TOME I
LA VIE ET LES ŒUVRES
d'une moitié de livre. Mais tant de subtilités n'étaient pas dans le caractère de Rousseau. Duchesne, d'ailleurs, exécuta le traité et tout fut àïi\ Ces sujets divers, qu'on pourrait appeler les digressions de la correspondance, n'en faisaient pas oublier aux intéressés l'objet principal, le Cojitrat social. En fait de points délicats, on ne voit guère dans leurs lettres que la question de l'introduction en France. Dès le principe, Rousseau s'en était inquiété^ ; puis, à mesure que l'impression avançait, il voyait ses inquiétudes augmenter, d'autant plus qu'elles se compliquaient de craintes semblables pour YÉmile. Il avait dit qu'il ne s'en mêlerait pas; cependant l'ouvrage une fois imprimé, les bons procédés de Rey, joints sans doute au désir de favoriser la publicité de son livre, l'engagèrent à en parler au directeur général de la librairie, Malesherbes ^ ; mais il put se convaincre que toute démarche serait inutile. « Il est décidé, mon cher Rey, écrivait-il, que mon traité du Contrat social ne saurait être admis ni toléré en France, et les ordres les plus sévères sont donnés pour en empêcher Tentrée. Nous devons, vous et moi, nous soumettre à cette décision, que nous n'étions pas obligés de prévoir d'avance . . . Mais quant à mes principes de doctrine, à moi républicain, publiés dans une république, il n'y à en France, ni magistrat, ni tribunal, ni parlement, ni ministre, ni roi lui-même qui soit même en droit de m'interroger là-dessus et de m'en demander aucun compte. Si l'on trouve mon livre mauvais pour
1. heures à Rey, IPr et 23 janvier, 18 février, 11 mars 1762.
— 2. Lellre à Reij, 29 novembre
1761. — 3. Id., 28 février et 11 mars 1762. Lettre à Maleshcrbes, 7 mai 1762.
le pays, on peut en défendre l'entrée ; si on trouve que j'ai tort, on peut me réfuter; voilà tout. »
« Que votre amitié ne vous inspire donc aucune alarme pour ma personne. On connaît et on respecte trop ici le droit des gens pour le violer d'une manière odieuse envers un pauvre malade dont le paisible séjour en France n'est peut-être pas moins honorable au g-ouvernement qu'à lai*. »
La suite ne tarda pas à lui montrer que cette déclaration pleine d'espérance ne le sauverait pas des rigueurs qu'il devait subir de la part des gouvernements républicains, aussi bien que de celle du gouvernement monarchique de la France.
Quand M""^ de Luxembourg pria Malesherbes de s'occuper de l'impression de VÉ7mie, ils étaient loin de se douter l'un et l'autre des embarras que leur susciterait cette affaire. Ils agirent dans l'intention de rendre service à Rousseau; mais qu'ils lui auraient été plus utiles s'ils l'avaient laissé s'arranger de son ouvrage à son gré ! Il se serait adressé à Rey, son ami, comme pour le Conti^at social ; en supposant que le livre eût été interdit en France, l'auteur, comme pour le Contrat social, se serait soumis à la loi, tout en la trouvant mauvaise. Au lieu de cela, on avait tenu à faire imprimer son livre en France malgré lui ; de là, des difficultés sans nombre entre lui et son libraire, une rupture irréconciliable avec M""" de Luxembourg, un décret de prise de corps lancé contre le malheureux publiciste ; il est chassé de pays en pays, il se monte la tête, il se forge des complots imaginaires, il devient presque fou.
Il n'y a pas que les Confessions à constater Top-
1, Lettre à Rey, 29 mai 1762.
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position constante qu'il fit à l'impression de VÉmile en France ^ ; la correspondance n'est pas moins formelle. Avant même qu'il fût question du traité, son opinion était faite ; les sévérités antérieures de Malesherbes lui avaient servi de leçon ^ : « Je n'imagine pas, écrivait-il à Guérin, qu'il (VÉmiie) puisse être imprimé dans le royaume, au moins pour la première fois, sans une mutilation à laquelle je ne consentirai jamais^. » « Contre mon avis, disait-il plus tard à Moultou, mais non sans l'avis du magistrat, le manuscrit a été remis à un libraire de Paris pour l'imprimer \ » C'étaient en effet M""" de Luxembourg et Malesherbes qui avaient tout arrangé, et Rousseau lui-même ignora d'abord qu'il se fît deux éditions simultanées de son livre ^ « Sitôt que j'appris, écrivait-il, que mon ouvrage serait imprimé en France, je prédis ce qui m'arrive. » Et là-dessus il demande que, la moitié du livre étant imprimée et la moitié de la somme payée, le marché soit résilié pour le reste ^ Il insiste auprès de M""" de Luxembourg pour obtenir son agrément ; il finit même par croire que l'impression aurait lieu désormais en Hollande
Ces faits sont confirmés par une importante déclaration que Malesherbes donna à Rousseau plusieurs années après. « Ceux avec qui il conclut son marché Jui dirent que leur intention était de faire
1. Conf., 1. X. — 2. Lettre à Coîndet, s. d. — 3. Lettre à Guérin, 21 décembre 1760. — 4. Lettre à Moultou, 12 décembre 1761. — 5. Lettres de Malesherbes à Rousseau, 14 et 16 décembre 1761 ; datées à tort par Streckeisen-Mouitou
de février 1762. — Voir Rrr- TER, Nouvelles recherches, etc.
