Nouvelle Héloïse, partie, lettre
qu elle n'apprenne à ses dépens, en présence des monuments de ses premiers transports, qu'on ne joue pas avec une ancienne passion. « Allons-nous-en, mon ami, dit-elle enfin d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi \ » Ce seul mot doit lui faire pardonner bien des sottises. Encore deux victoires comme celle-là, dit Saint-Marc Girardin, et elle est perdue. C'est vrai, mais elle a pris ses précautions pour ne pas s'exposer à se perdre. Elle fuit le danger; c'est le moyen de n'y pas retomber. Cette promenade de Meillerie rappelle beaucoup la scène du bosquet avec M""" d'Houdetot.
Les digressions, et Dieu sait s'il y en a, offrent le même alliage de bon et de mauvais : il y en a sur tous les sujets, comme il y en a de toutes les qualités. Il y en a, et ce ne sont pas les moins belles, qui ne sont que de simples descriptions. Rousseau, avec son sentiment exquis de la nature , pouvait s'exercer à son aise, au sein des magnifiques paysages de la Suisse. Parmi ces digressions, plusieurs sont de véritables traités. On en compte sur l'honneur et sur la noblesse, sur le duel et sur le suicide, sur la musique et sur l'opéra, sur la danse ^, sur les mauvaises compagnies, sur le respect humain, sur Paris, les Parisiens, et surtout les Parisiennes, sur la Providence et sur la prière, sur le mariage, sur l'humilité, sur la dévotion, sur l'éducation et l'économie domestique, sur l'état des hommes après la mort. Relativement à ce dernier sujet, Jean-Jacques aboutit à une conclusion très sage et qu'on n'eût pas
1. Nouvelle HéM'se, IV^ partie, lettre 17. — 2. Ces considérations sur la danse sont
copiées dans la Lettre à d'Alemhert sur les spectacles.
attendue de lui^ c'est l'obligation d'avertir les mourants de leur fin prochaine, afin de les mettre à même de se préparer à la mort et d'appeler en temps utile le ministre de la religion. Dans le sentiment de Julie, dit Wolmar, « la disposition de sa dernière heure doit décider de son sort durant l'éternité ; dans le mien, les ménagements que je veux avoir pour elle lui seront indifférents dans trois jours. Dans trois jours, selon moi, elle ne sentira plus rien ; mais si peut-être elle avait raison, quelle différence ! Des biens ou des maux éternels !... Peutêtre... Ce mot est terrible \ » Le traité de Julie sur le duel est excellent ; seulement où trouver des femmes capables d'en faire autant ^ ? La discussion en partie double sur le suicide a pour le moins le tort de laisser l'esprit en suspens. Si Jean-Jacques n'avait pas d'opinion arrêtée sur ce sujet important, il aurait mieux fait de n'en pas parler ^ Les considérations sur la Providence, sur la prière, sur la faiblesse de la raison, sur la nécessité de placer Dieu à la base de la morale sont pour nous, catholiques, d'une orthodoxie incontestable, mais elles démentent les idées philosophiques de Rousseau. On se demande notamment comment le déisme s'arrange de la vertu si exclusivement chrétienne de l'humilité. Rousseau a de ces accès de franchise qui peuvent servir à témoigner de sa sincérité, même de Son bon sens, quand il n'est pas aveuglé par l'orgueil et par une sensibilité maladive. A côté d'erreurs déplorables, il a des mots qu'on voudrait voir gravés sur l'airain. « Je hais, dit-il, les mau-
1. Nouvelle HéloïsefYl" phvlie, 1 lettre 57. — 3. Id., IW partie, lettre 11. — 2. Id., l'-e partie, | lettres 21 et 22.
DK JEAi\-JACQLES ROUSSEAU.
valses maximes encore plus que Jes mauvaises actions*. » « Nous avons recherché le plaisir, et le bonheur a fui loin de nous ^. )) « Il ne faut rien accorder aux sens, quand on veut leur refuser quelque chose ^. »
Au moment où l'on fait tant d'efforts pour jeter Dieu à la porte de l'école, nous ne pouvons résister au plaisir de citer à ce sujet l'opinion de Rousseau. Wolmar cherche un précepteur pour ses enfants. // n'ignore pas que ces soins importants sont le principal dei^oir du père. Cependant il renonce à l'exercer, ce devoir. Pourquoi? Parce que^ étant athée, il ne s'en acquitterait pas au gré de Julie. Il aurait beau ne pas laisser percer au dehors ses opinions, il sent que cela ne suffit pas et que, quoi qu'il arrive, la leçon s'inspirera toujours de la pensée du maître \ Nos ministres, qui prennent fastueusement Rousseau pour un de leurs modèles, ne l'abandonneraient-ils donc que lorsqu'il a raison?
