Lettre sur les spectacles
Confessions, 1. IX ; — Lettre à Vernes, 24 juin 1761.
suis mal conduite. Avant de m'ôter le guide que j'ai choisi, donnez-m'en quelque autre, sur lequel je puisse compter... Je ne connaissais que ma force, elle n'a pu me suffire. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi, je crois l'avoir faite, et pourtant j'ai succombé. Gomment font celles qui résistent? Elles ont un meilleur appuis » Ces paroles, qu'on ^ peut regarder comme la conclusion de tout le livre, en sont aussi la condamnation et la réfutation. Il n'y a que Rousseau pour se démentir ainsi.
Yeut-on entrer dans le détail des caractères de la Nouvelle Héloïse? Aux yeux de Rousseau, ce sont autant de pierres de touche, qui lui permettent de discerner dans le monde les cœurs d'élite, capables de sympathiser avec le sien. « Quiconque, dit-i], ne l'aimera pas (mon Héloïse) , peut bien avoir part à mon estime, mais jamais à mon amitié. Quiconque n'idolâtre pas ma Julie ne sent pas ce qu'il faut aimer ; quiconque n'est pas l'ami de Saint-Preux ne saurait être le mien 2. » Hélas ! ces caractères, on les trouvera en rapport avec les principes qui les inspirent. Voyez Julie, le type idéal de la femme, d'après Rousseau ; elle fait, il est vrai^ grand étalage de sentiments et de vertu ; elle a de l'amour, de la passion; mais la pureté lui manque, et presque le charme : elle n'a ni vertu véritable, ni délicatesse, ni naturel; elle a perdu le sens de la pudeur; elle parle des choses les plus scabreuses dans des termes qui effaroucheraient une courtisane ; elle aligne des raisonnements, elle fait des dissertations. Où a-t-on vu une femme traiter* ainsi ex professo
\.NouveUeHélo\'st,Yl^\idiVl\Q, | /oi/, 13 février 1770. lettre 8. — 2. Lettre à de Bel- \
les questions les plus abstruses de la casuistique ? La philosophie l'a gâtée ; la pédanterie dépare toute sa personue ; c'est la femme de la philosophie, ce n'est pas la femme de la nature.
Non contente de sortir de. son sexe par l'étalage de son érudition philosophique, Julie en sort encore en se faisant professeur de morale. Julie, qu'on pourrait appeler Julie la prêcheuse, ou Julie la pédante, se pose nettement en éducatrice et en directrice de Saint-Preux. « Je voudrais, dit-elle, que vous puissiez sentir combien il est important que vous vous en remettiez à moi du soin de notre destin commun ^ » « Ah! oui sans doute, répond Saint-Preux, c'est à vous de régler nos destins... Dès cet instant, je vous remets, pour ma vie, l'empire de mes volontés ^ » Jusqu'à son dernier jour, en effet, Julie ne lui ménagea pas les leçons. (( Yous êtes notre disciple, disait longtemps après Claire à Saint-Preux, car nous vous avons appris à sentir^.» M™"" de Warens aussi avait été. la directrice de Rousseau. On voit que partout il a transformé en roman sa propre vie, tantôt telle qu'il l'avait passée, plus souvent telle qu'il aurait voulu la passer.
Si Julie- fait de la philosophie, on doit penser que Saint-Preux n'en fait pas moins. Du reste, comme en général ce ne sont ni Julie, ni Saint- Preux qui- parlent, mais Rousseau, toujours Rousseau, il est plus simple de dire qu'ils en font beaucoup tous les deux. Si Julie est peu réservée dans ses paroles; Saint-Preux, évidemment, ne le sera pas
'[.Nouvelle Héloïse, partie, i lettre 13, et passim. — 3. Id., lettre 11. — 2. io?., pe partie, 1 IIP partie, lettre 7. lettre 12. Voir aussi II« partie, I
davantage. Cette grossièreté entre personnes qu'on donne comme bien élevées a quelque chose de choquant ; mais ce qui est plus dangereux encore que l'obscénité du langage, ce sont les mouvements passionnés que les deux amoureux se renvoient mutuellement. On a taxé de faute contre le goût cette longue continuité d'un même sentiment, ces exclamations qui se répètent pendant des années et qui remplissent des volumes. Une exaltation aussi prolongée, a-t-on dit, n'est pas dans la nature; elle devient même, à la longue, une fatigue et un ennui pour le lecteur. Il est vrai que c'était un problème difficile que de maintenir pendant un temps si long une situation si tendue. Il faut avouer que ce problème, l'auteur l'a résolu. A part donc le danger moral, qui est immense, quel plus bel éloge peut-on faire d'un ouvrage d'imagination