‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 139 sur 184 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

d'une autre salle, qui s'ouvrit à Châtelaine, égale- ,nient à la porte de Genève. An moment de Tinauguration de cette dernière, les Genevois avaient promis de s'abstenir; « mais hélas ! le jour arrive. . . et le soir de ce jour, tout le monde va à Châtelaine; c'était comme une procession. . . Moi qui vous parle, ajoute le narrateur, j'ai participé à la folie générale, et je n'ai pu résister â la curiosité de voir le célèbre acteur (Lekain) »

Les comédiens de Châtelaine étaient venus, naturellement, se loger à Genève ; mais, sur la plainte du Consistoire, le Magnifique Conseil leur donna huit jours pour s'en aller (18 juillet 1765), et dix jours plus tard, le Consistoire renouvelait ses plaintes, parce que les voituriers conduisaient les spectateurs aux représentations.

Cependant grâce à Voltaire, le théâtre ne devait pas tarder â pénétrer dans Genève même (avril 1766)^. Mais on put constater alors l'influence de Rousseau : les mêmes hommes qui s'étaient pressés â Châtelaine ne voulurent pas mettre les pieds dans la salle de la place Neuve. Voltaire pensa bien toutefois que, la salle existant, les spectateurs ne manqueraient pas de venir, et ce léger nuage, tout en l'irritant contre son adversaire, ne l'empêcha pas de chanter son propre triomphe, a Le théâtre est dans Genève. En vain, Jean-Jacques a-t-il joué dans cette affaire le rôle d'une cervelle mal timbrée ; les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une manière publique.

1. Correspondance de M. Antoine Mouchon avec son frère Pierre Mouchon, pasteur à Baie (Gaberel, Voltaire et les Ge-

nevois). — 2. Lettres de Voltaire à d''Argental, 15 janvier et 12 mai 1766.

Quant aux prédicauts , ils n'osent lever la tête ^ » Mais, en dépit de Voltaire, la majorité du peuplé désapprouvait le théâtre, et un jour de 1768, un incendie, causé, dit-on^ par la malveillance, s'y étant déclaré, la foule, accourue à cette nouvelle, se croisait les bras en disant : « Ah! c'est le théâtre qui brûle! Eh bien, mes beaux messieurs, que ceux qui l'ont voulu l'éteignent! » « Ah ! cette Genève, s'écria Voltaire, quand on croit la tenir, tout vous échappe! Perruques et tignasses, c'est tout un ^ » Et il ne trouva rien de mieux que d'accuser Jean-Jacques de l'incendie ^.

Tout en surveillant l'impression de s'd Lettre sur les spectacles, Rousseau s'était remis avec amour à sa Nouvelle Héloïse. Il l'avait assurément terminée, sauf, tout au plus, quelques retouches, quand un nouvel embarras lui tomba sur les bras. On se rappelle que, malgré le succès du Devin, l'administration de l'Opéra avait supprimé à l'auteur ses entrées. Il avait réclamé, mais on ne l'avait pas écouté. Le projet qu'on eut de remettre sa pièce sur la scène l'engagea à renouveler ses instances. Il avait, trois ans auparavant, adressé un mémoire à ce sujet au

1. Gaberel, Voltaire et les Genevois, ch. vi; — Lettres de Voltaire à d'Argental^ 3 et 7 novembre; à Damilaville, 5 novembre 1766; — Desnoiresterres, t.VlI, ch. II. — 2. Bibliothèque universelle et Revue suisse^ murs 1873; article de Marc-

MONNIER, Le Théâtre et la Poésie à Genève au XVIIP siècle.

Perruques et tignasses, manière de désigner l'aristocratie et le peuple. — 3. Lettre de Rousseau à Dupeyrou, 29 avril

LA VI K ET LES OEUVRES

marquis d'Argenson, qui avait l'administration de l'Opéra; il le retoucha et l'envoya de nouveau à son successeur, M. de Saint-Florentin. Saint-Florentin promit de répondre et n'en fît rien ; Duclos parla de son côté aux Petits violons et obtint qu'on rendît à Rousseau ses entrées ^ ; mais alors qu'il habitait la campagne, qu'en pouvait-il faire? Ce qu'il voulait, ce qu'il ne put obtenir, du moins alors, c'était sa pièce. De sorte que l'Opéra continua à disposer et à profiter du bien d'autrui, malgré le légitime propriétaire. Rousseau cria à l'injustice, au mensonge, à l'insulte ; il continua ses réclamations pendant plus de deux ans ^ ; puis, quand il eut bien crié, il finit par abandonner TafFaire^

La Lettre à d Alembert acheva de brouiller Jean- Jacques avec ses amis ; mais un homme célèbre n'est jamais tout à fait délaissé, on va à lui, comme la plante se dirige du côté de la lumière. Il affecte de citer les nombreuses amitiés, anciennes et nouvelles, qu'il avait à cette époque. On pourrait croire qu'il est pressé par une sorte de souvenir du cœur ; mais cela est peu probable. Il commence par déclarer qu'il ne veut plus d'amis dominateurs, ce qui est bien ; ni d'amis protecteurs, ce qui n'est pas vrai ; pas même d'amis gênants, ce qui signifie sans doute d'amis intimes. On est donc porté à admettre qu'il veut simplement, par une sorte de vanité, montrer que, pour un ami qui le laissait, dix autres le recherchaient. Ce sont d'abord les connaissances de simple voisinage : Loyseau de Mauléon, à qui il

1. Lettres de Duclos à Rousseau, 14 et 19 février 17S9. — 2. Lettre à Coindet, vendredi soir, 1761 . — 3. Confessions,!. X;

— Lettres au comte de Saint- Florentin , 11 février 1759, et Mémoire à Tappui; à Lenieps, 5 août 1759.

prédit sa brillante destinée ; le libraire Guérin , et par lui Jean Néaulme, qui plus tard imprima ri?/7Z27e; Maltor, curé de Grosley, homme d'instruction et de ressource, dont la société lui fut des plus agréables ; un oratorien de Montmorency, le P. Berthier. Deux juifs et son hôte Mathas complétaient ses relations de tous les jours.

Eu fait d'hommes de lettres, il ne voyait avec plaisir que Duclos et Deleyre ; il trouvait même ce dernier bien jeune et bien léger pour lui donner le titre d'amie Condillac, Mably, Mairan, Watelet, quelques autres encore, avec qui il conservait de rares relations, ne doivent compter que pour mémoire.

La colonie genevoise à Paris lui fournissait, naturellement, un large contingent; mais nous ne voyons ici que de vieilles connaissances : Roguin, la plus ancienne de toutes; Lenieps et sa fille, M""" Lambert; Coindet, qu'il connaissait depuis moins longtemps : homme de confiance, homme d'affaires, homme du monde, un peu commissionnaire et factotum plutôt qu'ami, mais qui fit tout pour le devenir, et à force de persévérance et d'empressement, finit presque par y parvenir. Il se donnait comme artiste et fut utile à Rousseau en maintes circonstances, notamment pour les estampes de la Nouvelle Héloise.

Il faut citer encore la maison de M"^" Dupin. M""" Dupin avait une habitation à Glichy, où elle venait avec sa fille. M""" de Ghenonceaux, passer une partie de Tété. Jean-Jacques y allait de temps en temps. Il y serait allé plus souvent sans la difficulté de vivre bien avec ces deux dames, qui vivaient assez mal ensemble. •

Page 1