‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 145 sur 184 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sommaire : La. Nouvelle HéloÏse. I. Préface de la Nouvelle He'loise.

— Orig;iQes de la Nouvelle He'loise. — Caractères des personnages. — Qualités morales de la Nouvelle Héloïse. — Digressions. — Qualités du style. — Comparaison de Julie avec Clarisse, de Richardson,

IL Impression de la Nouvelle Héloïse. — Arrangements avec Rey.

— Les estampes ; Coindet. — L'édition française ; Malesherbes. — Suppressions exigées. — Succès de la Nouvelle Hélo'ise. — Triomphe de la Nouvelle Héloïse; M.'^^ Latour de Franqueville.

IIÏ. Jugements des hommes de lettres. — Duclos. — D'Alembert. — Opposition de Voltaire. — Critiques de Fréron et de Grimm. — L'Esprit de Julie, par Formey. — Accueil fait à la Nouvelle Hélo'ise par les Genevois.

Pendant que, dans sa Lettre à d' Alemhert , Rousseau s'élevait contre les spectacles et les romans, il avait en portefeuille un roman qu'il lui tardait de publier.

Il le publie enfin, et, dès les premiers mots de la préface, il rappelle ce qu'il a dit dans sa lettre. « Jamais fille chaste, ajoute-t-il, n'a lu de romans, » et quant au mien, « celle qui en osera lire une seule page est une fille perdue. » Mais il se console en disant : « Qu'elle n'impute point sa perte à ce livre; le mal était fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle achève de lire ; elle n'a plus rien à risquer. »

Étranges sophismes! mélange absurde de rigueur et de relâchement! Oui, il n'est que trop vrai, les romans sont une lecture malsaine ; mais faut-il dire

à une jeune fille qui a lu une page d'un roman, fût-ce même de celui de Rousseau, qu'elle est une fille perdue ; et lui est-il permis, après cela, de s'autoriser de cette page pour lire le reste de l'ouvrage ?

A qui donc conviendra son roman? « A très peu de lecteurs, répond-il. » Il ne convient ni aux filles chastes, et il faut espérer qu'il en existe encore; ni aux Genevois, car il ne faut de romans qu'aux peuples corrompus; ni aux hommes de goût, qui seront rebutés par le style; ni aux gens sévères, qui seront alarmés par la matière ; ni à quiconque ne croit pas à la vertu. « Il doit déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes ; il doit choquer les femmes galantes et scandaliser les honnêtes femmes. A qui plaira-t-il donc? Peut-être à moi seul. « Mais alors pourquoi le publier? Parce qnil convient aux femmes! Enfin, dit-il sous forme de conclusion, « Si quelqu'un, après avoir lu ce recueil, m'osait blâmer de l'avoir publié, qu'il le dise, s'il le veut, à toute la terre ; mais qu'il ne vienne pas me le dire ; je sens que je ne pourrais de ma vie estimer cet homme-là. » Eh ! mon Dieu, s'il veut qu'on prise son livre, qu'il ne commence donc pas par en faire ainsi les honneurs.

Nous avons donné à la préface de la Nouvelle Héloïse bien de l'importance ; c'est qu^en effet elle peint l'auteur beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire nous-même. Plus tard, il fit une seconde préface plus étendue. Quoique, dans l'intervalle, son livre ait eu un succès prodigieux, elle en est, comme la première, la critique au moins autant que l'apologie.

La Nouvelle Héloïse était une œuvre de longue haleine, dont la composition avait pris beaucoup de

temps à son auteur. Nous en avons suivi la préparation et les progrès : d'abord Tidée première, née de souvenirs érotiques et d'amours qui, pour avoir été platoniques, n'en avaient pas été pour cela moins brûlantes ; puis la continuation , au milieu des ardeurs et des combats d'une passion que Rousseau appelle sans exemple. Nous avons vu les transports très réels de Rousseau pour la femme de ses rêves se confondre avec les transports imaginaires des héros de son roman , et le roman s'inspirer de la réalité aussi souvent peut-être que la réalité prenait la teinte et les allures du roman. Enfin, l'œuvre s'achève dans un temps de sagesse relative, alors que le malheureux était , ou se croyait guéri de sa passion pour M""" d'Houdetot. On pourrait suivre, en quelque sorte, dans la Nouvelle Héloïse , les phases de ce long enfantement. On y retrouverait les anciennes amies de Rousseau, M"^ Galley et W^" de Graffenried, sous les noms de Julie et de Claire; on y retrouverait M"''^ deWarens, et au lieu des Charmettes, Yevay, le pays même de sa bienfaitrice, dont il fait le théâtre des amours de ses héros; on y retrouverait surtout, sous ce même nom de Julie, l'héroïne incomparable, son héroïne à lui, ]y|mo (i'Houdetot ; on retrouverait dans les récits des Confessions, dans les lettres adressées par Rousseau à M""" d'Houdetot, dans celles adressées à Julie par son amant , les mêmes sentiments , les mêmes ardeurs, quelquefois les mêmes expressions et les mêmes phrases. Aussi, de tous les ouvrages de Rousseau, la Nouvelle Béloîse est-il celui qui le caractérise le mieux ; elle n'est pas seulement le produit de son génie ; elle est l'image de son âme, de son esprit et de son cœur, de sa sensibilité et de

ses passions, de ses extravagances et de ses utopies. Jean-Jacques, disait d'Alembert, n'a d'esprit que quand il a la lièvre ; la Nouvelle Héloïse a été écrite sous l'empire d'une fièvre continue de plusieurs années.

