‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 42 sur 184 · Lettre à M^^^ X., s. d · texte numérisé non relu

Lettre à M^^^ X., s. d

Plusieurs auteurs rapportent cette lettre à l'année 1735 ou

1736; Masset-Pathay et Petitain la placent, avec raison, selon nous , en 1741.

plaideur et puriste , qui le mit en relations avec Roguin, et par lui avec Diderot.

Ici se place, suivant l'ordre des temps, le Mémoire à M. Boulet , pour servir à la vie de Vévèque d'Annecy \ Jean-Jacques était alors dans le feu de ses inventions et beaucoup plus occupé de musique que de miracles. Cependant cette occasion s'étant offerte à lui de relever la réputation de M°"' de Warens, il ne manqua pas de la saisir et raconta en détail, avec le ton de la plus tendre dévotion, la conversion, la vie de piété, de détachement et de charité de sa bienfaitrice, ainsi que TafFection quasi paternelle dont le saint évèque l'avait entourée jusqu'à sa mort. Si le P. Boutet forma d'après ce mémoire son opinion sur M""^ de Warens, il n'est pas étonnant qu'il ait fait son éloge.

Ce que Rousseau avait de plus pressé en arrivant à Paris, c'était de faire valoir ses recommandations. Elles lui procurèrent un accueil favorable dans plusieurs maisons, mais ses protecteurs, bienveillants plutôt que zélés, n'avaient rien à lui offrir de bien effectif. Une place de secrétaire, aux appointements de 800 francs et quelques leçons de composition avaient tout au plus l'avantage de le faire patienter en faisant durer ses quinze louis. Enfin Réaumur, avec qui il avait dîné plusieurs fois^ obtint que son mémoire sur la notation musicale en chiffres serait lu à l'Académie des sciences, et le jour dit, 22 août

1. Voir la Vie de M. RossU- I de Rousseau porte la date du Ion de Bernex. — Le mémoire ! 19 avril 1742.

1742, le fit inviter à le présenter lui-même. C'était un grand avantage pour l'inventeur que d'être admis aux honneurs de la lecture; mais ce n'était qu'un premier pas ; l'important était de tirer parti de ce commencement. Rousseau fut assez content de lui; la docte assemblée ne l'intimida pas trop; il lut bien, répondit passablement ; enfin son mémoire réussit et lui attira les compliments les plus flatteurs. Il en pouvait à peine croire ses yeux et ses oreilles. Trois commissaires furent nommés; ce furent MM. de Mairan, Hellot et de Fouchy, « tous trois de mérite assurément, dit Rousseau, mais dont pas un ne savait la musique, assez du moins pour être en état de juger de mon projet. » Cette ignorance de ses juges donna bien des soucis à l'inventeur; elle fut, à l'en croire, l'unique cause de son peu de succès.

Le système de notation musicale de Rousseau est exposé dans deux ouvrages, dont le second n'est, pour ainsi dire, que l'explication du premier V Le mémoire à l'Académie étant fait pour des savants et étant destiné à être lu en séance, devait être court et très ^sobre de développements. Les objections à résoudre et le désir de mettre le public de la partie inspirèrent bientôt à Fauteur le désir de faire une seconde édition, plus détaillée, de son premier travail. Nous n'aurons pas à les séparer dans notre examen.

Rousseau, malgré son goût pour la musique, avait eu beaucoup de peine à l'apprendre. Plus tard, lorsqu'il l'enseigna, il put constater que les obstacles qui l'avaient arrêté, arrêtaient aussi ses élèves.

1. Projet concernant les non- 1 — Dissertation sur la musique veaux signes pour la musique. \ moderne.

LA YIE Eï LES ŒUVRES

Du reste, quand on considère Timmense quantité de lignes, de notes, de clefs, de signes de toute espèce, de combinaisons en nombre presque infini, qui encombrent une partition, on n'a pas le droit de s'étonner des difficultés de l'exécution ; on devrait plutôt être surpris qu'il soit possible de se mettre tant de choses dans la tète. L'exécution du chant, qui devrait être le tout de la musique, n'en est que la moindre partie; l'observation des règles a, pour ainsi dire, tout absorbé.

Mais ces règles sont-elles dans la réalité aussi compliquées qu'elles en ont l'air, et ne serait-il pas possible d'inventer des signes équivalents, mais plus simples et moins nombreux? Rousseau l'a pensé; qui plus est, il prétend avoir réussi. Il n'avait point à changer la musique; elle est ce que la font les compositeurs; sous ce rapport, elle est une affaire d'inspiration et échappe en quelque sorte à toutes les règles ; mais il pouvait proposer un moyen meilleur et plus facile de la noter.

