Lellre à M-"» X
2. Lettre, à Dudos, 19 novembre 1760. — 3. Lettre à de Créqui, 5 février 1761. — 4. Lettre d'un jeune Suisse à son père, après une visite à Rousseau
(Bibliothèque de Genève, janvier 1836). — 5. Lettre à Rey, 11 octobre 1773. — 6. Confessions, 1. XI. — Lettre à M^^^ de Luxembourg, 16 février 1761.
LA VIE ET LES ŒUVRES
pensée sans la lui dévoiler en entier, il suffit de comparer, par exemple, la lettre que Fréron écrivit à Rousseau pour lui accuser réception de V Héloise et l'article qu'il publia sur cet ouvrage dans son Année littéraire^. Nous avons déjà sur ce sujet l'opinion de M^"" d'Houdetot, de Saint-Lambert, de de Luxembourg ; auxquels on peut joindre de Créqui', M"^'' de Ghenonceaux^ M"^"^ de Boufflers\ M"'" de Montmorency ^ Necker^; mais on ne manque d'autres appréciations plus intéressantes.
Duclos fut toujours partisan très zélé de la Nouvelle Héloïse. Rousseau la lui avait communiquée en manuscrit, sans lui dire qu'il en fût l'auteur. « Si l'ouvrage est de vous, lui répondit Duclos, j^en suis bien aise, parce que je vous aime ; s'il n'en est pas, j'en serai encore plus aise, parce que j'aime mieux qu'il y ait deux hommes capables de le faire qu'un seul. » Cependant il ne lui ménagea pas les critiques de détail ; il blâmait la préface, quelques notes et même quelques scènes; il voyait surtout des inconvénients à l'introduction de l'ouvrage en France. Rousseau, qui appréciait beaucoup le jugement de Duclos, fut enchanté''.
D'Alembert lui adressa de grands éloges, mêlés de quelques critiques. La préface, les notes surtout
1. Lettre de Fréron à Rousseau, 21 février 1761. — Année littéraire, 1761, t. IL —2. Lettres de Mme de Créqui à Rousseau, février et 16 février 1761. — 3. Lettre de M^e de Clienonceaux à Rousseau, s. d. — 4. Lettre de jV/me de Montmorency à Rousseau, 14 février 1761.— 5. f^eltrc
de Rousseau à M^'> de Montmorency, 21 février 1761. — 6. Lettre de Necker à Rousseau, 16 février 1761. — 7. Lettres de Duclos à Rousseau, octobre, 21 octobre, novembre 1760; de Rousseau à Duclos, 19 novembre 1760.
lui déplaisaient. « Quelques personnes, ajoutait-il, paraissent surprises que la Lettre su?' la Comédie et la Nouvelle Héloïse soient sorties de la même plume ; mais bien loin de me joindre à ces critiques, plus ils auraient raison, et plus je devrais vous remercier pour ma part. » Le compliment était peut-être quelque peu ironique, Jean-Jacques le prit par le bon côté et parut satisfait\ Du reste, d'Alembertne fit qu'accentuer plus tard le même jugement ^
Voltaire se montra furieux. La Nouvelle Héloïse était, il en faut convenir, antiphatique à son génie net, précis et fort peu sentimental; mais ces dispositions, qui peuvent expliquer certaines sévérités, n'expliquent pas les injures qu'il proféra contre le livre et contre l'auteur. Sa haine elle-même ne se serait point exhalée en de telles violences, si le succès de son rival n'avait excité sa jalousie. Quoi, Yoltaire jaloux! Pourquoi non? Du haut du trône où il recevait l'encens de l'univers lettré, il ne vit pas sans dépit des hommages qui s'adressaient à un autre que lui. Son coup d'œil pénétrant n'observa-t-il pas aussi dans ce livre d'un homme détesté, à côté de défauts qu'il exagérait sans doute, un genre de perfection qu'il se sentait incapable d'atteindre. « Point de roman de Jean-Jacques, s'écrie-t-il, je Tai lu pour mon malheur, et c'eût été pour le sien, si j'avais le temps de dire ce que je pense de cet impertinent ouvrage^ ». Le temps qu'il se plaignait de ne pas avoir, il ne tarda pas à le trouver. Peu de jours après, paraissaient des lettres portant la si-
1. Lettre de d'Alembert à Rousseau, février 1761, et Réponse de Rousseau, 15 février 1761. — 2. Jugement sur la Nouvelle Hé-
loïse; (aux Œuvres de d'Alembert). — 3. Lettre de Voltaire à Tliiériot, 21 janvier 1761.