Rousseau a mis au bas des pages de sa Nouvelle Eéloise quelques notes; elles sont destinées le plus souvent à confirmer, mais parfois aussi à rectifier, à critiquer et même à contredire les idées du texte. Il était censé n'être pas l'auteur, mais seulement l'éditeur de ses lettres. C'était pousser la fiction un peu loin.
Nous avons peu parlé du style de la Nouvelle Eéloise. La Lettre sur les spectacles avait fait connaître la grandeur simple et forte du style de Rousseau; dans la Nouvelle Héloïse, l'auteur n'a pas
1. Nouvelle Héloïse, partie, lettre 30. — 2. Id., pe partie, lettre 32. — 3. Id., partie,
lettre 18. - 4. Id., IV^ partie, lettre 14.
LA VIE Eï LES OEUVRES
moins de puissance, mais il y joint une richesse d'imagination et de sentiment qu'il n'avait pas encore eu occasion de produire. Il est fâcheux qu'il tombe parfois dans l'affectation et la recherche. C'était Técueil du genre qu'il avait choisi; il n'a pas su l'éviter entièrement. C'est la nature, pourrait-on dire ; il n'y a pas d'amoureux qui ne soient affectés et précieux. — Mais, dit La Harpe, si l'on s'avisait de publier les conversations de deux amoureux, y aurait-il quelqu'un pour les lire ^ ?
Quand parut la Nouvelle Héloïse, le roman anglais de Clarisse^ maintenant oublié, était fort à la mode. Rousseau dut s'en inspirer; mais s'il l'imita, ce fut à la manière des hommes de génie, sans rien perdre de son originalité. Au fond, les deux œuvres ne se ressemblent guère. On les a beaucoup comparées ; Rousseau, tout le premier, n'a pas dédaigné de le faire ^ Les Anglais purent bientôt mettre eux-mêmes sans intermédiaires, les deux romans en parallèle, car on ne tarda pas à traduire dans leur langue l'œuvre de Rousseau ^ Il s'est trouvé des gens pour préférer le roman de Richardson; mais autant Clarisse surpasse Julie par le côté moral, autant cette dernière est supérieure à l'autre par les qualités de la passion et du style.
Il est souvent question dans la Nouvelle Héloise d'un Anglais , lord Edouard Bormston , ami de Saint-Preux. Jean-Jacques avait eu dans le principe l'intention d'insérer ses aventures dans le roman ; mais il jugea avec raison qu'elles y tiendraient trop
1. Lycée, III" partie, xvili» j Lettre de Rousseau à de siècle, 1. H et III, Romans.— Luxemboiwcj, été de 1761. 2. Confessions, 1. XI. — 3, I
DE JE AN -JACQUES ROUSSEAU
de place et en dépareraient la simplicité. Nous avons vu dans le chapitre précédent l'usage qu'il fit de cet opuscule, nous n'avons pas y à revenir. Du reste, on s'en est peu occupé dans le temps; on ne s'en occupe plus du tout aujourd'hui
Rousseau s'adressa pour l'impression de son livre à son ami Rey. Les conditions de la vente semblent avoir été fixées par lui seul ; Rey n'eut qu'à accepter, ce qu'il fit sans difficulté, car Jean-Jacques n'avait pas, comme Voltaire, l'habitude de ruiner ses libraires. Le prix fut arrêté à soixante louis ^ Plus tard, de Bastide offrit de l'ouvrage deux cents louis. « Je lui ai dit, répondit Rousseau à Rey, qu'il n'était plus à moi, mais que j'avais lieu de croire que vous n'y étiez pas fort attaché. Il m'a demandé votre adresse et mon consentement. Le reste est votre affaire ^. » Mais l'impression était commencée, le prix payé et l'affaire trop bonne pour que Rey la laissât échapper. Nous verrons, d'ailleurs, par la suite que, si Rey eut lieu d'être satisfait des procédés de Rousseau, celui-ci eut également à se louer de ceux de son éditeur.
