Voir aux Œuvres. — 2. îd
— 3. Sennebier, Histoire littéraire de Genève, 1786, article
J.-J. Rousseau. — 4. Correspondance littéraire, 15 juin 1762.—
trouver le moyen de vivre ailleurs. M""" de Warens ne le renvoyait pas; elle ne faisait rien non plus pour, le retenir. Il finit sans doute par juger que c'était peu ; que sa situation devenait trop fausse et trop pénible ; car il prit la résolution de partir. ]y|me Warens s'employa aussitôt dans ses nombreuses connaissances pour lui trouver une position. Elle ne tarda pas à lui obtenir, par l'entremise de M. Deybens, le préceptorat des enfants de M. de Mably, grand prévôt de France et frère du fameux Condillac*.
Rousseau avait du goiit et se croyait des dispositions pour ces délicates fonctions; l'expérience ne tarda pas à montrer qu'il avait trop présumé de ses forces. Il avait deux élèves , d'humeurs fort différentes. L'aîné, enfant de huit ou neuf ans, appelé Sainte-Marie, d'un esprit assez ouvert, était vif, étourdi et malin; Tautre, qui s'appelait Condillac, comme son oncle, était presque stupide, musard, têtu et ne pouvait rien apprendre. Nous ne savons si le futur auteur de V Emile profita pour son grand ouvrage des observations et des expériences personnelles qu'il put faire alors, mais il est certain que son apprentissage ne fut pas heureux. « Je ne savais employer dit-il auprès de mes élèves que trois instruments, toujours inutiles et souvent dangereux: le sentiment, le raisonnement, la colère. » Les deux premiers étaient à l'usage de l'ainé ; mais l'enfant ne faisait que rire à part lui des tirades sentimentales de Monsieur son professeur, ou répondre à ses raisons par d'autres raisons, et rien n'était gagné.
1 . Lettre de Rousseau à M. Deybens (avril 1740). Ses appointements furent fixés à 350 livres
par an, plus 30 livres d'ë- Ireimes.
Avec le petit Condillac , c'était bien pis , et l'élève ne triomphait jamais mieux que quand le maitre était en colère. Rousseau voyait son erreur, se rendait compte du caractère des enfants, mais, faute de savoir diriger le sien, ne réussissait à rien.
Parlons maintenant de son Projet pour V éducation de M. de Sainte-Marie^ . Ce travail est de la fin de 1740. Six ou huit mois, passés auprès de ses élèves l'ont mis à même de les bien connaître et de se faire un plan. M. le Gouverneur renonçait-il déjà à tirer parti du petit Condillac, ou respectait-il le droit d 'aînesse au point de ne pas s'occuper du cadet? Quoi qu'il en soit, c'est à peine s'il fait mention de ce dernier. Les règles qu'il pose sont très sages pour la plupart ; quelques-unes sont contestables ; mais en général, elles n'ont rien de neuf. Songer aux mœurs avant de songer aux études ; — en religion et en morale, préférer les principes solides à la multiplicité des préceptes ; — cultiver l'habitude de l'observation et de la réflexion; — montrer l'influence des bons sentiments du cœur sur les lumières de l'esprit; — donner de la vigueur àl'esprit par Texercice du raisonnement; — préparer l'élève, par l'enseignement et l'observation, à acquérir la connaissance des hommes.
Il est à croire que Rousseau espérait rester longtemps chez M. de Mably, car il expose en terminant un plan complet d'études : latin, histoire, géographie, histoire naturelle, mathématiques, physique, morale et droit naturel, belles-lettres, poésie, peu de rhétorique et de philosophie, des versions, pas de thèmes ; il y est question de toutes les con-
]. Voir aux Œuvres.
naissances humaines, ou à peu près; la religion seule y est à peine mentionnée. Au xviif siècle, on n'avait pourtant pas encore inventé renseignement sans Dieu.
Si encore il eût mis en pratique les préceptes qu'il donnait; mais on dirait qu'il n'en avait voulu faire qu'un exercice d'esprit. Rousseau a eu dès sa jeunesse la manie écrivassière ; il ne faut donc pas s'étonner qu'avant ses chefs-d'œuvre , il ait produit des œuvres médiocres et banales. On peut dire toutefois à sa décharge que c'est peut-être à force de faire des œuvres banales, qu'il a fini par faire des chefs-d'œuvre.
Sans le projet ci-dessus, l'année qu'il passa chez M. de Mably serait plus connue par les faits étrangers à ses fonctions que par les soins qu'il donna à ses élèves. Il est fastidieux de se répéter; mais s'il retombe sans cesse dans la même ornière, il faut bien le redire sans cesse. Donc, il se prit d'une belle passion pour M^"" de Mably. Celle-ci s'en aperçut; ^lle ne lui fit pas même l'honneur d'en avoir l'air; de sorte que le pauvre amoureux, ennuyé de se morfondre sans. profit, finit par où il aurait du. commencer : il cessa ses œillades et calma ses soupirs. On était d'accommodement dans la famille de Mably; on en donna bientôt une nouvelle preuve, et de même qu'on avait toléré auprès des enfants un gouverneur peu scrupuleux sur les lois de la morale et de la bienséance, on ne se montra pas moins facile sur l'article de la probité.
Ce n'est pas que Jean-Jacques fût positivement un fripon; mais, l'occasion aidant, il fut toujours faible contre la tentation. On servait de temps en temps à table un certain vin d'Arbois qui lui plai-
LA VIE ET LES ŒUVRES
sait fort. Il aurait aimé à en boire plus souvent ; mais comment faire ? En demander était difficile ; il trouva plus commode d'en prendre. Ses ruses pour se faire préposer à la cave et pour déguiser son larcin, sa joie de déguster à lui seul son bon petit vin , tout en lisant un roman , ses inquiétudes d'être surpris forment un tableau peu digne de ses graves fonctions. Il ne pouvait manquer d'être découvert; mais au lieu de lui faire des reproches ou de le chasser, on se contenta de lui retirer sans rien dire la direction du caveau. Tant de discrétion le toucha et le disposa à rester plus longtemps qu'il ne l'aurait fait; d'autres, poussés parla confusion, n'auraient eu rien de plus pressé que de s'en aller.
Pendant qu'il était à Lyon, il se fit dans cette ville un certain nombre d'amis ; malheureusement il alla surtout les chercher parmi les libres penseurs; ses sentiments religieux, déjà peu ardents, en furent encore amoindris \ On doit citer parmi les hommes qu'il vit avec le plus de plaisir. Bordes, à qui il dédia deux épitres en vers ; le ckirurgien Parisot, à qui il en dédia une aussi ^ ; le musicien David, un riche Lyonnais nommé Perrichon, et plusieurs autres encore ^.
Un précepteur qui fait de la littérature et des vers est dans son rôle ;* Rousseau n'y manqua pas. Il reste de lui plusieurs morceaux, principalement en vers, qui datent de cette époque. Citons d'abord la Découverte du Nouveau- M 07%de,iYd.^éà\e^ ou plutôt opéra en trois actes, dont il fît même la musique du prologue et du premier acte Colomb,
1. E. RiTTER, Nouvelles recherches, etc., p. 213. — 2. Voir aux Œuvres. — 3. Confessions,