CHAPITRE VI
Depuis l'été de 1741 jusqu'à l'été de 1743 ^
Sommaire : I. Séjour de Rousseau à Lyon. — M^' Serre. — Êpître à Parisot. — Mémoire au P. Boutet.
IL Accueil que Rousseau reçoit à Paris. — Il lit à l'Académie des sciences son Pi^ojet concernant les nouveaux signes de musique. — Exposé de son système. — Jugement de l'Académie.
III. Importance naissante de Rousseau. — Ses premières relations avec Diderot. — Il obtient la protection de plusieurs grandes dames. — Sa maladie. — Ses Prisonniers de guerre. — L'ambassadeur de Venise le prend pour secrétaire.
Avec le livre VIT des Confessions ^ on entre dans ce qu'on pourrait appeler la vie publique de Rousseau. Désormais la critique aura à s'exercer d'une façon plus suivie, et l'abondance des documents permettra de soumettre les faits, devenus eux-mêmes plus nombreux, à la contre-épreuve de témoignages puisés à des sources différentes; soit que nous confrontions l'auteur avec lui-même dans ses productions diverses, soit que nous le contrôlions au moyen des mémoires ou des rapports des contemporains. Comme conséquence, nous devons cesser de suivre les Confessions pas à pas dans la division de nos chapitres, ainsi que dans la disposition de notre travail.
ï. Confessions, \. YU.
LA YIE ET LES (EUVRES
Rousseau composa cette seconde partie de ses Mémoires deux ans après la première, c'est-à-dire de 1768 à 1770^ pendant la période la plus troublée de sa vie, ne voyant autour de lui que des ennemis, se croyant traqué, espionné, persécuté par eux. Mais cette disposition maladive de son esprit n'a, quoi qu'il en dise, affecté en rien son talent.
Nous l'avons laissé se disposant à partir pour Paris. A moins de circonstances exceptionnelles, il goûtait peu les voyages rapides. Rien ne l'obligeant alors à se hâter, il ne dérogea pas à ses habitudes. Il s'arrêta à Lyon pendant un temps assez long; il avait des commissions à y faire, des amis à y voir, des recommandations à y prendre. Il fut bien accueilli chez M. de Mably, dont le frère, l'abbé de Mably, lui donna plusieurs lettres , une entre autres pour Fontenelle.
Les loisirs dont il disposait lui permirent de voir souvent M^^° Serre. Il se prit pour elle d'une affection de plus en plus vive. Tant qu'il ne s'était donné que comme une simple connaissance, on l'avait bien accueilli ; mais du moment qu'il laissa supposer des projets d'union , ses avances furent très froidement accueillies. La jeune fille elle-même, qui avait d'autres vues , cessa presque de le recevoir et fit tout ce qu'elle put pour décourager ses espérances. Sans fortune, sans état, sans usage du monde, n'ayant à son actif qu'un passé beaucoup trop accidenté, il était au fond un maigre parti. Il ne pouvait s'empêcher de s'en apercevoir lui-même; mais comme si l'amour suppléait à tout et devait renverser tous les obstacles , il ne se rebuta pas et prit le procédé employé parles amants, dans l'embarras, il écrivit. Il espérait sans doute renouer ainsi des
relations qui lui échappaient; mais M"° Serre persista dans son refus, et elle fit bien*.
Ce rôle d'amoureux éconduit déplaisant sans doute à Jean-Jacques, il a préféré, dans les Confessions, s'en donner un plus généreux. « Mon cœur se prit, ditil, et très vivement. J'eus quelque lieu de penser que le sien ne m'était pas contraire ; mais elle m'accorda une confiance qui m'ôta la tentation d'en abuser. Elle n'avait rien, ni moi non plus*, nos situations étaient trop semblables pour que nous pussions nous unir; et, dans les vues qui m'occupaient, j'étais bien éloigné de songer au mariage. Elle m'apprit qu'un jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le vis chez elle une ou deux fois; il me parut honnête homme; il passait pour l'être. Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirai qu'il l'épousât, comme il a fait dans la suite, et pour ne pas troubler leurs innocentes amours , je me hâtai de partir. »
« J'arrivai à Paris, dit- il encore, dans l'automne de 1741, avec quinze louis d'argent comptant, ma comédie de Narcisse et mon projet de musique pour toute ressource. « Il descendit rue des Gordiers,près de la Sorbonne, à l'hôtel de Saint-Quentin, aujourd'hui hôtel Jean-Jacques Rousseau. Jean-Jacques prétend que c'était une vilaine rue, qu'en dirait-il aujourd'hui? L'hôtel, qui n'était pas plus beau que la rue, avait cependant logé des hommes de mérite, Gresset, Bordes, Mably, Gondiilac. Jean-Jacques n'y trouva pour le moment qu'un hobereau boiteux ,