Voir Œuvres de J.-J. Rousseau, édit. de Genève
à ce passage des Confessions une autre explication que la prétendue stupidité de Rousseau ; c'est qu'ayant acquis la persuasion que M""" de Luxembourg le haïssait , il lui fallut chercher un fondement à cette haine, et, de bonne foi ou non, il n'a pas craint de s'accuser lui-même, pour se donner le plaisir de dire, parla même occasion, du mal de sa bienfaitrice.
Cette belle copie de la Nouvelle Béloïse , écrite avec une véritable coquetterie, existe encore; elle est conservée à la Bibliothèque de la Chambre des députés. Comme correction, l'édition d« 1761, faite postérieurement, sous les yeux de l'auteur, est préférable; mais le manuscrit, ainsi que plusieurs volumes de brouillons qui l'accompagnent, sont intéressants pour le bibliophile et le critique, qui aiment à suivre le long et pénible travail par lequel un auteur arrive au dernier mot de son talents
Rousseau eut une autre occasion de faire une politesse à M"'' de Luxembourg. On sait que M""" d'Épinay lui avait demandé son portrait. Que Latour le lui ait apporté à l'Ermitage, comme c'est probable, ou au Petit Château de Montmorency, comme il le prétend, toujours est-il que ce portrait était dans sa chambre, que M"''' de Luxembourg le vit, le trouva bien , et que Jean-Jacques le lui offrit. En échange, M. et M"''' de Luxembourg lui donnèrent les leurs, peints en miniature et enchâssés dans une
1. V. Cousin, Bu Manuscrit d'' Emile conservé à la bibliothèque de la Chambre des Représentants (au Journal des Savants, septembre 1848). Ces brouillons, qui doivent être
une première et une deuxième copie, sont loin d'être complets. Ils sont, le premier surtout, très mal écrits et surchargés de corrections, de ratures et de renvois.
boite à bonbons de cristal de roche, montée en or.
Rousseau aurait pu, s'il l'avait voulu, tirer parti de ces hautes relations ; mais il avait ses fiertés, et la réserve lui semblait, non sans raison, une condition de son indépendance. Si, de loin en loin, il se départait de sa sévérité, presque toujours c'était en faveur d' autrui ^ C'est ainsi qu'il usa de son influence sur M™" de Luxembourg, lorsque Fabbé MorelJet fut mis à la Bastille , pour avoir offensé dans une brochure M""" de Robeck, la propre fille du Maréchal. Mais ce fait se rattache à d'autres^ qu'il nous faut raconter auparavant.
Palissot, qui, après avoir blessé Rousseau, avait, grâce à l'intervention de celui-ci, reçu son pardon du roi Stanislas, faisait, autant par situation que par conviction, la guerre aux philosophes du siècle. Son œuvre la plus connue en ce genre est sa comédie des Philosophes, et, dans cette comédie, la scène où il tourne Jean-Jacques en ridicule. On s'amusa beaucoup du valet Crispin, arrivant à quatre pattes sur le théâtre et débitant ces vers, où tout le monde reconnut le philosophe de Genève :
Je ne me règle point sur les opinions,
Et c'est là l'heureux fruit de mes réflexions.
Pour la philosophie un goût à qui tout cède
M'a fait choisir exprès l'état de quadrupède.
Sur ses quatre piliers mon corps se soutient mieux,
Et je vois moins de sots qui me blessent les yeux.
L'idée de cette scène était dans les mots de Voltaire : en vous lisant, il prend envie de marcher à quatre pattes ; elle n'en eut sans doute que plus de
\. Lettres de Rousseau à Moul- 1 Rousseau, mdiY s M 61. tou, et de M'°^ de Luxembourg à |
succès. D'autres philosophes, Helvétius, Diderot, étaient plus maltraités que Rousseau; aucun n'était plus spirituellement raillé.
La première représentation eut lieu le 2 mai 1760, au milieu d'un concours prodigieux de spectateurs; elle fut immédiatement suivie de treize autres, ce qui était alors un très grand succès. Il est vrai que dès le second jour on avait été obligé de faire des coupures.