LA. VIE ET LES ŒUVRES
gnature du marquis de Ximenès, son lieutenant et son prête -nom, lettres certainement inspirées, corrigées, et peut-être composées par lui. Elles n'en valaient pas mieux pour cela^ Il prétendit qu'elles n'étaient pas de lui^; il se les fit même adresser et dédier, pour mieux détourner les soupçons^. « Tenez, écrivait-il à d'Argental, en les lui envoyant, voilà encore des lettres sur le roman de Jean- Jacques ; mandez-moi qui les a faites, ô mes anges, qui avez le nez fin \ » Deux jours après, il en adressait à Damilaville une petite cargaison, avec un chant de la Pucelle, tant il avait hâte de les répandre ^ Il les vantait en toute occasion, autant qu'il décriait le roman de Jean-Jacques ^ Voltaire, qui aimait à s'amuser aux dépens de ses adversaires, alla jusqu'à composer une complainte en cinquantesept couplets, sur les amours de Saint-Preux et de Julie. Il la chantait sur un air qui a été conservé. C'était une plaisanterie assez plate et peu digne du talent de Voltaire ; mais elle montre quelles étaient ses dispositions \ Dix ans plus tard, il poursuivait encore la Nouvelle Héloise de ses sarcasmes. « Son Héloïse, disait-il, me parait écrite moitié dans un mauvais lieu et moitié aux petites maisons. Une des
1 . Correspondance littéraire, 1 ^' février 1761. ^ 2. Lettre de Voltaire à d'Alembert, 19 mars 1761.
— 3. Vie de Voltaire^ par l'abbé Maynard, 1. IV, ch. III, § 6. — 4. Lettre de Voltaire à d'Argental, 16 février 1761. — 5. Lettre de Voltaire à Damilaville, 18 février 1761. — 6. Lettres de Voltaire à M'"^ de Fontaine, 27 février 1761 ; — à iV/'"« du Deffand,
6 mars 1761; — à Damilaville, 19 mars, 22 avril 1761 ; — à Cideville, 26 mars 1761 ; — à d'Argental,29 mars 1761 ; — à Hume, 24 octobre 1766 ; — à Bordes, 29 novembre 1766. — 7. Histoire de la vie privée d'autrefois , par Oscar Honoré (Voltaire à Lausanne) ; — Desnoiresterres, L- VI, § 2.
infamies de ce siècle est d'avoir applaudi quelque temps à ce monstrueux ouvrage ^ »
Les critiques de profession, les Fréron, les Grimm, avaient une belle matière à articles, sur un livre qui faisait tant de bruit et qui était si mêlé de qualités et de défauts. Fréron, qui pourtant n'était pas Tennemi de Rousseau, se montra impitoyable. Caractères défectueux, hors nature, mal soutenus; intrigue vicieuse ; peu de faits, beaucoup de raisonnements et de hors - d'oeuvre ; action faible et sans lien, sans cesse coupée et interrompue; roman personnel, l'auteur parle toujours, jamais le personnage^; abus de la métaphysique; style souvent emphatique, incorrect, énigmatique, obscur, précieux, ignoble, mêlé de jargon et de bel esprit ; images peu naturelles, notes ridicules, préface révoltante, dure et hautaine; voilà pour les défauts. Et au milieu de tout cela, goût exquis de la nature physique et morale, descriptions admirables, éloquence du cœur, douce mélancolie, passion brûlante, sentiments élevés, génie mâle et flexible, pinceau aimable et voluptueux^.
