‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 156 sur 184 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De 1760 au 9 juin 1762.

Sommaire : M™^ de Luxembourg se charge de l'impression de VÊmile. — Achèvement du Contrat social. — Rousseau forme le projet d'écrire ses Mémoires. — Caractère de sa correspondance au point de vue religieux. — Son crédit baisse auprès de M"^^ de Luxembourg. — Ses dégoûts de la vie de château et de la carrière des Lettres. — Rousseau prie Mille de Luxembourg de faire rechercher ses enfants et lui confie Thérèse. — Produit des ouvrages de Rousseau. — Marché pour l'impression de VÊmile et pour celle du Contrat social. — Projet d'une édition générale des œuvres de Rousseau. — Amitié intime avec Rey. — Désir de Rousseau de ne laisser publier ses Confessions qu'après sa mort. — Accident de santé. — Rente viagère de trois cents francs constituée par Rey au profit de Thérèse. — Vaines tentatives pour la libre introduction en France du Contrat social. — Rousseau veut s'oppos.er à ce que VÊmile soit imprimé en France. — Corrections exigées. — Déclaration de Malesherbes. — Inquiétudes, soupçons, puis remords et retours de confiance de Rousseau à propos de son livre. — Les quatre lettres de Rousseau à Malesherbes. — Pensées de suicide. — Facilités de la censure pour la Profession de foi. — Nouvelles anxiétés de Rousseau. — Sa sûreté personnelle est menacée. — VÊmile paraît saus difficulté. — Revirement subit. — Bruits alarmants. — On conseille vainement à Rousseau de pourvoir à sa sûreté. — Il se décide à fuir. — Il se rend en Suisse et compose, chemin faisant, le Lévite d'Èphraïm. — Que serait-il arrivé à Rousseau^ s'il n'avait pas voulu tenir compte du décret porté contre lui ?

Il est clair que Rousseau devait peu travailler pendant que M. et M™*" de Luxembourg- étaient à Montmorency : c'était son temps de vacances ; mais le reste de l'année, c'est-à-dire pendant dix mois au moins, il pouvait se dédommager. Il avait trouvé le temps de publier la Nouvelle Héloïse. h'Éniile était moins avancé ; il l'acheva et le mit en état d'être imprimé aussitôt après son roman. Parmi ses études de prédilection, restaient les Institutions politiques.

Désespérant de les mener jamais à terme, il en détacha une partie, le Contrat social, et brûla le reste malgré les supplications de Moultou ^ Le Contrat social seul lui coûta encore deux années de travail. Il le fit imprimer en même temps que V Emile.

Les trois œuvres les plus importantes de Rousseau furent donc publiées pendant son séjour à Montmorency. Chose remarquable, qui montre qu'il avait dans l'esprit et dans le style plus de flexibilité qu'on ne serait tenté de le croire d'après son caractère, comme ces trois livres, qui datent de la même époque, appartiennent à trois genres entièrement différents, l'auteur a su approprier à ces sujets divers des styles qui ne le sont pas moins. On parle des trois manières successives de Raphaël ; Rousseau a eu aussi ses trois manières, mais elles ont été simultanées. Enfîn^ comme si tous les ouvrages qui ont fondé sa réputation avaient dû se donner rendez-vous à Montmorency, les Confessio7is elles-mêmes y ont laissé leur marque, sinon comme exécution, au moins à titre de projet. Rousseau en attribue l'idée première à Rey, et dit qu'il les entreprit pour céder à ses instances. Il fait ici trop d'honneur à Rey; il n'était pas homme, en effet, à laisser à ses libraires l'initiative de ses ouvrages. Ce qui est vrai, c'est qu'aussitôt après en avoir reçu la première ouverture, Rey, qui aimait Jean-Jacques, qui voulait le flatter, qui voyait là pour lui-même une source de profit, dut naturellement le presser de donner suite à son idée ^ A partir de ce moment donc, Jean-Jacques commença à mûrir son dessein et à

1. Lettre de Moultou à Rous- 1 de Rousseau à Rey, 16 novemseau, 3 février 1762. — 2. Lettre \ bre 1762.

recueillir des lettres et des papiers, sauf à ne les mettre en œuvre que plus tard.

Compterons-nous parmi ses occupations sérieuses sa correspondance ? Il est certain qu'elle prit alors une importance considérable. Rousseau, par ses derniers travaux, était devenu comme le théologien d'un certain parti et d'une sorte de religion librepenseuse, qui n'était ni la religion ni l'impiété ; qui acceptait l'Evangile, mais seulement sous bénéfice d'inventaire.

Le libre examen n'est pas la libre-pensée^ mais il est au moins sur le chemin qui y conduit. Aussi les idées religieuses de Rousseau, sans être absolument admises par les pasteurs, leur souriaient à plusieurs points de vue. Ils le consultaient avec plaisir, ils lui soumettaient leurs objections; lui-même répondait à ses amis sans se faire prier. Cependant, comme il refusait de se déclarer publiquement, même pour ses frères les Protestants*; comme il ne voulait point entrer en discussion avec les étrangers ^ , cet échange de vues tout intime entre Rousseau et ses correspondants n'a pour le lecteur qu'une sorte d'utilité, celle de confirmer le jugement que les ouvrages de notre philosophe permettent d'asseoir sur son compte. Nous y pouvons voir qu'il respectait l'Evangile ; qu'il le plaçait au-dessus de tous les livres ; mais qu'il élevait encore bien au dessus la conscience, règle suprême de la justice et de la vertu Nous y verrons que, tout en se donnant comme très religieux, il entendait dégager la religion de tout ce

