Lettre de J.-J. Rousseau à son père (hiver de
noble , portant un bonnet fourré et un habit violet à la grecque. Ce singulier personnage était dans un grand embarras , car il n'entendait pas un mot de français ni d'allemand ; mais comme il savait l'italien^ Rousseau vint à son aide, et lui servit d'interprète. La connaissance fut bientôt faite, d'autant plus que , par une attention qui avait bien son prix dans la situation où était Jean-Jacques, Tétranger l'invita à laisser son maigre dîner pour en partager avec lui-même un beaucoup plus succulent. Il lui dit alors qu'il était prélat grec et archimandrite de Jérusalem; qu'il faisait une quête en Europe pour le rétabUssement du Saint-Sépulcre, et en fin de compte, lui offrit de l'accompagner en qualité de secrétaire et d'interprète. Monseigneur l'archimandrite promettant beaucoup, le jeune homme ne demandant rien, le marché était facile. Une bonne nourriture , des voyages , la perspective d'aller à Jérusalem , en fallait-il davantage pour séduire notre aventurier? A Fribourg, les deux quêteurs obtinrent du sénat une petite somme. A Berne, ce fut bien autre chose. On voulut procéder à une vérification des titres , ce qui nécessita de longues conférences avec les premiers de l'Etat. Rousseau, en sa quahté d'interprète, était admis partout et portait la parolej mais devant le sénat lui-même, il ne fut nullement intimidé. C'est peut-être la seule fois de sa vie , ditil , qu'il se soit montré éloquent. Pour prix de ses belles paroles, il recueillit une bonne somme pour son patron et force compliments pour lui-même.
Après ce premier triomphe , qui devait , hélas ! rester le dernier, nos deux compagnons partirent pour Soleure, et commencèrent par y aller présenter leurs hommages à l'ambassadeur de France,
M. de Bonac. Mais malheureusement pour Farchimandrite , le marquis de Bonac, ancien ambassadeur près de la Porte , en savait plus long qu'il ne fallait sur Jérusalem , les prélats grecs et le Saint- Sépulcre. 11 commença par prendre F archimandrite en particulier pendant un quart d'heure, et le convainquit probablement de n'être qu'un chevalier d'industrie. Puis vint le tour du secrétaire. Dès les premiers mots , celui-ci se jeta aux pieds de l'ambassadeur, lui raconta son histoire, et par sa sincérité et l'effusion de son cœur, réussit si bien à l'intéresser à son sort que , sans plus tarder, il fut présenté à M""" l'ambassadrice, qui prit soin de lui et le confia à la garde du secrétaire de Fambassade, M. de la Martinière. Il se trouva que la chambre qu'on lui donna avait été occupée par Jean-Baptiste Rousseau. Il ne tient qu'à vous, lui dit d'un air aimable La Martinière, de faire dire un jour Rousseau premier, Rousseau second. Il ne se croyait pas si bon prophète, et ne se doutait pas que le second, qui n'était autre que le pauvre garçon auquel il servait d'introducteur, surpasserait le célèbre lyrique. Cette parole et les éloges qu'on lui fit de son homonyme , donnèrent à Jean-Jacques Fidée de lire ses œuvres, puis de s'essayer à les imiter. Pour commencer, il fit une cantate en l'honneur de M""" de Bonac. Toutefois , par un progrès qu'il est bon de noter, il ne devint pas amoureux d'elle. Un autre petit travail, qui pouvait lui être plus utile, fut un récit de sa vie, que lui demanda La Martinière. Cet écrit fut conservé longtemps, à ce que croit Rousseau. Il ne put néanmoins s'en procurer une copie pour le joindre à ses Confessions. On a été plus heureux depuis ; on peut le lire tout au long dans les
DK JEAN-JACQUES ROUSSEAU
dernières éditions de ses œuvres ^ Son récit est clair, rapide et d'une sobriété qu'on n^aurait pas attendue de son âge et de son caractère ; il est , en un mot , bien supérieur à ce qu'on pourrait appeler la première manière de Rousseau. Ce document est précieux du reste , en ce qu'il retrace les événements de la jeunesse de l'auteur dans un temps où ces événements étaient encore tout frais dans sa mémoire. Constatons que, si l'esprit et le ton diffèrent complètement de ceux des Confessions^ les faits sont au fond les mêmes. Seulement, dans les Cojifessions, Rousseau a un système, des idées philosophiques et religieuses; il brave Topinion, et, sous prétexte de ne rien cacher, devient parfois cynique. Dans la lettre à La Martinière au contraire, il a simplement pour but de se faire bien voir de M. l'ambassadeur; il se présente par le beau côté, déguise ou atténue ses fautes, ou les rejette sur autrui.
Il aurait été heureux de rester au service de M. de Bonac ; mais la place de secrétaire étant prise, il songea sagement à se tourner d'un autre côté et manifesta un ardent désir d'aller à Paris. Paris ou Jérusalem, peu lui importait, pourvu qu'il changeât de place. Un M. Godard, colonel suisse au service de la France , cherchait justement quelqu'un à mettre auprès de son neveu qui allait suivre la carrière des armes. Jean-Jacques accepta cet emploi avec reconnaissance. On lui donna des lettres de recommandation, des instructions, cent francs pour sa route, et il partit plein de joie. Jeune, alerte, la bourse assez bien garnie , voyageant â pied, c'était trop de bonheur. Il était seul, mais n'avait-il pas avec lui la meilleure des compagnes, son imagination? Elle