Grimm est encore plus dur. A l'en croire, l'absurdité de la fable, les défauts du plan, la pauvreté de l'exécution en font, malgré l'emphase du style, un ouvrage très plat : point de génie, point de goût, point de bonne foi, paradoxes déjouant toutes les prévisions \
1 . Leltre de Voltaire à M'"® du Deffand, 8 auguste 1770. — 2. Suivant une métaphore un peu risquée, Rousseau est un peintre qui crève sa toile et passe la tête par le trou, pour mieux se montrer (Bar-
bey d'Aurevilly, Goeie et Diderot). — 3. Année littéraire ^ 1761, t. II; 1762, t. VI; 1763, t. VI; 1776, t. I; 1778, t; I. — 4. Correspondance littéraire, jer février, 1.D mai, 15 juin 1761 ; janvier 1789.
Nous ne parlons, comme on voit, que des jugements absolument contemporains, et nous laissons de côté les Servant, les Sabatier^ les la Harpe % M"'° de StaëP; à plus forte raison, les Barère% les Poinsot®, les de Barante'', les Nisard ^, et une foule d'autres.
Parmi les brochures publiées à l'occasion de la Nouvelle Héloïse , citons encore une Prédiction en style biblique, qui fut attribuée faussement à Voltaire; elle était de Bordes, un des anciens amis de Rousseau. C. Panckoucke y répondit par une Contreprédiction^ .
En dehors des détracteurs et des admirateurs, en dehors aussi des simples critiques, se place le secrétaire de l'Académie de Berlin, Formey, qui, lui, se mit en devoir d'expurger la Nouvelle Héloïse. Son Esprit de Julie^^ est une sorte de Nouvelle Héloïse arrangée adusum juventutis ; c'est-à-dire la Nouvelle Héloïse dépouillée des charmes du récit et de l'enthousiasme des sentiments. L'entreprise, toute singulière qu'elle était, n'était peut-être pas impossible. Il y a dans le livre de Rousseau tant d'apologies éloquentes de la vérité religieuse, morale, philosophique, tant de scènes honnêtes, tant de descriptions gracieuses qu'un philosophe chrétien a pu être tenté
1. Jugement sur les ouvrages de Rousseau, Gazelle de Finance du 8 mai 1812. — 2. Les trois siècles de la liltérature française, 1781. — 2. Lycée. — 4. Lettres sur les ouvrages et le caractère deJ.-J.
Rousseau, 1789. — 5. Éloge de Rousseau, présenté aux Jeux floraux, 1787. — 6. Œuvres de J-J. Rousseau, édition Poinsot, t. IV, avec la liste des écrits
1 publiés à l'occasion de la Noitvelle Héloïse. — 7. De la littérature française pendant le xviii« siècle, 1810. — 8. His~ toire de la littérature française.
— 9. Prédiction tirée d'un vieux manuscrit. — Contre-prédiction, etc (au Journal encyclopédique, 1er juin 1761). — 10. L'Esprit de Julie., ou extrait de la Nouvelle Héloïse, Berlin, in-12, 1763.
de s'approprier ces richesses. Rousseau, un des hommes qui ont répandu le plus d'erreurs, est aussi un de ceux qui ont dit le plus de vérités, et qui les ont le mieux dites. N'a-t-on pas été jusqu'à faire un ouvrage intitulé : Jean-Jacques Rousseau apologiste de la religion chrétienne ^, extrait mot pour mot de ses œuvres. Il est vrai qu'un Rousseau dépouillé de ses paradoxes, de ses erreurs, de sa sensibilité maladive et malsaine n'est pas plus le vrai Rousseau que Julie sans les agitations d'un cœur ardent et passionné n'est la vraie Julie. Aussi Formey, qui a pu faire une œuvre de bonne intention dont on lui a su gré, ne fera jamais oublier celui qu'il a prétendu corriger.
