TOME I
lesherhes à Rousseau, 16 février 1761, et note des retranchements exigés, (Stregkeisen ^MOULTOU, J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis). — Notes polémiques de Rousseau, en réponse à la note de Malesherbes et à une lettre de février 1761 {Œuvres inédiles de J.-J. Rousseau, éditées par Musset-Pathay, t. 1, p. 49.)
LA VIE ET LES ŒUVRES
rétique, que bigote et maussade comme la voilât » « ... M. de Malesherbes, continuait-il d'un ton rodomont, pense que la doctrine mise dans la bouche de Julie mourante est celle de Fauteur, et il veut qu'on la tronque. Dans une édition faite sous mes yeux, ce serait un désaveu tacite. Quoi! M. de Malesherbes veut-il donc que je renie ma foi! Ou le courage que je crois sentir au fond de mon cœur me trompe, ou, quand je verrais devant moi l'appareil des supplices, je n'ôterais pas un mot de ce discours ^ »
Malesherbes , qui sans doute commençait à connaître son Jean-Jacques, mais qui, malgré tout, tenait à jouer auprès de lui le rôle de protecteur, chercha à l'amadouer par la douceur et lui fit les plus belles promesses pour une troisième édition, s'engageantà discuter à l'avance, article par article, les modifications qu'il consentirait à admettre , et l'assurant qu'il n'en serait pas fait d'autres^.
En attendant, l'intérêt qu'il lui portait l'engagea encore à faire un autre changement, et dans un seul exemplaire. L'auteur avait mis dans la bouche de Saint-Preux cette maxime , plus vraie qu'opportune : « La femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un roi. » 11 protesta qu'il n'avait songé à aucune application de personnes et consentit à substituer le mot prince à celui de roi; mais Malesherbes , ne jugeant pas encore cela suffisant, fit supprimer, au moyen d^un carton exprès, le membre de phrase tout -entier sur l'exemplaire destiné à M""' de Pompadour '\ Il est bien possible que
1. Lettre à M. D., 19 février 1751. — 2. Lettres à Guévin, 20 février 1761, et à M. X., s. d.
— 3, Lettre de Malesherbes à
Rousseau, février 1761 ; — Notes polémiques de Rousseau. — 4.
Confessions, 1. X.
ce rhabillage maladroit n'ait eu d'autre effet que de faire remarquer davantage le passage incriminé.
Malesherbes avait pris ses mesures pour empêcher l'introduction de l'édition de Hollande, mais seulement jusqu'à ce que la sienne à lui-même fût prête à paraître. Rousseau, qui ne voyait rien venir, s'impatientait, se désespérait, s'imaginait que son libraire ayant fait l'envoi par mer, par mesure d'économie, la cargaison avait été prise par les Anglais \ Enfin, les ballots arrivèrent; le directeur général de la librairie reprit ses complaisances habituelles; les deux éditions se propagèrent simultanément et presque avec une égale liberté.
Ce n'était pas trop de l'une et de l'autre pour répondre à l'accueil enthousiaste qui fut fait à l'ouvrage. Les différences, d'ailleurs, tout importantes qu'elles étaient pour les délicats , ne touchaient guère le simple public. M^"" d'Houdetot, qui avait suivi l'œuvre jour par jour, à mesure qu'elle se développait, en avait parlé autour d'elle. M""*" de Luxembourg, qui avait eu la laveur d'une lecture et le don d'un exemplaire écrit de la main de l'auteur, ne pouvait taire son admiration ^ et avait obtenu l'autorisation que Saint-Lambert lût l'ouvrage en manuscrit au roi de Pologne. Duclos, qui le connaissait aussi, en avait fait l'éloge en pleine académie*. Le livre était donc attendu avec impatience. On ne parlait que de Julie ^. Le succès dépassa
i.Letlre à M"^« de Verddin, 28 décembre 1760. — 2. Lettres de Rousseau à M™^ de Luxembourg^ 29 octobre 1759, 15 janvier, 20 juin 1760 ; de M^^ de Luxembourg à Rousseau, novembre
1759, mars 1760. — 3. Lettre de Rousseau à de Luxembourg, 12 décembre 1760. — 4. Lettre du maréchal de Luxembourg à Rousseau, 4 janvier 1761.
Lil VIE ET LES ŒUVRES
pourtant encore les espérances. « Les sentiments, dit Rousseau, furent partagés chez les gens de lettres; mais dans le monde, il n'y eut qu'un avis, et les femmes surtout s'enivrèrent et du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris. J'ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire, et qui, sans avoir besoin de l'expérience , autorisent mon opinion K » Dispensons Rousseau des preuves; franchement, nous aimons mieux croire qu'il aurait été embarrassé pour les produire.
Ce qui est plus certain, c'est qu'on s'arrachait les volumes; que dans les premiers jours, on les louait à raison de douze sous l'heure ; que les deux éditions, hollandaise et française, devenant insuffisantes, Jean-Jacques ne tarda pas à en préparer une troisième, dont il fit gracieusement cadeau à Rey ^ ; c'est que bientôt il y en eut une traduction anglaise ^ ; c'est, en un mot, que l'effet fut immense, principalement sur les femmes ; c'est que, malheureusement, il y eut bien des ravages produits dans les jeunes cœurs. On pourrait signaler aussi des retours et des protestations de vertu ; mais ces retours furent-ils autre chose qu'une attitude, ces protestations une sorte de jargon? « Ce ne fut, dit un auteur, qu'une façon de se travestir et de se masquer, et, au lieu d'errer dans les bosquets dans l'ajustement court vêtu des Marinette et des Colombine, la vanité, l'amour-propre , le désœuvrement trouvèrent leur