Letlre de iM™e de Boufflers à Rousseau
LA VIE ET LES ŒUVRES
prendre cette affirmation à la lettre, il est certain qu'il souffrait, et que les écarts de son imagination augmentaient encore ses souffrances. Le Maréchal exigea qu'il consultât le frère Côme, qui avait une grande réputation d'habileté. Le frère Côme dit à Jean-Jacques que son mal, sans être mortel, était incurable. Il lui fallait donc se résigner à souffrir toute sa vie^
Pour un homme qui se tourmentait de peu de chose, c'en était plus qu'il ne fallait pour le disposer à prendre des résolutions extrêmes, sauf à ne pas les exécuter. Dégoûté des gens de lettres, fatigué des gens du monde, ce n'était pas la première fois qu'il songeait à renoncer au métier d'auteur et à la vie de château. Dès l'époque de son séjour â l'Ermitage, « il avait senti par expérience que toute association inégale est toujours désavantageuse au parti faible ; » il devait le sentir bien mieux encore à Montmorency. Vivant avec des gens opulents, il était obligé de les imiter en bien des choses. Seul, sans domestique, il était â la merci de ceux de la maison. On le ruinait à force de vouloir économiser sa bourse. S'il soupait en ville, loin de chez lui, la maltresse de la maison était fort aise de le faire reconduire dans sa voiture, pour lui épargner vingt-quatre sous de fiacre ; elle ne songeait pas à l'écu qu'il donnait au cocher. On lui envoyait ses lettres par un exprès, pour lui éviter quatre sous de port ; mais lui, donnait à diner et un écu au commissionnaire. On l'invitait à passer quinze jours à la campagne, pour lui éviter les frais de nourriture, et son séjour lui coûtait plus
1. Confessions,!. XI; — Lettre 1 30 octobre 1761. de Rousseau à Julie (M™e Latour), \
cher que s'il était resté chez lui. N'était-il pas humilié aussi par cette vie de demi-domesticité, où il devait, quoi qu'il fît pour n'en pas convenir , se sentir l'inférieur et l'obligé ; où il ne trouvait d'autre moyen de ne pas paraître servile que d'affecter le sans-gêne et la fierté ? Si encore cette existence de parasite eût été de son goût ; mais se ruiner pour s'ennuyer, c'était trop insupportable. Alors il se prenait de soupçons et de regrets, qu'il exprimait avec sa rudesse ordinaire. « Que vos bontés sont cruelles, s'écriait-il. Pourquoi troubler la paix d'un solitaire , qui renonçait aux plaisirs de la vie, pour n'en plus ressentir les ennuis... Que n'habitez-vous Clarens ! J'irais y chercher le bonheur de ma vie ; mais le château de Montmorency, .mais l'hôtel de Luxembourg! Est-ce là qu'on doit voir Jean-Jacques? Est-ce là qu'un ami de l'égalité doit porter les affections d'un cœar sensible qui, payant ainsi l'estime qu'on lui témoigne, croit rendre autant qu'il reçoit?... Vous m'oubherez. Madame, après m'avoir mis hors d'état de vous imiter. Yous aurez beaucoup fait pour me rendre malheureux et pour être inexcusable \ »
Nous nous faisons ici l'écho des récriminations de Rousseau ; mais la preuve qu'il faut rabattre beaucoup de ses plaintes, que M""" de Luxembourg y fut peu sensible, que lui-même n'y attacha pas alors une grande importance, c'est que jamais, plus qu'à cette époque, elle ne s'employa à lui rendre service ; c'est que jamais lui-même ne s'abandonna plus complètement à son amitié.
Jusque-là, il avait refusé de souper au château, il s'y décida alors. Le Maréchal avait perdu depuis