Rousseau n'avait pas fait la Nouvelle Héloïse pour sa patrie ; il n'avait pas voulu, comme il l'avait fait pour d'autres ouvrages, y inscrire son titre de citoyen de Genève ; il n'en avait pas, dit-il, envoyé un seul exemplaire dans cette ville ^ ; il ne l'empêcha pas néanmoins d'y pénétrer et de s'y répandre. Il constate qu'elle y fut moins bien accueillie qu'en France, ce qui doit s'entendre évidemment du public mondain et non du public lettré ; nous venons de voir au contraire comme elle fut discutée à Paris parmi les gens de lettres. Le puritanisme genevois devait s'effaroucher des allures par trop libres de Julie; mais le puritanisme ne 4èmandait pas mieux que de s'émanciper, même à Genève, et Id. Nouvelle Héloïse eut sa part dans ce relâchement ^ Plusieurs des amis de Rousseau furent péniblement impres-
1. Par Martin du Theil ■ MiGi^B. — 2. Lettre de Rousseau (1841), reproduite au t. IX des à M™« C, 12 février 1761. — Démonstrations évangéliques de 3. Sayous, t. I, ch. V.
sionnés ; d'autres, même parmi les pasteurs, se montrèrent plus faciles. Cependant la note rigoriste domina. Le Conseil, non sans hésitation, se décida à « faire défense aux loueurs et loueuses de livres de louer et prêter ce livre, dont, au rapport des membres du Consistoire, les tableaux étaient peints avec un crayon si hardi et des couleurs si vives que la lecture ne pouvait être que très dangereuse aux mœurs des jeunes gens^ » Le vieux Abauzit se fit l'interprète de l'opinion commune. « Non^ écrivait-il à Rousseau, votre Héloise ne nous satisfait point, et vous ne tenez pas ce que vous avez promis d'écrire touchant la pudeur, la modestie et la vertu chez les femmes ^ » Vernes fut plus content; mais il ne pouvait passer à Wolmar son athéisme ^. Moultou seul se montre pleinement satisfait ; encore ne put-il s'empêcher de constater qu'un grand nombre de Genevois honnêtes étaient d'un avis tout à fait contraire au sien. « Non, s'écrie-t-il, il ne m'est pas possible de garderie silence. 0 Julie ! ô Saint- Preux ! ô Claire ! ô Edouard ! Quel globe habitent vos âmes, et comment pourrais-je m'unir à vous? Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur; votre esprit ne les eût point faits tels. Ouvrez-le moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes. Julie me fait haïr les misérables conventions des hommes... M. de Wolmar me fait sentir la dignité humaine au milieu de l'ordre factice qui la corrompt. Partout^ vous êtes le vengeur de la nature. »
1. Sayous, 1. 1, ch, V. — 2. Ga- BEREL, Rousseau et les Genevois, ch. V. — 3. Lettres de Vernes à Rousseau, 26 mai, et Réponse de
Rousseau, 24 juin 1761. Voir aussi : Lettre d'une Genevoise, (anonyme) à Rousseau, 1762.
« Pourquoi donc votre livre a-t-il trouvé à Genève un si grand nombre de censeurs? C'est que vous n'avez pas écrit pour Genève... Mais un sage ne se doit-il pas à l'univers ?
« 0 Rousseau ! notre ange tutélaire, sauvez-nous, ou élevez un monument qui proteste contre notre corruption, et qui fasse après vous des citoyens, quand . vous ne pourrez plus nous en montrer le modèle ^ »
Et c'est un ministre du Saint Évangile qui parle ainsi ! « Je suis théologien et non pas superstitieux, « dit-il encore, à propos du personnage de Wolmar. Il est possible qu'il ne fût pas superstitieux, mais à coup sûr il n'était pas davantage théologien.