L'accueil que Rousseau fit à la comédie des Philosophes donne une triste idée de sa sincérité. Lui, si susceptible d'habitude, affecta de ne pas se sentir blessé pour ne songer qu'à Diderot, son ancien ami. (( Mes entrailles s'émurent, dit-il, à la vue de cette odieuse pièce, je n'en pus supporter la lecture, et, sans l'achever, je la renvoyai à Duchesne , avec la lettre suivante :
A Montmorency, le 21 mai 1760.
« En parcourant, Monsieur, la pièce que vous m'avez envoyée, j'ai frémi de m'y voir loué. Je n'accepte point cet horrible présent. Je suis persuadé qu'en me l'envoyant vous n'avez point voulu me faire une injure; mais vous ignorez ou vous avez oublié que j'ai eu l'honneur d'être l'ami d'un homme respectable, indignement noirci et calomnié dans ce libelle. »
Rousseau s'étonne que Diderot n'ait pas été touché par la générosité de son procédé ; il serait plus surprenant qu'il eût été dupe de cette petite hypocrisie \
1. Voir Œuvres de Palissot; — Confessions, 1, X; — Journal de Collé, t. II, mai 1760; — Correspondance littéraire, juin
1760; — Année littéraire, 1760; — Lettre de Rousseau à Rey, 8 juin 1760.
Ce fat alors que Morellet, pour venger Diderot, ayant fait contre Palissot une brochure qui offensa M""^ de Robeck, fut mis à la Bastille. On pensa à prier Jean- Jacques d'intercéder auprès de M""" de Luxembourg ; mais Diderot, qui était la première occasion de l'aventure, ne pouvant s'adresser à lui, d'Alembert s'en chargea. Jean-Jacques , qui connaissait Morellet, n'avait pas attendu d'ailleurs qu'il lui fût recommandé. M™'' de Luxembourg s'occupa activement et efficacement de l'affaire; l'abbé fut rendu peu de jours après à la liberté; mais Jean- Jacques fut mécontent : mécontent de Morellet, qui ne le remercia pas à son gré; mécontent de d'Alembert, qui peut-être le desservit auprès de M""" de Luxembourg \
En 1782, il y eut une reprise de la comédie des Philosophes ; mais au moment où Crispin arrive à quatre pattes, il y eut une telle explosion de protestations, qu'il fallut baisser la toile. Quand on la releva, l'on fit entrer Crispin sur ses deux pieds. Cependant les murmures furent encore assez vifs pour nécessiter l'intervention d'un petit détachement des Gardes françaises. Les jours suivants, on voulut recommencer, mais la pièce tomba tout à fait au bout de cinq ou six représentations ^
Enfin cette même comédie, ou plutôt cette même scène (car^il est à peine question du reste) suscita encore des ennuis à son auteur en 1793. Il s'agissait pour lui d'obtenir un certificat de civisme ;
1. Confessions, l.X; — Lettres de Rousseau à M "^^ de Luxembourg, 28 juillet et 6 août 1 760; de M™e de Luxembourg à Rousseau, juillet et août 1760; de \
Voltaire à d'Alembert, 24 juillet 1760; de Morellet à Rousseau, 4 août 1760. — 2. Correspondance littéraire, juin 1782.
« mais, dit Chaumette, Palissot n'a jamais écrit en faveur de la liberté. Semblable à la chenille venimeuse, il a tenté de souiller la couronne du célèbre Rousseau. Les monstres qui ont enfoncé le fer acéré de la calomnie dans le cœur sensible de Rousseau ne méritent que l'anathème \ » Palissot avait déjà déclaré long-temps auparavant, à la vérité sans convaincre personne, qu'il n'avait pas eu l'intention de mettre Rousseau sur la scène, que le valet Crispin n'était pas plus Rousseau qu'un sing-e n'est un homme ; il lui en coûta peu de renouveler le même désaveu, et il obtint ainsi son certificat ^ On ne pouvait, dans ce temps-là, être un bon citoyen, si l'on n'était fanatique de Rousseau.
1. Mo7iiteur du 15 septembre 1793; Séance du Conseil général de la commune de Paris, du 12 septeiubre 1793. — 2.
Moniteur du 5 octobre 1793, note du citoyen Palissot an rédacteur; — Musset-Pathay, article Palissot.