‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 141 sur 184 · G. MauGRAS, La Jeunesse de M™» d'Épinay, ch. xiv · texte numérisé non relu

G. MauGRAS, La Jeunesse de M™» d'Épinay, ch. xiv

même à ne consulter dans leur correspondance que ses réponses, nous y voyons beaucoup plus de marques de ses défauts de caractère que de ceux de ]y[me Verdelin. Jean-Jacques, qui ne détestait pas de dire du mal de ses amis, la traite assez mal dans ses Confessions y et il faut avouer que, dans plusieurs de ses lettres, il ne la traite pas beaucoup mieux*. Cela n'empêcha pas M""^ de Yerdelin de lui témoigner constamment une sincère et loyale amitié. Il est à croire aussi qu'elle sut le prendre mieux que beaucoup d'autres, car elle est la seule qui ait réussi à lui faire accepter (quoique à regret) une foule de petits cadeaux, et qui lui ait offert, sans l'offenser, de lui venir plus largement en aide dans des circonstances plus graves. Rousseau finit par être touché de ses procédés, de son dévouement affectueux et simple, de sa douceur à supporter ses brusqueries. Tous deux eurent des peines ; la communauté de chagrins, la part surtout que M""" de Verdelin prit à ceux de son ami (car à cet égard, nous n'oserions dire qu'il y eut réciprocité) mit plus d'intimité dans leurs rapports. « Cent fois le jour, lui écrivait-il, je pense avec attendrissement que, depuis le premier moment de notre connaissance, vos soins, vos bontés, votre amitié n'ont pas souffert un moment de relâche ou d'attiédissement ; que vous avez toujours été la même envers moi, dans ma bonne et ma mauvaise humeur, dans ma bonne et

1. Voir dans le journal C Artiste^ année 1 840, soixante-trois lettres de Rousseau a M^^ de Verdelin (de septembre 1759 à décembre 1767), et dans Tou-

vrage de M. Stregkeisen- MouLTOU, soixante-deux Lettres de M™« de Verdelin à Rousseau (de mars 1760 à août 1771).

ma mauvaise fortune \ » « Il est bien constaté qu'il ne me reste que vous seule en France^. » u Pardonnez-moi, Madame, si mon style devient tendre jusqu'à la familiarité. Celle qui pardonna jadis mes injures, doit naturellement pardonner aujourd'hui mes douceurs ^ » « J'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut, lui écrivait-il dans une autre occurrence ; si j'en manquais, vous seriez la première instruite. Les cinquante louis que vous avez remis à Coindet ne feraient que m'embarrasser » Ces lettres suffisent pour indiquer le caractère de leur correspondance.

Charles-François-Frédéric de Montmorency, duc de Luxembourg", était le neveu du fameux maréchal de Luxembourg qui s'illustra par ses victoires sous le règne de Louis XIV. En 1724 (il avait alors vingt-deux ans) il avait épousé Marie-Sophie-Honorate Colbert de Seignelay. En 1750, il contracta une seconde union avec Madeleine-Angélique de Neuville, sœur du duc de Vilieroi et veuve elle-même de Joseph-Marie duc de Boufflers. Les nombreux aveux qui lui sont faits lui donnent les titres de très haut et très puissant seigneur Monseigneur Charles-François Montmorency-Luxembourg, duc de Montmorency, de Luxembourg et d'Epinay, pair et premier baron chrétien de France, souverain d'Aigremont, comte de Gournay et de Tancarville, marquis de Lonray et de Seigneley, baron de Mello, chevalier des Ordres du Roy^ lieutenant-général des armées de Sa Majesté, gouverneur de la province de Normandie ^ Ce ne fut qu'après son second mariage qu'il fit la connaissance de Rousseau.

1. Lettre à M^^ de Verdelin, 17 février 1763. — 2. /ci!., 27 mars 1763. — 3. Id., 25 décembre

1763. — ^. Id., 14 novembre 1765. — 5. Archives de l'Orne.

Marquisat de Lonray.

