Rêveries d'un Promeneur solitaire, 5® promenade
suivant par douzaines, rappellent autant, à notre avis, le programme du professeur ou le catalogue du libraire que l'inspiration des muses. Enfin, n'oublions pas non plus les vers heureux. Mais quelques citations en apprendront plus long que toutes les remarques :
Verger cher à mon cœur, séjour de l'innocence, Honneur des plus beaux jours que le ciel me dispense, Solitude charmante, asile de la paix, Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais.
Il parle de ses occupations : il apprend à jouir de la vie, à méditer sur la vanité des mortels et à se déprendre de leurs goûts frivoles ; il fait des promenades philosophiques et astronomiques, en compagnie de Montaigne, La Bruyère, Socrate, Platon, La Hire, Cassini, Huyghens, Fontenelle. Puis arrivant, si nous ne nous trompons, au but principal de son œuvre, il célèbre les vertus et les bienfaits de M""" de Warens et s'applique à répondre aux détracteurs de sa conduite :
Ils voudraient d'un grand roi vous ôter les bienfaits ; Leur basse jalousie et leur fureur injuste N'arriveront jamais jusqu'à son trône auguste; Et le monstre qui règne en leurs cœurs abattus N'est pas fait pour braver l'éclat de ses vertus...
Et vous, sage Warens, que ce héros protège, En vain la calomnie en secret vous assiège ; Craignez peu ses elFets, bravez son vain courroux ; La vertu vous défend, et c'est assez pour vous. Ce grand roi vous estime, il connaît votre zèle ; Toujours à sa parole il sait être lidèle ; Et pour tout dire enfm, garant de ses bontés, Votre cœur vous répond que vous les méritez.
LA VIE ET LES ŒUVRES
Vous donc, dès mon enfance, attachée à m'instruire,
A travers ma misère, hélas ! qui crûtes lire
Que de quelques talents le ciel m'avait pourvu,
Qui daignâtes former mon cœur à la vertu ,
Vous que j'ose appeler du tendre nom de mère,
Acceptez aujourd'hui cet hommage sincère,
Le tribut légitime et trop bien mérité
Que ma reconnaissance offre à la vérité.
Oui, si quelques douceurs assaisonnent ma vie,
Si j'ai pu jusqu'ici me soustraire à l'envie.
Si le cœur plus sensible et l'esprit moins grossier,
Au-dessus du vulgaire on m'a vu m'élever;
Si, dis-je, en mon pouvoir, j'ai tous ces avantages, Je le répète encor, ce sont là vos ouvrages. Vertueuse Warens, c'est de vous que je tiens Le vrai bonheur de l'homme et les solides biens.
La liste des auteurs qui contribuent à lui faire ce bonheur et à lui dispenser ces biens est assez longue, et il fait défiler sous les yeux : Leibnitz, Malebranche, Newton, Locke, Kepler, Wallis, Barrow, Raynaud, Pascal, Archimède, L'Hôpital, le mathématicien Descartes, Pline, Nieuwentit, Fénelon, Gléveland, Spon, Racine, Horace :
Clarville, Saint-Aubin, Plutarque, Mézerai, Despréaux, Cicéron, Pope, RoUin, Bardai, Et vous, trop doux Lamothe, et toi, touchant Voltaire, Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.
Décidément, si Rousseau n'avait pas d'autres titres pour passer à la postérité, il y a longtemps qu'il serait oublié.
Il eut encore une autre fois recours à la poésie pour célébrer « l'adorable bienfaitrice « à qui il devait son salut. Les vers sont médiocres ; mais,
comme il le dit, « maman n'a pas voulu que je les fisse meilleurs, disant qu'il n'est pas bon que les malades aient tant d'esprits »
On peut assurément aller aux Charmettes, sans qu'une pensée d'hommage aux hôtes qui les habitèrent s'attache à cette visite. Autrement, non seulelement le chrétien, mais l'homme, mais surtout la femme qui se respectent devraient fuir ce lieu, comme on fuit une société corrompue. Tel qu'il est, nous dirions volontiers que la curiosité est déjà de trop, quand il s'agit d'une retraite qui n'est connue que par les outrages qu'y subit la morale ^
Le Vergei' des Charmettes nous fait pénétrer assez intimement dans la vie de Rousseau. Nous y voyons ses méditations et ses promenades, le fouillis de ses études, ses inquiétudes de santé, ses embarras d'argent, les accrocs à la réputation de ]\|mo Warens, accrocs qui menaçaient d'aller jusqu'à compromettre son existence, en lui faisant sup-
1. Vers à Fanie et lettre d'envoi à M. de Conzié. On donne ordinairement à cette lettre la date du 14 mars 1738; M. Mugnier la croit de 1739. — 2. Aucune inscription n'indiquelamaison des Charmettes, et quoi qu'en disent les propriétaires, elle semble assez peu fréquentée. Le salon, la chambre de M™» de Warens et celle de Rousseau sont encore tels qu'ils étaient alors, et près lue avec les mêmes meubles. Dans le salon est un mauvais portrait de Rousseau, le portrait classique, et un autre de M^^e de Wa-
rens. On y voit aussi un tableau allégorique, Hercule aux pieds d'Omphale : Omphale est M™« de Warens en son costume ordinaire, robe très décolletée ; mais la figure d'Hercule ne nous a pas paru être celle de Rousseau. Sur deux portes, les bustes de Rousseau et de Voltaire, se regardant comme deux chiens de faïence. Que fait là Voltaire, qui n'a jamais pu souffrir Rousseau ? On montre encore aux Charmettes quelques autres souvenirs, un cerisier dont il est parlé dans les Confessions, etc.
