Lettres à Rey, 23 août et 8 octobre
L4 VIE ET LES OEUVRES
cette époque, un caractère d'intimité tout particulier. Rousseau n'eut plus seulement en Rey un libraire, il eut un ami et un confident.
Il commençait alors à être en proie à ces craintes de complots qui devinrent le tourment de sa vie, 11 songea à parer le coup par un livre important et s'en ouvrit à Rey dans le plus grand secret. Quelle était cette entreprise considérable qui devait être , entre toutes, avantageuse au libraire, utile aux hommes, honorable à l'auteur^? Aurait-il eu la pensée de publier ses Coiifessions de son vivant? Si tel fat son projet, il ne tarda pas à y renoncer. « Je sais, disait-il, que des personnes qui me veulent du bien ont le désir d'honorer ma mémoire par des écrits pubhcs ^ ; mais pour ma vie, il est difficile qu'elle soit mise en état de paraître, parce qu'elle est mêlée de beaucoup de faits qui en sont inséparables, et qui compromettraient le secret d'autrui^ » Même pour une biographie posthume, pour des mémoires d'outre-tombe, il voit encore des obstacles et se met en quête de quelque autre moyen de satisfaire la curiosité publique et l'honnête désir d'honorer sa mémoire que loi marque son correspondant*.
En même temps, un accident plus réel, un bout de sonde brisé, lui donnait des terreurs d'une autre espèce ; mais cette fois encore, ses appréhensions ne furent pas justifiées.
Rey, qui s'était attaché à Rousseau et qui faisait avec lui d'excellentes affaires, lui marqua généreusement sa reconnaissance et offrit de pourvoir à
1. Lettre à Rey, 29 novembre 1761. — 2. Notamment Moultou ; voir Lettre de Rousseau à
Moultou, 18 janvier 1761. — 3. Id., 6 janvier 1762. — 4. Id., 23 janvier 1762.
DE JEAPT- JACQUES ROUSSEAU
l'avenir de Thérèse, au moyen d'une rente viagère. Rousseau fut heureux de laisser à sa maîtresse un bienfaiteur après lui. Il demanda cependant que, sauf à diminuer le chiffre de la rente, on n'attendit pas l'époque de sa mort pour la payer; et Rey, sans rien vouloir diminuer sur la somme, consentit à en avancer l'échéance. Il avait proposé trois cents francs ; il maintint les trois cents francs et s'obligea par acte authentique à les servir annuellement à Thérèse, à partir du 1" janvier 1763. Rousseau a du reste grand soin de déclarer que cette rente ne fut pas un moyen détourné de lui être utile à lui-même. « Ce qui est à moi est à nous , et ce qui est à toi est à toi, » telle était sa maxime de conduite avec Thérèse*.
Après une telle largesse, Jean-Jacques aurait eu mauvaise grâce à refuser au donateur une légère faveur, celle d'être le parrain d'un enfant qui venait de lui naître ^ Mais il aurait voulu reconnaître sa générosité d'une façon plus effective, lui donner une part dans l'édition de ses œuvres, lui ménager une seconde édition de VEmile, puisque malheureusement il était engagé pour la première, le faire profiter même de la première édition. A partir de la fin du second volume, l'ouvrage, lui écrivait-il, contenait des choses qu'on ne laisserait point passer en France. 11 y aurait donc des difficultés, qu'il serait facile de rendre insurmontables. De là une résiliation possible du marché pour la seconde moitié du livre, et par suite une sorte de droit éventuel sur le tout, l'éditeur français ne sachant que faire
1. Confessions,!. XI; — Lettres à Rey, 6 et 23 janvier, 18 et 25 février, 4 avril (ou peut-être
mai?) 1762. — 2. M., 18 mars, 4 avril (mai?) 1762.