‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 158 sur 184 · Lettre à iV/^e Luxembourg, automne · texte numérisé non relu

Lettre à iV/^e Luxembourg, automne

LA VIE ET LES ŒUVRES

peu sa sœur et sa fille; cette année 1761 mit le comble à ses épreuves en lui ravissant son fils et son petit-fils. L'effet de ces malheurs fut de resserrer l'affection de Jean-Jacques pour cette famille éprouvée. Ne parlons pas de V Emile, quoique ce ne soit pas la faute de M""" de Luxembourg^ si le service qu'elle voulut rendre à Rousseau en cette circonstance ne réussit pas mieux. Ne parlons pas des protestations qu'il adressait à la Maréchale, quand il craignait de l'avoir offensée ^ Il est un fait plus décisif, parce qu'il montre à la fois abandon d'un côté, bienveillance de l'autre. Rousseau ne pouvait assurément donner à M^"" de Luxembourg une plus grande marque de sa confiance qu'en Tinitiant aux secrets de sa paternité, et en la priant de faire des recherches pour retrouver ses enfants ^ C'est ce qu'il fit précisément au moment où il prétend avoir été moiûs bien avec elle. Hélas ! il ne savait pas même la date de la naissance de ses enfants. L'ainé seul avait eu dans ses langes des lettres initiales, comme marques pouvant servir à le faire reconnaître. « Il doit, dit Jean-Jacques, être né, ce me semble, dans rhiver de 1746 à 1747, ou à peu près. Voilà tout ce que je me rappelle ^ » Avec des indications, si vagues, les recherches étaient difficiles ; il fallait s'attendre à plusieurs mois de démarches. Rousseau n'en demandait pas tant*. Sa lettre en effet avait

1. Lettres à M^^ de Luxembourg, mardi matin, octobre 1761 et 3 novembre 1761. ~ 2. Peut-être faudrait-il dire :

en consentant qu'elle fît des recherches pour retrouver ses enfants. — 3. Lettre à ikfmo de

I Luxembourg, 12 juin 1761. — 4. Lettres de M-^e de Luxembourg à Rousseau, commencement d'août 1 761 ; — de Rousseau à M™* de Luxembourg, 10 août 1761 ; — Confessions, 1. XI ; — /^éueHes,9« promenade.

encore un autre but, qui parait même avoir été le preuiier dans sa pensée, c'était, en cas qu'il vint à mourir, de confier Thérèse aux soins de M. et de M""" de Luxembourg. Il fallait qu'il se crût bien sûr d'eux, pour leur proposer une pareille charge.

Ses projets de retraite ne sont donc rien moins que sérieux, et doivent être regardés comme des velléités sans consistance, plutôt que comme des désirs formels. Un motif puissant le retenait d'ailleurs au château de Montmorency , c'était l'impression de son livre d.' Emile. M""" de Luxembourg, qui désirait que cet ouvrage fût publié en France, ne se contenta pas cette fois d'offrir sa protection ; elle voulut prendre personnellement en main la direction de l'afîaire. Jean- Jacques s'engagea à ne rien faire sans elle; bientôt ce fut elle qui fit tout sans lui. Elle-même , ou plutôt Malesherbes pour elle , fît le marché avec Duchesne , libraire de Paris, sans que l'auteur fut appelé à agir autrement que pour donner sa signature. Les conditions étaient bonnes : six mille francs en argent, payables, moitié comptant, moitié aux termes d'avril, juillet et octobre de l'année suivante, plus cent exemplaires. Malesherbes luimême prit le soin d'ajouter de sa main une clause réservant à Rousseau le droit de comprendre, après un délai de trois ans^ son livre dans une édition générale de ses œuvres \

Duchesne avait demandé à faire graver le portrait de l'auteur en tête de l'ouvrage ; celui-ci s'y opposa formellement; il se montra, du reste, satisfait et re-

1. Marché fait avec M. Duchesne pour ÏÉmile. Deux copies , Tune en projet ,

l'autre approuvée par Rousseau (Bibliot. nat. iMss. f«i français, nouv. acquis. n° 1183).

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connaissant du marché et ne tarda pas à adresser personnellement ses remercîments à son bienfaiteur. Ce n'était que justice ^

Tout en remerciant Malesherbes , il voulut le consulter sur im autre petit ouvrage, V Essai sur r Origine des langues, qu'il désirait publier comme une sorte de réponse indirecte à Rameau. Malesherbes n'avait guère le temps de lire ces sortes de productions et ne se croyait pas les connaissances nécessaires pour en donner son avis. Il lui en coûta peu, en tout cas, d'abonder dans le sens de son correspondant, de lui faire force compliments et de l'engager à suivre son désir. La publication n'eut pourtant pas lieu alors. Nous avons parlé ailleurs de V Essai sur l'Origine des langues ^

Rey n'avait offert de VÉmile que trois mille francs ^. Il est vrai que de Bastide en avait fait proposer par Duclos quatre louis de la feuille; mais Rousseau, qui jugeait que l'impression ne pourrait être faite toute entière en France , se voyait menacé de l'arrêter à moitié. Qu'aurait-il fait du reste?