primer sa pension. Les Confessions ne font que répéter les mêmes choses avec plus de détails et en meilleur style. Il y avait dans tout cela Lien des causes de soucis. Sans parler de ceux qui tenaient à l'argent et à la santé^ Jean-Jacques lui-même nous laisse entrevoir, sous les fleurs dont il entoure le vice, qu'une félicité empoisonnée par le remords a de tristes retours, et que le plaisir condamné par le devoir n'est pas digne de l'homme. Cependant il se déclare heureux. Heureux de quoi? D'un bonheur senti, goûté, mais qui ne saurait être exprimé. Malheur à celui qui sentirait comme Rousseau ! Ce bonheur des Charmettes, presque le seul qu'il reconnaisse avoir éprouvé dans sa vie, est resté si profondément gravé dans sa mémoire que quarante ans après, et jusqu'à son dernier jour S il lui semblait encore présent. Il en voudrait prolonger la peinture. Nous, au contraire, pour des raisons faciles à comprendre, nous ne demanderions pas mieux que de l'abréger. Cela semble facile au premier abord : des joies qui ne consistent ni en faits, ni en paroles, ni, pour ainsi dire, en pensées, ne valent guère que par le style, et seraient bientôt dites, s'il ne venait s'y mêler de petits événements qu'il nous faut raconter.
Jean-Jacques avait compté sur l'air de la campagne pour le rétablissement de sa santé ; au bout de quelque temps, il fallut renoncer à cette espérance. La mode était alors au système de l'eau pour unique remède ; il abandonna le lait pour se mettre à l'eau ; il en but des quantités énormes ; mais ce
1 . Voir la dernière page des 1 vrages de Rousseau, inter- Rêveries, le dernier des ou- | rompu par sa mort.
DE JE AN- JACQUES ROUSSEAU
régime débilitant ne fit que le rendre plus malade. Son estomac, qui avait été bon jusque-là, lui refusa son service; il digérait mal; puis, un matin, il se sentit pris tout à coup de battements d'artères et de bourdonnements dans les oreilles. Il se crut mort, se mit au lit, appela l'homme de Fart, subit pendant plusieurs semaines ses drogues et ses médecines; mais à la fin, ne se sentant pas mieux, il se remit à ses occupations ordinaires, préférant, plutôt que de continuer une cure aussi dégoûtante, garder toute sa vie ses battements d'artères et ses bourdonnements. En effet, il n'en guérit jamais bien et en resta même un peu sourd. A ces accidents vint se joindre une insomnie complète. Pour le coup, il n'avait plus qu'à se préparer à la mort; mais ici nous allons le retrouver encore avec ses idées fausses. 11 avait dû négliger beaucoup la religion ; il n'avait cependant jamais été un impie. Ses fautes venaient plutôt de son éducation manquée et de ses passions que d'une hostilité déclarée. Mais la passion, si forte qu'elle soit pendant la vie, devient faible à la mort. Il n'avait guère songé depuis quelque temps qu'à chercher son paradis auprès de sa maltresse ; il se prit à penser que ce paradis éphémère pourrait bien n'être que l'antichambre de l'enfer éternel.
A l'en croire, il serait tombé dans le scrupule, et il aurait fallu que le P. Hémet, un brave jésuite, qui était son confesseur, combattit ses frayeurs. Nous laisserons, bien entendu, Jean-Jacques se confesser tout seul; mais, sans entrer dans des secrets qu'il ne nous appartient pas de lever, les Confessions (qu'il ne faut pas confondre avec la confession) nous appartiennent, et nous y voyons de reste