p. 342. — 6. Lettre à Malesherbes, 8 février 1762. — 7. Lettre à M™« de Luxembourg , 18 février 1762. — 8. Lettre à Moultou, 25 avril 1762.
imprimer son livre en Hollande... Un libraire demanda la permission de le faire imprimer en France sans en avertir Tauteur. Quand celui-ci vit la liste des changements proposés par la censure pour les premiers cahiers, il déclara qu'il était inutile de faire ces changements, parce que la lecture de la suite ferait connaître que Fouvrage entier ne pourrait jamais être permis en France... Le censeur eut alors l'ordre de discontinuer l'examen, et on dit au libraire qu'il n'aurait jamais de permission. D'après ces faits, qui sont très certains et qui ne seront point désavoués, M. Rousseau peut assurer que, si le livre intitulé : Emile ou de VÈducation^ a été imprimé à Paris malgré les défenses, c'est sans son consentement, c'est à son insu, et même qu'il a fait ce qui dépendait de lui pour l'empêcher V »
Jean-Jacques avait ses motifs pour redemander son manuscrit. Outre les lenteurs et les difficultés qui surgissaient à chaque instant, il voyait la direction de son livre lui échapper ; il voyait surtout les changements qu'on allait exiger de lui. Or^ en ce qui concernait la Profession de foi^ il était résolu à n'en accepter aucun. Dès 1760, il l'avait dit à Moultou ^ ; il le lui répétait un an plus tard : « Mon parti est pris : je laisserai ôter ce qu'on voudra des deux premiers volumes; mais je ne souffrirai pas qu'on touche à la Profession de foi : il faut qu'elle reste telle qu'elle est ou qu'elle soit supprimée^ »
Ces anxiétés, ces embarras déterminèrent chez
1. Déclaration délivrée par Malesherbes à Rousseau sur sa demande, le 31 janvier 1766.
(En note des Confessions, 1, XI, dans plusieurs éditions des
œuvres de J.-J. Rousseau.) — 2. Lettre de Moultou à Rousseau, 21 décembre 1760, — 3. Lettre à Moultou, 16 février 1762. —
LA MIE ET LES OEUVBES
Rousseau une véritable maladie mentale, à laquelle son caractère ombrageux ne le prédisposait que trop. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que souvent il s'apercevait de son état ; il en gémissait ; il prenait la résolution de le combattre. Ces alternatives de troubles cérébraux et de moments lucides donnent à ses lettres un cachet très extraordinaire. Aux soupçons les moins justifiés succèdent des retours subits, aux craintes de complots, des accès de repentir. Rousseau délire ; il est atteint de folie ; il en convient parfois lui-même K
Dès le 8 novembre, l'inquiétude commence déjà à le saisir. « Il est clair, Monsieur, écrit-il à Duchesne, que mon livre est accroché, sans que je puisse dire à quoi ; et il n'est pas moins clair que ce n'est pas de vous que je saurai la vérité sur ce point ^ » Quelques jours après, nouvelles plaintes ^ Puis il s'adresse à Malesherbes lui-même. « Vous apprendrez, Monsieur, avec surprise le sort de mon manuscrit, tombé dans les mains des Jésuites par les soins de sieur Guérin... La certitude que j'ai que l'édition, commencée en apparence, n'est que simulée, me fait comprendre qu'ils veulent absolument supprimer l'ouvrage, ou du moins, vu l'état de dépérissement où je suis, en différer la publication jusqu'après ma mort, afin que, tout à fait maîtres du manuscrit, ils puissent le tronquer et le falsifier à leur fantaisie, sans que personne y ait inspection. Or, voilà, Monsieur, le malheur que je redoute le plus, aimant cent fois mieux que mon livre
1. Saint-Marc Girardin, Re- Due des Deux Mondes, 15 novembre 1855, a parfaitement saisi ce côté du caractère de
Rousseau. — 2. Lettre à Duchesne, 8 novembre 1761. — 3. Id., 16 novembre 1761.
soit anéanti que mis dans un état à déshonorer ma mémoire ^ »
On dirait que Malesherbes n'avait pas autre chose à faire que de tranquilliser Rousseau. Il connaît, lui écrit-il, les relations de Guérin avec les Jésuites ; mais il ne peut croire qu'ils l'aient porté à une infidélité. Il est sûr, d'ailleurs, que son manuscrit ne sera point altéré ^.
La réponse de Malesherbes est du 22 novembre, la lettre de Rousseau était du 18 ; mais il n'est pas besoin de quatre jours pour modifier les sentiments du pauvre halluciné. Dans l'intervalle, il a reçu une lettre de Duchesne, accompagnée peut-être de quelques épreuves ; il s'aperçoit, en tout cas, de sa précipitation; il est prêt à reconnaître ses torts; il n'attend pour cela que de nouvelles explications.
(( Si le tort, lui écrit-il, est de mon côté, comme je le souhaite, vous me verrez empressé à le réparer, et de plus, je vous préviens qu'en pareil cas, vous »aurez une remise de cent écus sur votre dernier billets » Duchesne, bien entendu, n'accepta pas les cent écus. Mais Rousseau tient à réparer l'injustice qu'il a pu commettre. « Ah ! Monsieur, écrit-il à Malesherbes, j'ai fait une abomination ! J'en tremble, ou plutôt je l'espère, car il vaut cent fois mieux que je sois un fou, un étourdi, digne de votre disgrâce, et qu'il reste un homme de bien de plus sur la terre. Rien n'est changé depuis avant-hier, mais tout prend une autre face à mes yeux, et je ne vois plus que des indices très équivoques où je croyais voir les