Confessions, 1. XI
Lettres à Rey, 2 septembre, \h et 31 octobre, 7 novembre
1761. — 3. Lettres de Rousseau à M™8 de Luxembourg, été de i7ol ; à Rey, 11 mars 1762.
compte à afficher des principes, à jouer à l'épouse et à la mère, sans que le diable en fit moins pour cela ses affaires \ » En somme, Rousseau créa une foule de Julies plus on moins authentiques ; c'est déjà un beau succès ; bien des auteurs se contenteraient à moins.
Il était fier de l'enthousiasme qu'il avait excité chez les femmes. Il aimait à raconter des anecdotes à ce sujet. Un jour, une grande dame s'était fait habiller pour aller au bal, « en attendant l'heure, elle se mit à lire le nouveau roman. A minuit elle ordonna qu'on mit ses chevaux et continua à lire. On vint lui dire que ses chevaux étaient mis ; elle ne répondit rien. Ses gens, voyant qu'elle s'oubliait, vinrent l'avertir qu'il était 2 heures. Rien ne presse encore, dit-elle en lisant toujours. Quelque temps après, sa montre étant arrêtée, elle sonne pour savoir l'heure qu'il était. On lui dit qu'il était 4 heures. Cela étant, dit-elle, il est trop tard pour aller au bal ; qu'on ôte mes chevaux. Elle se fit déshabiller et passa le reste de la nuit à lire...
« Ce qui me rendit les femmes si favorables, ajoute Rousseau, fut la persuasion où elles furent que j'avais écrit ma propre histoire et que j'étais moi-même le héros de ce roman. Cette ' croyance était si bien établie que de Polignac écrivit à M""^ de Verdelin pour la prier de m'engager à lui laisser voir le portrait de Julie. Tout le monde était persuadé qu'on ne pouvait exprimer si vivement des sentiments qu'on n'aurait point éprouvés, ni peindre ainsi les transports de l'amour que d'après
1. Desnoiresterres, Vol- I xviiie siècle, t. VI, § 1. taire et la Société française au j
son propre cœur... Je ne voulus ni confirmer ni détruire une erreur qui m'était si avantageuse \ »
Cet engouement des femmes ne fut pas seulement le caprice d'un moment. Bien des années après l'apparition de la Nouvelle Héloïse, M""" de Francueil et son mari le poussaient encore jusqu'à l'excès. En 1770, Francueil ayant amené Rousseau chez lui, on ne sait comment, fit avertir sa femme de venir au salon, sans lui dire qui l'attendait. « J'aperçois, dit-elle, un petit homme assez mal vêtu et comme renfrogné^ qui se levait lourdement et mâchonnait des mots confus. Je le regarde et je devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean- Jacques, étourdi de cet accueil, veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire, Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole ^ »
Mais le triomphe de la Nouvelle Héloïse fut sans contredit l'amitié de M""^ Latour pour Jean-Jacques Rousseau. M""" Latour de Franqueville était une femme de vingt-huit à trente ans, absolument inconnue de Rousseau, riche, intelligente. Elle avait été obligée, à ce qu'il paraît, de se séparer de son mari. Elle avait l'âme sensible, ardente, romanesque. La lecture de la Nouvelle Héloïse la transporta. Dès lors elle ^ voua à l'auteur une sorte de culte qui ne se démentit jamais. Elle lui écrivit, sous le nom de Julie, ses impressions, tandis qu'une de ses amies lui écrivait sous celui de Claire ^. Ce qu'elle désire,
1. Confessions, 1. XL — 2. George Sand, Histoire de ma vie, ch. III. — 3. Lettre de
M™e X. à Rousseau et Réponse de Rousseau, le 29 septembre
DE JEAN-JACQTJES ROUSSEAU
ce n'est pas de le voir ; elle ne veut même pas être connue. « Un homme qui fait parler Saint-Preux serait trop dangereux pour une Julie engagée dans les liens du mariage. » Qu'il lui écrive une seule fois, et il n'entendra plus parler d'elle \ Cependant Jean-Jacques se défie ; cet incognito l'intrigue ; ces lettres ne sont point d'une femme, mais seulement d'un homme ou d'un ange ^ Enfin il se laisse entraîner^, et une correspondance suivie s'établit sur un ton moitié galant, moitié précieux. On doit penser qu'elle n'est pas riche en événements ; en revanche elle fait assez bien connaître le caractère de Jean-Jacques. Claire ne tarda pas à s'ennuyer de ses brusqueries ; quant à M""" Latour, elle continua pendant plus de quinze ans avec son ami et son maître un commerce de lettres, souvent orageux, grâce aux maussaderies et aux duretés de Rousseau ; mais rien ne la rebuta. Sans l'avoir vu plus de deux ou trois fois dans sa vie, elle lui consacra le dévouement le plus par et le plus désintéressé, le consola quand il fut malheureux, le défendit quand il fut attaqué. Son affection, qui fut plus que de l'amitié, ne fut pourtant pas de l'amour ; elle rappellerait plutôt la tendresse de la mère pour son enfant, la piété et l'adoration envers la divinité. Quelques-uns l'ont appelée de la vanité, et l'ont comparée au zèle de l'amateur qui s'ingénie de toute façon pour posséder l'autographe désiré*; mais la vanité n'explique pas une telle somme de