1. LeAtre à M. R., 24 octobre 1761. — 2. Lettre à l'abbé Jodel, 16 novembre 1761. — 3. Lettres

à Vernes, 23 mars et 25 mai 1758, à M. X. {Duclos?), 1760.

que les hommes y avaient, d'après lui, ajouté de barbare, d'injuste, de pernicieux à la société V Nous y verrons qu'il recommandait Tobéissance aux princes, môme en matière de religion^. Nous y verrons surtout, et c'est sa lettre la plus importante, quelles étaient ses idées sur le principe de la morale. Y a-t-il une morale absolument désintéressée? Non, dit-il. Mais il place Tintérêt si haut, dans les joies de la conscience, dans les espérances de la vie future, que les partisans de la morale de l'intérêt chercheraient en vain à se prévaloir de son autorité ^ Entre Voltaire qui voulait écraser Tinfâme, et le religieux adorateur de Jésus-Christ, Rousseau s'attachait chaque jour davantage à son attitude d'indépendance sympathique et d'orgueilleux respect; mais ni Jésus-Christ, ni le monde, ni la philosophie ne pouvaient s'accommoder de ces situations mitoyennes. Nul ne peut servir deux maîtres. A dire vrai, Rousseau n'avait peut-être en tout cela d'autre maître que lui seul.

Il n'était pas dans sa nature de garder ses amitiés pendant longtemps. Après une année environ d'intimité, il se plaignit que sou crédit eût baissé auprès de M""" de Luxembourg. Ne serait-il pas plus exact de dire que M""^ de Luxembourg avait baissé dans son esprit? Quoi qu'il en soit, à partir de 1761, les légers nuages, inséparables de toute société un peu prolongée^ lui parurent être gros d'orages et présager des tempêtes. Après la lecture de VÉmile, il lui sembla qu'il était devenu moins nécessaire ; il remar-

1. Letli^e à M. M., 6 septembre 1760. — 2. Lettre à M. R., à propos des mauvais

traitements infligés aux Protestants. — 3. Lettre à d'Offreville, à Douai, 4 octobre 1761.

qua que sa place était moins marquée auprès de M""" de Luxembourg. N'est-il pas plaisant devoir ce plébéien, fanfaron habituel de simplicité, se formaliser de n'avoir pas tous les jours la première place à une des tables les plus aristocratiques de France? Il se plaignait de iM°''' de Luxembourg ; que ne se plaignait-il plutôt de lui-même? de ses balourdises, de ses fautes contre Tusage, de ses conseils déplacés, de ses sorties malséantes, de tous ces guignons, qui sont moins des hasards que des sottises et ne tombent que sur les maladroits ? Le petit-fils du Maréchal est malade. Les médecins, dit Jean-Jacques , le font mourir d'inanition et de remèdes ; et il s'étonne que, dans une question de santé, on s'en soit rapporté à Bordeu plutôt qu'à lui. Le Maréchal est souffrant; Jean-Jacques n'a rien de plus pressé que de prononcer le mot de goutte. Grand émoi, grand mécontentement contré le prophète de malheur ! Qu'en savait-il au fond, et de quoi se mêlait-il? Le Maréchal vieillit; Rousseau qui l'aime, qui voit qu'il se fatigue et s'afflaiblit, ose parler de retraite. M°'^ de Luxembourg, pour qui la Cour et les honneurs sont devenus une nécessité, se fâche et fait promettre au conseiller malavisé ne ne plus jamais toucher cette corde. Quelque temps après le Maréchal mourait, et Rousseau demeurait convaincu que c'était pour n'avoir p«is écouté ses avis. Il avait depuis des années un vilain chien qu'il appelait Duc; en entrant au château, il jugea convenable, (grande condescendance de sa part) de changer le nom de son chien en celui de Turc. Mais voyez sa déveine; ses efforts pour plaire ne lui réussirent pas mieux que sa rusticité, car un marquis espiègle qui avait appris l'histoire le poussa si vivement qu'il le força de la ra-

conter lui-même. L'abbé de Boufflers, jeune^ léger, superficiel et brillant, était venu étaler ses grâces à Montmorency. Le pauvre Jean-Jacques se mit en tête de le cajoler, de s'en faire un ami ; mais le traître d'abbé ne fit que le persifler et se moquer de lui. Il avait tort assurément ; mais Jean-Jacques, par sa morgue et ses airs de simplicité importante, ne prêtait-il pas au ridicule ? Un jour, il embrassa par hasard une enfant de onze ans, la jeune Amélie de Boufflers ; le lendemain, en faisant à M""" de Luxembourg la lecture de Y Emile, il tomba précisément sur le passage où il censurait ces sortes de familiarités. Il rougit, il balbutia, il sembla prendre un air coupable pour excuser l'action la plus innocente. M. de Silhouette, contrôleur des finances, appesantit sa main sur les financiers, ce qui lui gagna l'estime de Rousseau. Il fut disgracié et Rousseau lui écrivit une lettre de condoléances, sans se douter qu'au nombre des gagneurs d'argent, dont il disait tant de mal, se trouvait W^"" de Luxembourg ellemême.

M""' de Luxembourg n'était pas seule atteinte par ces pavés que lançait Rousseau ; les familiers du château étaient l'occasion de désagréments analogues. M"''' de Boufflers s'avisa de faire une pièce de théâtre, et qui pis est, d'en demander à Jean-Jacques son avis. Il le donna avec tous les ménagements possibles, mais ne put éviter de mécontenter la dame^

Enfin à ces causes d'ennui et de mauvaise humeur, joignons celle d'un état de souffrance habituel. Pendant quatre ans qu'il passa à Montmorency, il déclare qu'il n'eut pas un jour de bonne santé. Sans

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