La science de la musique n'est autre chose qu'une science de rapports : rapports de hauteur ou de gravité des sons, correspondant à des nombres de vibrations plus ou moins grands; rapports de durée, correspondant aux temps plus ou moins prolongés des sons ou des silences. Or les chiffres sont Texpression naturelle des rapports ; le système de notation par les chiffres semble donc indiqué par la nature elle-même comme le plus logique et le meilleur.

Rousseau avait deux objets à considérer, deux choses à exprimer : les sons et les durées.

En ce qui concerne les sons , il a pris pour son fondamental celui qui est donné par un tuyau ou-

vert, long de seize pieds, c'est Vut naturel. Il en a fait en quelque sorte son unité, unité arbitraire, mais qui, une fois fixée, entraine tout le reste. Il l'exprime par le chiffre 1.

Les autres notes de la gamme sont données par les harmoniques, comme dans la musique ordinaire; il les désigne par les chiffres 2, 3, 4, 5, 6, 7.

Arrivé là, on peut recommencer une nouvelle octave, et les mêmes chiffres pourront servir à l'exprimer. Il suffit pour cela de leur ajouter un signe qui permette de reconnaître du premier coup d'oeil à quelle octave ils appartiennent. Rousseau donne le choix entre deux moyens : ou bien mettre un point au-dessus du chiffre pour indiquer l'octave supérieure, un point au-dessous pour indiquer l'octave inférieure ; ou bien ranger les chiffres de l'octave moyenne sur une même ligne, et placer audessus et au-dessous ceux des octaves supérieure et inférieure. On pourrait, s'il en était besoin, employer plus d'un point et plus d'une ligne.

Il est bon de remarquer que, dans son mémoire à l'Académie, Rousseau ne parle que du premier de ces moyens. Il est présumable que le second lui fut suggéré par une objection que lui fit Rameau, la seule, du reste, qu'il ait considérée comme sérieuse. « Vos signes, lui dit Rameau, sont très bons en ce qu'ils déterminent simplement et clairement les valeurs, en ce qu'ils représentent nettement les intervalles et montrent toujours le simple dans le redoublé, toutes choses que ne fait pas la note ordinaire ; mais ils sont mauvais en ce qu'ils exigent une opération de l'esprit, qui ne peut toujours suivre la rapidité de l'exécution. La position de nos notes, continua-t-il, se peint à l'œil sans le concours de

cette opération. Si deux notes, l'une très haute, l'autre très basse, sont jointes par une tirade de notes intermédiaires, je vois du premier coup d'œil le progrès de l'une à l'autre par degrés conjoints ; mais pour m'assurer chez vous de cette tirade, il faut nécessairement que j'épelle tous vos chiffres l'un après l'autre ; le coup d'œil ne peut suppléer à rien. » Cette objection est encore aujourd'hui la principale qu'on oppose au système de Rousseau et qu'on peut opposer à tous les systèmes analogues nés ou à naître ^ Cependant la manière dont Rousseau a, sinon supprimé, du moins atténué l'inconvénient signalé par Rameau, montre que la notation par les chiffres pouvait se prêter aux améliorations. Si, au lieu de l'abandonner, on l'avait étudiée et suivie, qui sait si elle ne serait pas devenue l'origine de grands perfectionnements et si son inventeur ne serait pas rangé parmi les fondateurs de la science musicale? Mais il se heurtait à des habitudes prises ; rien de plus difficile à déraciner qu'une habitude.

Un des grands avantages du système est dans la facilité de la transposition. On sait que les intervalles entre les différentes notes ne sont pas égaux, mais qu'ils sont tantôt d'un ton, tantôt d'un demiton ; de sorte que les sept intervalles de la gamme font ensemble douze demi-tons. Les douze sons renfermés dans l'étendue de l'octave, forment une série continue, appelée les douze cordes du système chromatique, et servent de fondements ou de toniques aux douze tons majeurs. Sept de ces sons correspondent aux sept notes ; les cinq autres sont représentés par les dièzes et les bémols, qui divisent

1. Voir FÉTIS, Biographie gé- 1 1864, t. VII. nérale des musiciens, 2® édit., |

par moitié l'intervalle entre certaines notes. Ces douze cordes partagent donc Toctave en douze parties égales, ou réputées égales ; car il y a bien quelques différences ; mais elles sont si légères qu'on peut les négliger sans inconvénient.