Si Rousseau était facile sur la question d'argent, il l'était beaucoup moins sur celle des soins à don-
1. Voir sur cet opuscule les Confessions, 1. X ; — Lellres à Duclos, 1760; à Lenieps, avril 1761 ; Lettre de Moul.lou à Rousseau^ 5 juin 1762; — Bachaumont, au 26 mai 1762; — Correspondance
littéraire, diOnt 1780 ; — FrÉron, Année littéraire, 1780, t. VII. — 2. Lettre à Rey, 20 octobre 1758.
— 3. Lettres àRey,iS mai 1760; de Duclos à fiousseau, commencement de 1761.
LA YIE ET LES ŒUVRES
ner à ses œuvres \ Il aurait bien voulu, après avoir écrit les lettres de ses amants avec l'élégaDce que nous savons, continuer, pendant l'impression, d'entourer ses personnages du même luxe. Aussi rêvaitil pour eux les honneurs de l'illustration. Dès 1757, il s'en était ouvert à M"'^ d'Houdetot et lui avait soumis des projets d'estampes; mais, répondait M°"' d'Houdetot, il faudrait le génie de l'auteur pour les exécuter ^ L'entreprise, d'ailleurs, était considérable ; pour douze estampes, elle pouvait s'élever à cent louis ^. C'était le cas d'utiliser la bonne volonté de Coindet. Celui-ci ne ménagea pas sa peine, mais malgré sa diligence, le travail du burin ne suivit que de très loin celui des typographes. Il fallut renoncer à publier les gravures en même temps que le texte. Boucher avait consenti à faire les dessins ; cependant, après avoir, à plusieurs reprises, accepté, puis refusé, ce ne fut pas lui, en définitive, qui les fit, mais Gravelot, un artiste de bien moindre talent*. Inutile d'ajouter que Jean-Jacques revoyait et critiquait minutieusement les épreuves des estampes, aussi bien que celles du texte ^
La publication du texte donna lieu à des embarras d'un autre genre. Si Rousseau n'avait eu que son édition de Hollande, il en aurait été quitte pour les transes que ne manquaient jamais de lui faire éprouver ses libraires; mais M. de Malesherbes, non content de lui servir d'intermédiaire pour les envois
1. Voir 34 lettres de Rousseau à Rey,pour l'impression de \3i Nouvelle Héloïse, du. 2 mai 1759 au 18 juin 1761. — 2. Lettre de M™e d'Houdetot à Rousseau, \A décembre 1757. — 3. Lettre de
4. Corresp. liltér., 15 mai 1761, — 5. Lelti^e à Rey, avril 1760; à Lorenzi, 31 octobre 1769; à M. X, 1760; à Coindet, 13 février 1761; Autre à Coindet, 1761 ; de Duclos à Rousseau, 12
Rousseau à Rey, 21 juin 1759. — I mars 1761.
des épreuves % s'avisa de demander une édition française, dont l'auteur devrait retirer tout le profit. Jean-Jacques détestait les embarras, encore plus qu'il ne recherchait les bénéfices ; il se trouvait lié avec Rey; il tenait à ne pas lui faire tort; il s'opposa donc, autant qu'il le put, à l'édition française; tandis que Malesherbes, qui s'entêtait à lui faire du bien, pour ainsi dire malgré lui, y mit la plus gracieuse insistance. Dans cette espèce de polémique entre deux hommes de conditions sociales si diverses, il y eût eu impolitesse à Jean-Jacques de paraître donner des leçons de probité à son noble adversaire. Il sut néanmoins résister jusqu'au bout à des offres que réprouvait sa conscience. Je ne puis, disait-il, vendre mon manuscrit deux fois ; et quand même vous autoriseriez une édition française, à laquelle je n'ai pas le pouvoir de m'opposer, je dois refuser au moins d'en tirer aucun bénéfice.
