‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 143 sur 184 · Lettre de de Luxem · texte numérisé non relu

Lettre de de Luxem

bourg à Rousseau, mai 1759. La bibliothèque de la Chambre des députés possède un cahier contenant trente-six lettres autographes de Rousseau à Mme de Luxembourg, plus quelques autres pièces. La plupart de ces lettres ne sont pas signées ; elles ne sont que des copies, mais écrites

TOMK I

par Rousseau lui-même. Elles sont d'ailleurs trop bien écrites pour être des brouillons. — 2. Réponse de M^^ de Luxembourg à une lettre de Rousseau, datée du 15 novembre 1759.

— 3. Lettre de de Luxembourg à Rousseau, jdinYier 1761.

— 4, Id., février 1761. —5. Id., août 1761. — 6. Id., novembre

LA YIE ET LES ŒUVRES

Malgré la place que ces excursions au pays du Tendre tenait dans leurs relations , on y peut trouver autre chose que de fades protestations. D'abord quelques petits différends, bien petits, bien peu importants^ mais enflés par la sensibilité de Rousseau. Sa correspondance les montre dans leur première exagération ; contrairement aux * règles ordinaires de la perspective, vues à distance, elles s'agrandissent encore dans les Confessions. Du reste les rapports de Rousseau avec la famille de Luxembourg ne furent jamais sur le pied de confiance et d'égalité qui avait existé avec M""" d'Epinay. S'il n'y avait eu que le Maréchal, passe encore ; il avait tant de bonhomie ; entre hommes, d'ailleurs, on tient moins à l'étiquette. Mais avec M""" de Luxembourg, Rousseau se trouvait toujours en présence de la grande dame et ne pouvait surmonter son embarras. Sentant qu'on ne l'avait pris que pour son esprit (car pour la vertu, il savait qu'on n'était pas exigeant), il lui fallait, bon gré mal gré, avoir de l'esprit. Or, l'esprit sur commande fut toujours au-dessus de ses forces, et il ne fut jamais ce qu'on appelle un beau parleur. Il s'avisa d'un expédient; ce fut de demander à la lecture un supplément à la conversation. Tous les matins donc^ vers 10 heures, il se rendait auprès du lit de M""" de Luxembourg ; le Maréchal y venait de son côté, et il leur lisait la Nouvetle Héloïse. Le succès passa son attente. « M""" de Luxembourg, dit-il, s'engoua de Julie et de son auteur ; elle ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée , m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse ma place à côté d'elle ; et quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place^ elle leur

disait que c'était la mienne et les faisait mettre ailleurs. On peut juger de l'impression que ces manières charmantes faisaient sur moi, que les moindres marques d'affection subjuguent. »

L'année suivante , la Nouvelle Héloïse étant finie, ce fut le tour de VÉmile; mais il n'eut pas autant de succès; soit parce que Y Emile , èXdiXii plus sérieux, fut moins du goût de M""" de Luxembourg ; soit qu'à cette époque, elle fût moins entichée de Jean-Jacques.

Elle sut qu'il faisait pour M"''' d'Houdetot une copie de la Nouvelle Héloïse ;e\\e voulut en posséder une aussi. Ce fut une nouvelle occasion de compliments. Elle relut l'œuvre avec délices, la trouvant encore plus belle que la première fois. Cependant, M™'' d'Houdetot, la première en date et assurément en afPection, n'ayant pas encore sa copie toute entière , M""" de Luxembourg dut attendre les dernières parties au moins une année \

Afin de rendre ce manuscrit plus digne de sa haute destination, Rousseau l'orna d'estampes que, de concert avec Coindet, il avait fait graver pour l'édition imprimée. Il reproche à cette occasion au commis de banque Coindet de s'être faufilé dans la maison de Luxembourg, et s'extasie sur la bonté du Maréchal, qui, un jour, aurait dit, après les avoir gardés à diner : Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis , nous accompagnerons M. Coindet. Mais sans parler de lui-même, vivant dans cette maison dans la familiarité la plus intime, que dire de Thérèse , embrassée par la duchesse de . Luxembourg?

1. Lettres de Rousseau à M""^ de Luxembourg , 29 octobre 1759, 15 janvier, 5 mars, 20 juin,

6 octobre 1760; de M-^e de Luxembourg à Rousseau, mars

Enfin, Jean-Jacques, pour donner à ce même manuscrit un avantage qui le distinguât de tout autre, imagina d'y insérer un extrait d'un roman intitulé Les Aventures de Miloi^d Edouard; mais, à Ten croire, il aurait été, dans cette circonstance, bien mal servi par son envie de mieux faire. Il avait en effet, dans ces Aventures^ donné le portrait d'une marquise d'un caractère très odieux, dont quelques traits pouvaient être appliqués à M""" de Luxembourg. Cette considération l'avait détourné de les faire entrer dans la Nouvelle Héloïse , comme il en avait eu d'abord la pensée. Gomment donc s'avisa-t-il d'en enrichir le propre exemplaire qu'il destinait à la Maréchale? Ce n'est pas tout : afin de mieux préciser encore , il eut soin de la prévenir qu'il avait brûlé l'original; que la copie serait pour elle seule et ne serait jamais vue de personne, à moins qu'elle ne la montrât elle-même. Vraiment on n'est pas aussi maladroit ; nous sommes porté â croire que Rousseau se fait ici plus niais qu'il n'a jamais été.

Il compte cette malheureuse copie parmi les grandes causes de l'inimitié que lui aurait vouée plus tard M"'^ de Luxembourg. A vrai dire , nous ne voyons nullement cette inimitié. La Maréchale ne lui fit pas sur son fameux épisode les compliments qu'il attendait ; cela pourrait prouver que l'œuvre lui sembla médiocre; c'est l'avis de bien d'autres. Mais la preuve qu'elle ne se reconnut pas dans le personnage de la marquise, c'est que cet extrait, qu'elle était seule à posséder et qu'elle était libre de détruire, elle le conserva et le communiqua aux éditeurs de Genève, pour être publié*. Il y a bien

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