On pourrait se demander s'il est bien convenable de répandre ainsi son cœur aux quatre vents du ciel; de rendre l'univers confident de ses amours ; mais le futur auteur des Confessions était au-dessus de ces scrupules. Ne s'était-on pas demandé aussi si l'ennemi des romans était autorisé à écrire un roman ; si un auteur de comédies avait bonne grâce à écrire contre les spectacles? Que de questions semblables ne pourrait-on pas se faire à propos de Jean-Jacques?

Rousseau, toujours novateur, ou prétendant l'être, se proposait de ramener le roman à la simplicité de la nature. Dédaignant les intrigues compliquées et les aventures extraordinaires , il voulait prendre l'homme par le dedans, au lieu de le prendre par le dehors ; se faire le rapporteur et l'historien de son àme, de ses passions et de son cœur, plutôt que des événements dont il était l'auteur ou le témoin ; subordonner les faits aux sentiments, les compUcations de l'intrigue aux développements de la passion.

Il avait encore un autre but, c'était de réagir contre l'immoralité des romans de son époque, et peut-être de toutes les époques ; de montrer par un exemple que ce genre si dangereux l'est surtout par la faute de ceux qui le traitent.

Nous devons examiner comment il remplit ce double objet.

11 est certain que l'intrigue de la Nouvelle Héloïse

LA VIE ET LES (ŒUVRES

est de la plus grande simplicité. Une jeune fille et son précepteur se prennent d'amour. Ils sont bien élevés... dit-on; ils aiment la vertu ; ils voudraient se cacher mutuellement leurs sentiments ; mais la passion triomphe de leur réserve; ils s'écrivent. De cette première imprudence en naissent d'autres ; leur amour idéal devient ce que de tout temps est devenu l'amour idéal, et Julie ne tarde pas à se livrer.

Après cela que reste-t-il à faire à deux personnes si vertueuses (c'est Rousseau qui les juge ainsi) ; mais en même temps si amoureuses ? Continuer à s'aimer, à s'écrire, et se faire la douce illusion de croire qu'étant faits l'un pour l'autre, un mariage cimentera, quoique un peu tardivement, l'affection la plus ardente, la plus pure, la plus sainte, la plus chaste qui fut jamais. Ils ne se marieront pas néanmoins ; mais à qui la faute, sinon à ces sottes lois sociales, qui ne sont bonnes qu'à contrarier la nature. On avait compté en effet sans les préjugés du père, vieux gentilhomme entiché de sa noblesse, et qui d'ailleurs avait d'autres vues sur sa fille.

Le pauvre amoureux n'a plus qu'à s'éloigner, tant pour n'être pas découvert que pour se préparer par une vie de travail et, s'il est possible, de fortune et de gloire, à forcer le consentement du père. Mais l'absence devient naturellement un nouveau motif de correspondance, de serments, de projets d'enlèvement ou de mariage à l'étranger. Hélas! Malgré ces promesses et ces résolutions, la triste Julie se voit forcée d'accepter l'époux que lui avait destiné son père ; enfin le malheureux Saint-Preux ne peut que consentir à tout, pour sauver l'honneur de celle qu'il aime plus que la vie.

Julie, après avoir été le modèle des amantes, est décidée à être le modèle des épouses ; mais comment Saint-Preux pourrait-il être le témoin de cette union? Il part pour un long voyage d'exploration, espérant y trouver le trépas, plutôt qu'une impossible consolation.

De retour après plusieurs années, son cœur s'enflamme à mesure qu'il approche de son ancienne amante; mais en présence de l'épouse fidèle et heureuse, de la mère accompagnée de deux charmants enfants, de la femme héroïque, toujours vertueuse, son amie toujours, quoique d'une autre manière, il n'y a, pour ainsi dire^ plus de place dans son âme que pour l'admiration et pour une sorte d'adoration. 0 prodige I Wolmar lui-même, l'époux de Julie, sait tout, et il accueille l'amant à bras ouverts ; il le garde dans sa maison; après quelques épreuves faciles, il le choisit pour être le précepteur de ses enfants. Saint-Preux est définitivement guéri; l'atmosphère de cette sainte maison, la présence de Julie ont élevé son âme, purifié ses affections. 11 étudie avec amour l'ordre, la paix, la concorde qui régnent dans cet asile de la vertu et du bonheur : pas une note discordante, pas une volonté perverse, pas un caractère violent; tout le monde est bon, doux, vertueux, heureux, et comme le dit Rousseau en finissant, « l'intérêt que produit ce recueil est pur et sans mélange de peine ; il n'est point excité par des noirceurs, par des crimes, ni mêlé du tourment de haïr \

Cependant au moment où Saint-Preux commence à jouir de ces biens inappréciables, Julie meurt

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