S'il s'était bien rendu compte des règles qui régissaient la librairie à cette époque, il aurait sans doute été moins scrupuleux. Aucun traité international ne garantissait alors la propriété littéraire. Les contrefaçons d'une nation à une autre s'exerçaient publiquement, sans qu'aucune loi y pût mettre obstacle. Bien plus, afin de se ménager quelque intérêt dans la contrefaçon, l'auteur qui se faisait imprimer en Hollande, par exemple, ou même son imprimeur, désignaient souvent le libraire qui serait chargé de l'édition française, faisaient marché avec lui, s'employaient à lui faire obtenir un privilège. Les scru-
1. Lettres de Rousseau à Rey, 6 mars 1760; à M^^ de Luxembourg^ 5 mars 1760; à Males-
herhes, 6 mars, 18 mai et novembre 1760.
LA VŒ ET LES OEUVRES
pules de Rousseau lui font honneur; mais on ne s'étonnera pas que, dans ces circonstances, ils n'aient pas arrêté Malesherbes. Rey donna son consentement, il refusa même de partag-er avec Rousseau les mille livres que lui valut l'édition de Paris, de sorte que celui-ci eut tout le profit, sans qu'il en coûtât aucun sacrifice a sa délicatesse ^
Il n'en fut pas de même de son orgueil, et ses susceptibilités d'auteur eurent largement à souffrir dans cette circonstance. Malesherbes^ le modèle des administrateurs tolérants ; Malesherbes , qui montrait d'autant plus de facilité que lui-même partageait les doctrines de la secte philosophique, aurait voulu laisser tout passer, bon et mauvais. Il aimait Rousseau; il se plaignait uniquement de ne pouvoir lui faire tout le bien qu'il aurait désiré; il venait encore de lui proposer d'entrer, avec d'honorables appointements, au Journal des savants^ et n'avait essuyé qu'un refus. Il est présumable toutefois que, pour l'édition de Julie, il ne se serait pas tant avancé , s'il avait lu les épreuves , ou même s'il avait bien compris certaines lettres de Rousseau ^. Quoi qu'il en soit, après avoir plusieurs fois protesté de sa confiance dans les doctrines de l'auteur, lorsque vint le moment de s'exécuter, il exigea des suppressions. Des suppressions, grand Dieu! Mais il ne savait d^onc pas combien Jean-Jacques tenait à ses idées; comme le moindre changement , une faute
1. Lettres de Malesherbes à Rousseau, 29 octobre, 13 novembre 1760 et 26 janvier 1761 ; Réponses de Rousseau, 5 et 17 novembre 1760, 28 janvier et, 10 février 1761 ; Lettres de Rousseau
à Guérin , libraire , 21 décembre 1760; à Rey, 18 février 1761; — Confessions, 1. X. — 2. Voir notamment les Lettres de Rousseau à Malesherbes du 5 et du 17 novembre 1760.
d'impression le bouleversait. Rousseau d'ailleurs, n'ayant pas demandé l'édition française , était fort pour résister. Il se montra pourtant assez conciliant d'abord. Que Rey donne son consentement, luimême fera les corrections, enverra les préfaces, engagera Coindet à s'arranger avec l'éditeur pour les estampes K Mais à mesure que les feuilles paraissaient, il sentait son indignation augmenter. Comment a-t-on eu si peu d'égards pour lui, que d'ajouter aux fautes de l'édition de Hollande une multitude de contre-sens qu'on aurait évités en lui soumettant les épreuves de celle de Paris ^?
Mais ce fut bien pis quand il connut l'étendue des retranchements qu'on lui imposait. Ils ne comprenaient guère moins de cent pages. Tous étaient pris , sauf un seul , dans le cinquième et le sixième livre. Malesherbes y tenait peu au fond; mais il était obligé par ses fonctions à venger les attaques contre les souverains ou contre le corps judiciaire, à protéger la religion de l'État, à s'entourer de l'avis des théologiens; il n'était pas jusqu'aux Jansénistes qu'il ne se crût forcé de ménager^ « Hélas ! s'écriait Rousseau, les théologiens ont flétri les charmes de Julie. J'avoue qu'elle me plaisait plus, aimable quoique hé-
1. Lettre à l'éditeur Guérîn, 21 décembre 1760. — 2. Lettres à Malesherbes , 28 janvier 1761; à Coindet, s. d. Vendredi. Petitain suppose que cette dernière lettre se rapporte à VÉmile; nous croyons plutôt qu'elle concerne la Nouvelle Héloïse. Voir aussi Lettre de Malesherbes à Rousseau, 29 janvier 1761. — 3. Lettre de Ma-