‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 33 sur 184 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

LA VIE ET LES (EUVRES

que le scrupule fut toujours le moindre défaut de leur auteur. Il avait d'ailleurs, dans la personne de M""^ de Warens, une autre directrice de conscience, « plus utile que tous les théologiens », qui veillait sur ses principes, aussi bien que sur sa conduite. Cette aimable femme^ qui « eût couché tous les jours avec vingt hommes, en repos de conscience, et sans même en avoir plus de scrupule que de désir », avait aussi sa religion à elle, faite tout exprès pour ne pas gêner sa moralité. Elle croyait au purgatoire, mais elle ne croyait pas à l'enfer; elle se soumettait en général à tous les enseignements et à toutes les prescriptions de l'Eglise , sauf à en interpréter chaque point en particulier tout autrement que l'Eglise : au demeurant* bonne chrétienne et bonne catholique, du moins à ce qu'elle prétendait. Elle inspira ses faciles maximes à son disciple; et comme celui-ci ne demandait qu'à être persuadé, il eut bientôt banni ses frayeurs et résolut d'attendre la mort en toute sécurité ^

Jean-Jacques ne mourut point et, l'hiver venu , il lui fallut retourner traîner à la ville son corps languissant. Ce ne fut pas sans regrets qu'il dit adieu aux Charmettes. Ayant perdu depuis longtemps ses écolières, n'ayant jamais eu de goût pour le monde, il avait peu de chose à faire à la ville. Il y partagea son temps entre sa maman et son médecin, M. Sa-

1. Tous ces détails de santé doivent-ils s'appliquer à cette période de la maladie de Rousseau ou à celle qui avait dé-

terminé son voyage de Montpellier? C'est ce que nous ne saurions décider.

lomon, lequel était de plus un homme instruit, spirituel et grand partisan de Descartes. Les conversations qu'il eut avec lui sur le système du monde l'intéressèrent et lui rendirent son ancien goût pour l'étude. Il lui semblait qu'il étudiait pour l'autre monde, mais il n'en étudiait pas moins. Enfin l'application de l'esprit, qu'on lui croyait préjudiciable, le détournant de la pensée de ses maux, en fut peut-être le meilleur remède. Salomon lui en procura un autre également excellent, en le délivrant de ses drogues et le rendant à la manière de vivre de tout le monde. De sorte qu'il se trouva tout étonné au printemps dé pouvoir, muni d'une respectable cargaison de livres, reprendre le chemin des Charmettes.

C'était trop de bonheur; il ne songea plus à mourir. Ne pensant donc qu'à mettre à. profit les joies qui s'offraient à lui, il se plut à mêler les lettres et les sciences avec les soins du jardin et du colombier. Mais il avait une mauvaise manière de travailler. Persuadé que, pour lire un ouvrage avec fruit, il fallait posséder toutes les connaissances qu'il suppose, il était arrêté à chaque instant et forcé de courir incessamment d'un livre à un autre ; de sorte que quelquefois, avant d'être arrivé à la dixième page de celui qu'il voulait étudier, il lui aurait fallu épuiser des bibliothèques. Cette extravagante méthode lui fit perdre un temps infini et faillit lui brouiller complètement la cervelle. Salomon le tira de ce mauvais pas. « J'ai bien réfléchi à vos observations, lui écrivit Jean-Jacques; je faisais fausse route ; la marche était trop compliquée ; je ne m'y embarrasse plusV » Se sentant alors

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