M. et M""" de Luxembourg avaient à Montmorency un château où ils venaient chaque année passer quelques semaines. Tant que Rousseau était resté chez M""" d'Epinay, ils n'avaient pas cherché à établir de relations avec lui : il n'avait pas besoin d'eux. La comtesse d'Epinay, d'ailleurs, qui n'était que de petite noblesse, n'était pas de leur monde. Mais quand il eut quitté l'Ermitage, ils l'envoyèrent inviter à souper toutes les fois qu'il le voudrait. Notre solitaire était sauvage, embarrassé et fier ; il se défiait des grands ; il n'accepta pas et ne fit pas même de visite de remerchnent. M""" de Boufflers, qui se trouvait chez le maréchal, fit aussi des politesses à Rousseau; le chevalier de Lorenzy, qui y était également, vint le voir plusieurs fois ; il ne parut s'apercevoir ni des politesses de l'une ni des visites de l'autre. Enfin, à Pâques suivant, le maréchal vint lui-même. Il fallut bien répondre â tant d'avances et aller rendre visite â M""" de Luxembourg. C'est ainsi que Jean-Jacques se trouva introduit, presque malgré lui, dans une des plus hautes maisons de France.

M"''' de Luxembourg était une très grande dame. Elle avait eu une jeunesse plus que légère et passait pour méchante. Rousseau la craignait, d'après sa réputation ; mais elle sut se faire si aimable, si charmante, que, dès la première visite, il fut subjugué. Il en était souvent ainsi : il commençait par se faire prier, puis se livrait entièrement, et finissait par se retirer tout à fait. M""" de Luxembourg le flatta ; c'était le bon moyen de le prendre : les flat-. teries d'une grande dame sont toujours précieuses. Celles que lui prodigua M"^" de Luxembourg lui parurent délicates ; elles étaient plutôt excessives et

LA VIE ET LES ŒUVRES

épuisaient toutes les hyperboles. « Je crus m'apercevoir, dit naïvement Rousseau, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. » Les agaceries et les petites malices de M°^° de Montmorency, belle-fille de M°^' de Luxembourg^ excitaient bien un peu ses soupçons ; mais la bonté du maréchal lui rendait la confiance.

Rousseau a grand soin de dire qu'il se mit sans tarder sur le pied d'égalité avec le maréchal. Celui-ci, de son côté, accepta les manies de Rousseau et ne le tourmenta ni de ses offres d'argent ou de crédit, ni de ses exigences de société. Une seule fois. M""® de Luxembourg lui aurait proposé de le faire entrer à l'Académie, s'engageant à faire lever l'obstacle de la rehgîon. Il refusa, comme il avait refusé le roi de Pologne pour l'Académie de Nancy, et l'afî'aire en resta là. Nous verrons si M^" de Luxembourg n'essaya pas de lui rendre d'autres services. Il y a plus d'orgueil qu'il ne paraît dans cette affectation de simplicité. Jean-Jacques est fier « de faire asseoir le maréchal de Luxembourg, l'ami particulier du Roi, dans son unique chambre, au milieu de ses assiettes sales et de ses pots cassés. » C'est l'orgueil qui passe à travers les trous du manteau de Diogène. Le maréchal était accompagné d'une suite de cinq ou six personnes ; Rousseau craignant ^ue son plancher pourri ne pût supporter leur poids , s'empressa de les emmener dans son donjoîi. L'illustre visiteur, qui avait remarqué le délabrement de la maison, pria Rousseau d'accepter un logement dans son château pendant qu'on ferait réparer le plancher. La réponse de Rousseau paraît très travaillée; elle n'en est pas moins ridicule. « N'ayant jamais, dit-il, voulu vivre qu'avec mes

amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de là familiarité. Je n'ignore pas combien, de mon état au vôtre, il faut modifier ce langage ; je sais que mon respect pour votre personne ne me dispensera pas de celui que je dois à votre rang; mais je sais mieux encore que la pauvreté qui s'avilit devient bientôt méprisable ; je sais qu'elle a aussi sa dignité, que Tamour de la vertu l'oblige de conserver. Je suis ainsi toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant ; et ce danger même, qui me préoccupe, m'empêche de rien faire ou de rien dire à propos... L'estime réciproque rapproche tous les états. Quelque élevé que vous soyez, quelque obscur que je puisse être, la gloire de chacun des deux ne doit plus être inditférente à l'autre. Je me dirai tous les jours de ma vie : Souviens-toi que si M. le maréchal de Luxembourg t'honora de sa visite et vint s'asseoir sur ta chaise de paille, au milieu de tes pots cassés, ce ne fut ni pour ton nom, ni pour ta fortune, mais pour quelque réputation de probité que tu t'es acquise »

Ce langage est peut-être moins impertinent qu'il ne le parait. A cette époque, le génie, ou ce qu'on prenait pour le génie, avait le privilège de niveler les rangs. Les plus grands seigneurs traitaient sur le pied de l'égalité avec les hommes de lettres; de sorte que Rousseau ne fit guère qu'exprimer sous une forme outrecuidante une chose qui se faisait tous les jours.

On peut rapprocher cette lettre de celle qu'il écrivit plus tard à Malesherbes. « Je ne puis vous dissimuler, Monsieur, que j'ai une violente aversion

1, Lettre au maréchal de Luxembourg, 30 avril 1759.

pour les états qui dominent les autres. J'ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler; car, je n'ai nulle peine à vous l'avouer, à vous, né d'un sang illustre, fils du chancelier de France et premier président d'une cour souveraine... Je hais les grands, je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés, leurs petitesses et tous leurs vices; et je les haïrais bien davantage, si je les méprisais inoins. C'est avec ce sentiment que j'ai été comme entraîné au château de Montmorency. J'en ai vu les maîtres, ils m'ont aimé ; et moi, Monsieur, je les ai aimés et les aimerai, tant que je vivrai, de toutes les forces de mon âme \

Rousseau ne sut jamais prendre le langage qui convient avec les grands. Il n'a pas d'usage et affecte de n'en pas avoir; mais, ce qui est pire, il n'a ni aisance, ni simplicité, ni naturel. Tour à tour sauvage et empressé, impoli et obséquieux, toujours au-dessus ou au-dessous de la règle , il manque d'équilibre. La préoccupation de sa dignité le rend gauche et guindé. On voit que le grand monde le gêne, que sa condition de plébéien l'embarrasse; il est raide et fier, dans la crainte d'être plat et servile; ce qui fait qu'il est toujours maladroit ^

Et le souci du public et de la postérité, et ses principes, et son humeur, et ses maladies, et son horreur de la gêne : que d'empêchements avoués ou tacites ! If est curieux de l'entendre dicter ses conditions dans une circonstance où il semble qu'il n'aurait qu'à en recevoir. Il verra M. de Luxembourg, mais il ne verra que lui et M""" de Luxem-

\. Lettre àMalesherbes^ 28 ié- 1 GiRARDIN, Revue des Deux vrier 1762. — 2. Saint-Marc | Mondes, 15 novembre 1855.

bourg; il ne veut point avoir en lui un patron, lui promettant^ de son côté, de n'être point son panégyriste. « Je n'ignore pas, ajoute-t-il, que mon séjour ici, qui n'est rien pour vous, est pour moi d'une extrême conséquence. Je sais que, quand je n'y aurais couché qu'une nuit, le public, la postérité peut-être me demanderaient compte de cette seule nuit^ »

Le maréchal de Luxembourg dut rire de ces grandes phrases et de ces déclarations de principes à propos d'une invitation. Ses réponses néanmoins sont aimables et flatteuses. Il y réitère ses offres, ne demande aucun engagement, se félicite d'avoir fait la connaissance d'un homme dont l'esprit, et encore plus les vertus ont gagné toute son estime, et dont l'amitié le rendra plus fier que tous ses titres ^