que de dire que, sans un seul événement, pour ainsi dire, il saisit, il entraîne , il ne laisse le temps ni de se reconnaître, ni de respirer. Rousseau a réuni dans ce roman toute sa sensibilité, toutes les richesses de son imagination, tout l'éclat de son style, toutes les ressources de son éloquence. Jamais peut-être la passion ne parla un tel langage. Ses paroles ne sont pas seulement des mots , ce sont des flammes qui dévorent. Aussi n'aperçoit-on d'abord que les beautés, tant on est, pour ainsi dire, enivré par les côtés brillants et passionnés de l'œuvre. Mais les défauts, pour être cachés, n'en sont pas moins réels ; les dangers surtout , pour être entourés de séductions et de fleurs, n^en sont que plus à craindre. Ici nous ne citons pas, parce qu'il y aurait trop à citer, et aussi parce que, souvent, il serait trop difficile de le faire. Dès la première lettre,
LA VIE ET LES ŒUVRES
Saint-Preux en est à l'amour sensuel et aux descriptions physiques des charmes de son amante. Celle-ci n'a pas écrit dix lignes, qu'elle tutoie Saint- Preux ; elle ne tarde pas à lui accorder le fatal baiser; bientôt il ne lui reste plus rien à refuser. Nous laissons à penser si ces tableaux, dessinés par la plume de Rousseau, doivent être chastes. Il avait dit : Consultez l'état de votre cœur à la fin d'une tragédie ; voyez si vous êtes devenu meilleur et plus disposé à surmonter et à régler vos passions \ Voyez, dirons-nous à notre tour, si après voir lu la Nouvelle Héloïse, vous serez plus attaché à vos devoirs. Vous aurez subi beaucoup de sermons ; vous aurez admiré beaucoup de superbes tirades sur la vettu ; mais en serez-vous plus fort pour la pratiquer? Julie dit quelque part à Saint-Preux : « Vous voulez les plaisirs du vice et l'honneur de la vertu ^ » Rousseau n'avait qu'à prendre ces paroles pour lui-même. Son livre n'est, d'un bout à / l'autre, que la théorie de la vertu jointe à la pratique du vice. Mais ce mélange sophistique d'amour, de vertu, de bonheur, de volupté, de raison, de sensualisme, de sagesse, de passion, est-il bon à autre chose qu'à troubler les idées et à corrompre les mœurs? Cette morale commode qui, feignant d'aimer la vertu, permet de rester vertueux sans rien changer à ses plaisirs, a son nom dans l'histoire ; elle s'appelle la morale du sentiment; elle était fort goûtée au xviif siècle ; elle n'a pas été étrangère au succès de la Nouvelle Eéloïse.
1, Lettre sur les spectacles. La Lettre sur les spectacles est peut-être, par anticipation, la
meilleure réfutation de la Nouvelle Héloïse. — 2. Nouvelle Héloïse, I'« partie, lettre 10.
DE JI:AN-JACQUES ROUSSEAU
Youlons-nous toutefois apprécier cette morale, écoutons le jugement qu'en porte Rousseau lui-même, par la bouche de Julie. « Prenez garde que ce mot de vertu, trop abstrait, n'ait plus d'éclat que de solidité, et ne soit un nom de parade, qui sert plus à éblouir les autres qu'à nous contenter nous-mêmes. Je frémis quand je songe que des gens qui portaient l'adultère au fond de leur cœur, osaient parler de vertu... Nous étions faits, j'ose le croire, pour suivre et chérir la véritable vertu ; mais nous nous trompions en la cherchant et ne suivions qu'un vain fantôme. Il est temps que l'illusion cesse ; il est temps de revenir d'un trop long égarement*. »
Il serait d'ailleurs facile de signaler bien des passages semblables. Car nous ne remplirions que la moitié de notre tâche, si nous nous bornions à faire ressortir les côtés immoraux de la Nouvelle Héloïse. Il y a, quand il s'agit de Rousseau, une contrepartie presque toujours nécessaire. Ce même livre donc, que nous venons de montrer si faux, si peu honnête, a des pages d'une incontestable élévation de sentiment et de pensée. Qu'on le dise à la louange de Rousseau ou à la honte de son siècle, son roman, tout obscène qu'il est, pourrait encore, si on le compare à tous les récits fictifs de la même époque, passer pour un roman modèle. L'amour seul de la vertu est déjà quelque chose, même avec la pratique du vice ; quoique, à dire vrai, la morale ait peu à profiter de cet alliage. Les sermons ont du bon, surtout quand ils sont éloquents ; or, ici, tout le monde prêche : Julie passe sa vie à prêcher, Claire prêche, Saint-Preux prêche, l'Anglais prêche;