Supposons qu'on ait effectué le partage et qu'on l'ait prolongé indéfiniment en haut et en bas ; rien n'empêche de prendre un quelconque de ces sons pour en faire Vut d'une nouvelle gamme. Chaque note de cette nouvelle gamme aura sa note correspondante dans l'ancienne, et tombera nécessairement sur une des cordes, soit sur une note naturelle, soit sur une note diézée. Les dièzes se reconnaissent à un trait oblique qui traverse les chiffres.

Le nom d'une note écrit au commencement d'une ligne ou d'un morceau de musique, indique que cette note devenant ïut^ les autres suivent régulièrement, en tenant compte des différences d'intervalles.

L'élève de Rousseau devra s'exercer à lire et à exécuter couramment les douze notes de la gamme chromatique, d'abord de la façon normale, puis en faisant de chacune de ces notes Viit de nouvelles gammes. Cela s'appelle transposer. Avec un peu d'exercice, il ne tardera pas à improviser ces transpositions sur un simple signe du maitre ; et un orchestre entier jouera en 9ni ou en sol une pièce notée en fa, en la, en si bémol, ou en tout autre ton imaginable.

Rousseau a donné, dans son système, une grande importance aux intervalles et à la transposition. Il a la prétention d'avoir apporté à cette partie de la musique des perfectionnements importants.

Voyons maintenant comment il a satisfait aux conditions exigées par les durées.

Il se plaint qu'on ait multiplié comme à plaisir les espèces de mesures. On en comptait quatorze, il les réduit à deux, la mesure à deux temps et la mesure à trois temps. Toute mesure indiquée par un multiple de deux se ramène à la mesure à deux temps ; et de même pour Fautre.

On indique l'espèce de mesure par un chiffre plus grand, placé au commencement de la ligne ou du morceau. Quant aux divisions par temps et par mesures, rien de plus facile que de les marquer. Chaque mesure est renfermée entre deux lignes verticales; chaque temps est séparé par une virgule. S'il y a plusieurs notes dans un temps, il peut arriver que ces notes soient d'inégale durée ; on réunit alors par un trait, ou même au besoin par deux traits, toutes celles qui, par leur ensemble, représentent une seule unité de durée.

Les tenures ou syncopes s'expriment par un point placé dans la ligne des chiffres. Il est seul, si le son précédent doit se prolonger pendant un temps ou une mesure; il est réuni avec d'autres notes, si le son ne doit se prolonger qu'une partie aliquote du temps ou de la mesure.

Enfin le zéro est naturellement indiqué pour exprimer les silences, soupirs, demi-soupirs. Il tient la place du chiffre et marque le temps que doit durer le silence, de même que le chiffre marque le temps que doit durer le son.

Ce que nous avons dit suffit pour donner une idée du système de notation de Rousseau. En résumé, sa musique est exprimée par des signes moins nombreux et plus simples ; elle conserve toujours le même nom aux mêmes caractères ; elle représente les intervalles et leurs rapports par les

caractères mêmes des notes ; elle distingue plus nettement les notes, les temps et les silences ; elle indique mieux le mode ; elle est à la fois plus logique, plus claire, plus facile à noter, plus aisée à apprendre,- moins volumineuse et moins diffuse, moins coûteuse à acheter.

Et pourtant elle n'eut pas de succès. Les trois académiciens chargés de l'examiner eurent de nombreuses conférences avec l'auteur ; ils lui posèrent des objections; celui-ci y répondit victorieusement, à ce qu'il lui semblait ; mais allez donc persuader un savant! Ils lui opposèrent notamment un certain P. Souhaitti, qui avait aussi imaginé un procédé de notation par les chiffres. Il est vrai que le système du P. Souhaitti était très incomplet et différait notablement de celui de Rousseau ; il est vrai encore que celui-ci ignorait jusqu'à l'existence du P. Souhaitti ; ces messieurs n^en conclurent pas moins que l'invention de Rousseau n'était pas une invention. Ils trouvèrent aussi, par d'autres raisons qui ne valaient pas mieux, des inconvénients et des défauts, là où ils auraient mieux fait de voir des avantages. Enfin, comme conclusion, ils donnèrent à l'auteur force compliments et prononcèrent que son système n'était ni neuf ni utile. Rousseau ne pouvait accepter un tel jugement ; il en appela au public, et composa à cet effet sa Dissertation sur la musique moderne, dont nous avons parlé ci-dessus.

Cependant, si ses rapports avec l'Académie lui furent peu utiles pour le but précis qu'il se propo-

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