Panckoucke avait également fait des propositions très favorables. « Je compte, avait-il écrit à Rousseau , me rendre à Anvers, y monter une imprimerie ; et dans cette circonstance , si vous n'avez point encore disposé de votre Traité d'Éducation , y o\x^ prie de me préférer. Je serais charmé que mes premiers travaux typographiques fussent employés à

1 . Même manuscrit ; Lettres de Guérin à Malesherbes, 30 août 1761 ; de Rousseau à Malesherbes, s. d. — 2. Même manuscrit : Réponse de Malesherbes à Rousseau, 25 octobre 1761 ; autre

Réponse, un peu postérieure.

— 3. Lettre de Rousseau à M^^de Luxembourg, 12 décembre; à Moultou, même jour; à Guérin, 21 décembre 1761 ; à Lenieps, 18 janvier 1762 ; — Conf., 1. XI.

imprimer vos ouvrages. Yos conditions me plairont toujours , parce que , connaissant le prix de votre travail^ je croirais ne le payer jamais assez. Si vous étiez satisfait de ce premier travail , on pourrait par la suite donner une édition complète de toutes vos œuvres , in-8 ou in-4, dont on ferait un chef-d'œuvre de typographie , ornée de votre portrait, d'estampes et de culs de lampe *. »

Duchesne traita bientôt lui-même avec Néaulme^ libraire d'Amsterdam. Quoique Rousseau n'ait pas eu à figurer dans leur marché, il en conchit, ce à quoi il tenait beaucoup, que l'impression se ferait en Hollande. Enfin, il remarqua^ alors ou plus tard, qu'un des doubles de son traité ayant été remis à Duchesne, M'^'^de Luxembourg, au lieu de lui donner l'autre, l'avait gardé pour elle.

A peu près dans le même temps, il traita avec Rey, pour le Contrat social. Il en fixa lui-même le prix à mille francs ^ L'impression des deux ouvrages, les derniers qu'il eût l'intention de donner au public, marcha donc, pour ainsi dire, de front, quoique dans des conditions fort différentes. Autant, à en croire les Confessions , il fut satisfait de Rey, autant il eut lieu d'être mécontent de Duchesne; ce qui n'empêche pas sa correspondance avec le premier de laisser percer bien des points noirs au milieu de sa satisfaction.

D'abord, il avait exigé un secret absolu ; mais Rey n'avait pas été fidèle à sa promesse. Il n'est question de rien moins que de rompre le marché ^. Six mois

1 . Lettre de Panckoucke à Rousseau, 25 juin 1761 (Cahier manuscrit des Lettres de Rousseau à iW™'^ de Luxembourg, à la Bi-

bliothèque de la Chambre des députés). — 2. Lettre à Rey, 18 février 1761. — 3. Lettre à /îei/, 18 février 1761.

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après, nouvelles plaintes: Reyne s'est-il pas permis d'entreprendre, sans l'autorisation de Rousseau, une édition de ses œuvres ; il a fait plus , il a osé lui demander les révisions et les corrections nécessaires. Jean-Jacques serait tenté d'abandonner Rey à luimême; mais ses livres en souffriraient; il faut bien qu'il s'exécute, et il le fait sans trop se fâcher. 11 ne peut, malgré son désir, donner à Rey son traité de l'éducation ; mais son traité de droit politique est prêt; qu'il commence par en publier avec soin et diligence, comme ils en sont convenus, deux éditions simultanées, l'une in-8 et l'autre in-12^; on verra ensuite pour l'édition générale. Cette affaire est grave, dit Rousseau, et demande du temps et de la réflexion : sa réputation et son aisance en dépendent. Il revint sur ce sujet à plusieurs reprises ; il en avait déjà écrit à Guérin^; il en écrivit ensuite à Moultou, qui lui inspirait plus de confiance que les libraires, et ne jugea pas excessif de le prier de venir à Paris exprès pour s'entendre avec lui^; plus tard, il en écrivit à d'autres encore. Il avait fort à faire pour maintenir son droit contre les doctrines faciles qui régnaient alors sur la propriété littéraire

Le gouvernement hollandais avait d'abord accordé un privilège au libraire Néaulme pour la publication de VJÉmile; mais cette faveur lui ayant été retirée , Rousseau fut profondément mortifié de cette révocation et en prit même occasion de faire des dif-

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