques eût été un Paul, s'il n'avait pas mieux
1. Lettre de Voltaire à d' Alemberl, 19 mars 1751. — 2. Lettre de d'Alembertà Voltaire, 9 avril 1761.— 3. Lettre de Voltaire à d'Alembert, 20 avril 1761. Voir aussi Lettres de Voltaire à Damilaviile, 22 avril 1761, 24 novembre 1766; à La IJarpr, 30
juin 1764, et beaucoup d'autres. — 4. Correspondance de Voltaire, 17o8 à 1768. — 5. Nom que Voltaire donne à d'Alembert, 8 mars 1762. — 6. Lettre de Voltaire à Damilavillc, 31 juillet 1762.
aimé être un Judas ^ » « Mais je pardonnerais tout, pourvu que l'infâme soit décriée comme il faut^ » « Je lui pardonnerais tous ses torts envers moi, s'il se mettait à pulvériser par un bon ouvrage les prêtres de Baal qui le persécutent ^ » Ces insultes de Voltaire font assurément honneur à Rousseau. Plût à Dieu qu'il les eût encore mieux méritées !
Dans ce combat, Jean-Jacques avait bien des causes d'infériorité. Il n'avait point à sa disposition, comme Voltaire, toutes les bouches de la renommée, toute une armée de disciples et d'admirateurs; il n'avait pas non plus cette haine persévérante qui s'acharne sans relâche sur un ennemi, ce rire infernal, plus puissant que la raison, ce mépris de la vérité, cette absence de scrupules, qui fait trouver bonnes toutes les armes, pourvu qu'elles blessent l'adversaire. En revanche, avec des qualités réelles de polémiste, il avait pour lui la vigueur des déductions, la force de l'éloquence, souvent celle de la raison, une sincérité vraie , accompagnée par malheur d'une imagination qui déformait et exagérait tout. On doit encore lui tenir compte de la dignité qu'il garda dans ses discussions avec son adversaire. Il lui donna à cet égard une leçon, dont l'autre n'eut pas le sens de profiter. Chacun du reste ne fit en cela que demeurer fidèle â ses habitudes. On peut remarquer, en effet, que Rousseau, le plébéien, le cynique, l'homme si peu digne dans sa conduite et dans sa vie, se montra presque toujours un modèle de dignité littéraire ; tandis que Vol-
1. Lettre de Voltaire à Dami- bcrt, 9 janvier 1765. — 3, Id., lavillc, 10 décembre 1762. — 1 16 avril 1765. 2. Lettre de Voltaire à d'Alem-
LA VIE ET LES ŒUVRES
taire, le g-entilhonime ordinaire de Sa Majesté le Roi de France, le grand seigneur, si fier de ses terres et de ses vassaux, Voltaire, le premier écrivain de son siècle, traita toute sa vie la littérature comme le dernier des manœuvres n'oserait traiter le plus vil des métiers.
En somme, Rousseau évita de suivre son adversaire sur le terrain des grossièretés et se contenta presque toujours de lui répondre dans des lettres écrites à des tiers. « Yous me parlez de ce Voltaire, écrit-il à Moultou; pourcjuoile nom de ce baladin souille-t-il vos lettres ? Le malheureux a perdu ma patrie. Je le haïrais davantage si je le méprisais moins... 0 Genevois, il vous paie bien de l'asile que vous lui avez donné^ ! » « Ce fanfaron d'impiété, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand par ses talents et si vil par leur usage^ nous laissera de longs et cruels souvenirs de son séjour parmi nous. La ruine des mœurs, la perte de la liberté, qui en est la suite inévitable, seront chez nos neveux les monuments de sa gloire et de sa reconnaissance ^ ))
Ce qui afflige le plus Rousseau dans cette lutte, c'est que l'influence de Voltaire finit par prévaloir à Genève. « Les scrupules ne sont plus de saison, écrit Rousseau à ce sujet, et partout où séjournera M. de Voltaire, on pourra jouer après lui la comédie et lire des romans sans danger » Aussi qu'irait-il faire dans sa patrie? « Mes chers Genevois, on travaille à vous mettre tous sur un si bon
i. Lettre à Moultou, 29 idiUYiev i 3. Lettre à d'Alembert, 15 fé- 1760. — 2. Lettre à Jacob vrier 1761. Vernet, 29 novembre 1760. — |
ton, et l'on y réussit si bien, que je vous trouve trop avancés pour moi. Vous voilà tous si élégants, si brillants, si agréables ! que feriez-vous de ma bizarre figure et de mes maximes gothiques? Que deviendrais-je au milieu de vous, à présent que vous avez un maitre en plaisanteries (Voltaire), qui vous instruit si bien*? » C'est ainsi qu'il arrivait à Rousseau, après s'être jeté à corps perdu dans une affaire, de l'abandonner ensuite par découragement. Peu s'en faut qu'il ne dise qu'il a perdu son temps, et qu'il aurait mieux fait de laisser tranquillement les mœurs se dépraver et les théâtres s'établir.
11 réussit pourtant beaucoup mieux qu'il n'en convient lui-même. Malgré les efforts de Voltaire et de ses partisans en faveur du théâtre, leurs tentatives éprouvèrent les difficultés les plus sérieuses. La bourgeoisie, prise d'un accès d'austérité, poussa des clameurs, ^et le Consistoire adressa au Conseil des représentations solennelles, concluant à ce qu'on fit défense à Voltaire de jouer la comédie chez lui, et à ce qu'on interdit à tous les habitants de représenter aucune pièce, tant sur le territoire de la ville que sur les terres étrangères du voisinage 2.
Voltaire n'abandonna pas la partie. Tout en gardant son théâtre, tout en vouant à la mort les prêtres sociniens et ce Jeanf .. de Rousseau qui les échauffe contre les spectacles^, il favorisa l'établissement d'une salle à Carouge, à une demi-lieue de Genève, sur le territoire sarde* ; et obtint la protection, peut-être même l'argent de la France en faveur
1. Lettre à Verncs^ 14 juin 4759, et Réponse de Vernes. — 2. SayOus, t. I, ch. V. — 3.
Lettre de Voltaire à d'Alembert,
20 octobre 1761. — 4. Lettre de Voltaire à Chauvelin, 21 janvier 1761.