Le château de Montmorency^ qu'on nommait le Petit Château, était placé dans un site pittoresque et avait des points de vue superbes; l'art avait en outre su tirer parti des ressources de la nature pour en faire une demeure d'une grande élégance. Entre plusieurs appartements que le maréchal proposa à Rousseau, celui-ci choisit le plus petit et le plus simple ; il était d'une propreté charmante ; l'ameublement en était blanc et bleu. Jean-Jacques y amena l'inséparable Thérèse, et fit une sorte de petit ménage à part ; mais il était chez les nobles

1. Lettre au maréchal de I 2. Réponses du Maréchal, !«' Luxembourg, 27 mai 1759. — | mai et 4 juin 1739.

LA VIE ET LES ŒUVRES

châtelains au moins aussi souvent que chez lui. Dès le matin, il y allait faire sa cour à M'^^ la Maréchale ; il y dinait; l'après-midi, il allait se promener avec le Maréchal; il ne soupait pas avec eux, à cause du grand monde et parce qu'ils soupaient trop tard pour lui. Il s'établit donc, au bout de peu de temps, une grande intimité entre eux et lui. Quand les réparations furent faites à sa maison, il tint à la reprendre, mais il n'en continua pas moins à garder son appartement au château. De plus, il avait sa chambre à l'hôtel de Luxembourg â Paris, et y allait de temps en temps.

Mathas, son propriétaire, lui avait laissé toute liberté pour arranger et embellir sa petite maison; il se plut surtout â transformer, au dedans et au dehors, le Donjon, qui lui servait de cabinet de travail. Devant cette pièce était ime terrasse ornée de verdure et de fleurs et ombragée de beaux arbres; on y jouissait d'une vue magnifique. Jean- Jacques en fit son salon de compagnie. Là , il reçut M. et M™"* de Luxembourg, M. le prince de Conti, M. le duc de Villeroy , M. le prince de Tingry, M. le marquis d'Armentières, M"^" la duchesse de Montmorency, M"^*^ la duchesse de Boufflers, la comtesse de Valentinois, M""^ la comtesse de Boufflers, et d'autres personnes de ce rang, dont il devait les visites, dit-il modestement, à la laveur de M. et de M^"" de Luxembourg. Quelle belle liste! Comme elle fait bon effet sous la plume du plébéien Rousseau! 11 n'en était pas plus fier, était familier avec le peuple, soupait avec le maçon Pilleu, après avoir dîné au château. Nous le croyons sans peine ; mais nous soupçonnons cette familiarité même de cacher une autre espèce d'orgueil, l'orgueil du ré-

publicain, qui ne s'inquiète pas des rangs et ne voit que des hommes; l'orgueil du petit, qui se croit au-dessus des grands, parce qu'il prétend dédaigner leur grandeur.

Parmi les hauts personnages que nous venons de citer, il en est deux , le prince de Conti et la comtesse de Boufflers, qui méritent plus qu'une simple mention, à cause des rapports intimes et prolongés qu'ils entretinrent avec Rousseau.

M""" de Boufflers était la maîtresse du prince de Conti. Rousseau, qui n'en savait rien, faillit, sans s'en douter, devenir son rival. Elle était encore jeune, belle, galante, avait de la conversation et des prétentions, affectait l'esprit romain, et, comme le disait Walpole, semblait poser sans cesse pour son portrait. C'était plus qu'il n'en fallait pour allumer l'imagination de l'inflammable Jean-Jacques. Il avoue modestement qu'à son âge il ne pouvait prétendre aux faveurs de M""- de Boufflers ; il ne serait pas fâché pourtant de faire croire qu'il lui inspira ce qu'il appelle de la curiosité, et il ajoute qu'elle ne lui pardonna pas d'avoir trompé ce sentiment. Il invente encore uu autre motif à la haine que, suivant lui, elle lui aurait vouée plus tard, c'est qu'en sa qualité de maîtresse d'un prince, elle aurait été blessée par la même phrase qui avait offensé M""" de Pompadour\ Mais ces dames portalent plus gaillardement leur déshonneur et se , trouvaient au-dessus d'une épigramme. Avant de chercher du reste les motifs de la haine de M""" de Boufflers, il faudrait prouver que cette haine ait existé ailleurs que dans l'imagination du pauvre

Page 1