SayoUS, Le xviu*^ siècle à félranger, 1861, t. I, ch. IV
démenti des faits, sa pureté et son innocence. Ils déjeunaient longuement, et ce n'est qu'après une ou deux heures de causerie que Jean-Jacques prenait ses livres jusqu'à midi. Il lisait des philosophes, qui, selon leur habitude, ne s'accordaient pas entre eux. Il se mit en tête de les concilier ; peine bien inutile, à laquelle il dut renoncer. Il voulut alors les lire en s'abstenant de les juger, dans le but unique d'approfondir leurs idées, sans y mêler les siennes. Ces essais montrent qu'il n'était pas encore en possession de la vraie méthode. Ses études de géométrie et d'algèbre étaient plus faciles ; il ne dépassa pas du reste les éléments et ne fit qu'effleurer la géométrie analytique. Il rencontra dans l'étude du latin de sérieuses difficultés ; il en vint à le comprendre passablement^ mais jamais à l'écrire ni à le parler. Il scanda presque tout Virgile pour se familiariser avec le rythme, et ne sut jamais la prosodie ; il apprenait par cœur de longues tirades du même auteur pour exercer sa mémoire, mais il la trouva toujours rebelle.
Le dîner était fixé à midi. S'il n'était pas prêt, le jardin et le colombier offraient un excellent moyen de passer le temps en attendant. Les repas avec ]y|me \Yarens étaient longs ; puis venaient les doux entretiens, les conversations d'affaires, le soin des fleurs et des légumes, la visite aux ruches. Jean-Jacques avait tous les goûts de la campagne. Il aimait les animaux et savait se faire aimer d'eux. Il fallait le voir au milieu de ses abeilles, admirant leurs travaux. Il en avait sur les mains, il en avait sur la figure ; mais aucune ne le piquait.
Ses occupations du soir étaient moins sérieuses que celles du matin et consistaient plutôt en lec-
tures qu'en études proprement dites. L'histoire et la géographie en faisaient les plus grands frais. Il cultivait aussi la cosmographie, et, la nuit venue, aimait à observer les étoiles. Il plaçait une chandelle au fond d'un seau, bien à l'abri du vent, établissait au-dessus un planisphère au moyen de quatre piquets et considérait le ciel à travers une petite lunette, seul instrument qu'il possédât. Un jour, ou plutôt une nuit, que, couvert d'un grand chapeau et d'un pet-en-l'air de M""" de Warens, il se livrait à ses observations, des paysans l'aperçurent en ce grotesque équipage ; ils le prirent pour un sorcier et ne doutèrent pas qu'on ne dansât le sabbat dans le jardin.
Ces nombreuses études ne l'empêchaient pas de se donner avec une égale ardeur à l'horticulture et à l'agriculture : la terre, le verger, la vigne l'occupaient tour à tour. Malheureusement ses forces physiques n'étaient pas au niveau de son zèle ; malheureusement aussi, ces soins, qui auraient du être un délassement pour son esprit, ne faisaient que le fatiguer davantage. Tout en travaillant des mains, il prétendait en effet ne pas se reposer de la tète. Partout il emportait avec lui des livres, sauf aussi à les oublier et à les perdre un peu partout. Il n'était pas un instant sans se creuser la cervelle, sans réciter des vers, sans faire des efforts inouïs pour se remettre en mémoire ce qu'il avait lu ou appris ; mais tous ses efforts n'eurent d'autre résultat que de le rendre, pour ainsi dire, stupide et hébété.
Parmi les livres qui lui passaient par les mains, il affectionnait spécialement ceux de Port-Royal et de l'Oratoire. Il raconte que ces ouvrages Finclinèrent vers le Jansénisme ; mais on dirait qu'il ne
voit dans cette erreur que la crainte de l'enfer, crainte très catholique à coup sûr, quand elle n'est pas exagérée, et que lui en particulier avait bien des motifs d'éprouver. « Dans quel état suis-je, se demandait-il avec terreur, et si je mourais à l'instant, même, serais-je damné? Selon mes jansénistes, la chose était indubitable; mais selon ma conscience, il me paraissait que non. » Toutefois, sa conscience n'était pas bien sûre de ce qu'elle disait, car malgré sa vie innocente, il continuait à s'effrayer. M""® de Warens le tranquillisait ; cela n'a rien d'étonnant. Le P. Hemet contribuait aussi à calmer ses inquiétudes. Il nous semble pourtant que si le Révérend Père était instruit des habitudes de son pénitent, il ne devait le rassurer que sous condition. Enfin Jean-Jacques eut recours aux expédients les plus puérils. Il se mit en face d'un gros arbre, avec une pierre dans la main. Si je touche le tronc, dit-il, ce sera un signe de salut ; si je le manque, un signe de damnation. Il toucha le but et ne douta plus de son salut éternel. Il eût mieux fait de se croire sauvé s'il changeait de vie ; mais ce point était plus difficile que l'autre.
En attendant la mort, il se mit à jouir de la vie le plus doucement possible. Les épanchements avec ;^nie Warens devinrent plus tendres, plus affectueux, s'il est possible ; il était heureux de prolonger avec elle ses promenades et ses entretiens. A en juger par la longueur des courses qu'ils faisaient ensemble, et aussi par l'événement, nous avons peine à croire qu'il fût aussi mourant qu'il le dit,
LA YIE ET LES ŒUVRES
Vers le même temps , il écrivit au gouverneur de Savoie pour l'intéresser à son sort et lui demander une pension. Cette démarche, concertée et étudiée avec M""^ de Warens , n'était rendue que trop nécessaire par Tétat financier de la maison K Le mémoire de Rousseau , qui paraît péniblement travaillé, n'est pas sans valeur au point de vue de la forme. L'auteur avait pour but de toucher le cœur de Son Excellence , désir très permis assurément , s'il n'avait employé que des moyens avoués par la vérité. Il raconte l'histoire de sa vie; mais pour se rendre plus intéressant, il la raconte d'une façon tellement fantaisiste que c'est tout juste si on la reconnaît. Comme conclusion, il demande que Son Excellence veuille bien lui accorder une pension telle qu'elle la jugera raisonnable , et supplie que le prix en soit remis en ses mains ou en celles de M""^ de Warens. « Ainsi, dit-il en terminant, jouissant pour le peu de jours qu'il me reste des secours nécessaires pour le temporel, je recueillerai mon esprit et mes forces pour mettre mon âme et ma conscience en paix avec Dieu, pour me préparer à commencer avec courage et résignation le voyage de l'éternité, et pour prier Dieu sincèrement et sans distraction pour la parfaite prospérité et la très précieuse conservation de Son Excellence ^ » Tout à l'heure nous plai-
1. Lettre de Rousseau à M""" de | seau. M. MUGNIER est porté à Warens, 3 mars 1739. — 2. Mé- \ croire que le Verger des Charmoire au Gouverneur du Savoie. mettes était destiné à être pré- Aux Œuvres de J.-J. Roqs- 1 sente au Roi avec le Mémoire.
dions en faveur des sentiments religieux de Jean- Jacques ; mais ici il en affecte beaucoup trop pour qu'ils soient vrais. Dans son testament, il pouvait être sincère ; dans son mémoire , il n'est qu'un hypocrite qui ment pour avoir de l'argent.
Deux lettres, auxquelles on donne la date de 1739^ fixent l'époque de ce mémoire. Toutes deux sont adressées à M"''' de Warens ; l'une est du 3 mars, l'autre du 18. Rousseau était alors seul aux Charmettes, pendant que M"''' de Warens était à Chambéry. Il y montre l'abandon le plus tendre, et même y atfecte un ton de gaité qui ne lui est guère habituel, et qui peut sembler d'autant plus étonnant qu'un nouveau motif de tristesse , le refroidissement de M""^ de Warens , ne tarda pas à lui arriver.
Vintzenried, ou si l'on aime mieux, M. de Courtilles, car il avait pris ce nom pour se donner plus d'importance , remplissait la maison de sa ridicule et bruyante personnalité; le pauvre Jean-Jacques, plus modeste et moins tapageur, n'était plus rien. Yintzenried le lui faisait sentir en toute occasion ; M""^ de Warens en fit bientôt autant, quoique avec plus de discrétion Ce changement qui, d'une simple diminution d'intimité , devait en venir presque à l'indifférence, ne se produisit que progressivement, et eut pour effet d'attacher de plus en plus Rousseau à ses livres : il n'avait pas d'autre consolation. Que de fois, seul, en compagnie d'un auteur préféré, il alla pleurer dans les bois ! L'hiver surtout, qu'on passait à la ville, devait lui être pénible. Toutefois, s'il n'y possédait pas la ressource de la campagne
1. Il est facile de s'en apercevoir dès le commencement de 1739. (Voir une Lettre assez
durecieiVf™«de Warens, 1 S mars, e t la Réponse très soumise de Rousseau, 18 mars 1739.)
pour se dérober à ses chagrins, il dut y retrouver des amis, qui l'aidaient à les supporter. Il s'attacha à la théorie et à Thistoire de la musique ; c'étaient deux nouvelles faces d'un goût ancien qui continuait à lui être cher. Il répondit à un mémoire paru au Mercure sur la sphéricité parfaite de la terre ^ Son travail, sage et clair, mais sans originalité, ne s'élève pas au-dessus des connaissances élémentaires et montre simplement qu'il se tenait au courant des questions scientifiques du jour. Celle-ci était alors très actuelle; on était au moment où La Hire, Picard et Cassini allaient publier les résultats de leurs observations et de leurs calculs sur l'aplatissement des pôleSo C'est aussi vers cette époque qii'il commença la tragédie-opéra àTphis^. Cette ébauche est trop incomplète pour qu'il soit utile d'en rendre compte. Dans un genre très différent, il proposa, dit-on, au ministre du roi de Sardaigne un plan de dihgences pour le commerce du transit. Il espérait, si l'entreprise était mise à exécution, en être nommé le directeur^. Enfin, si l'on en croit Grimm, il inventa une espèce de machine pour s'élever dans les airs\
Son état d'isolement et de contrainte dura toute une année. Jean-Jacques sentait qu'il ferait mieux de s'y soustraire par l'absence; mais il était arrêté par l'habitude, par l'affection, par l'embarras de