TOME I
LA VIE ET LES ŒUVRES
sait, ils lui servirent beaucoup dans un autre sens : ils le firent connaître. Des éloges décernés par l'Académie des Sciences ne sont jamais à dédaigner. Rousseau arrivait d'ailleurs dans un monde et dans un moment des plus favorables. On était en plein xviii'' siècle. Les esprits, surtout à Paris, étaient agités par une sorte de fermentation universelle ; on était las des vieilles idées et de l'ancien régime ; on voulait à tout prix du nouveau, quel qu'il fût ; il n'y avait pas d'utopie qui n'eût ses admirateurs, pas de projet qui n'eût ses adhérents, pas de charlatan qui n'eût ses prôneurs. La rehgion avec ses dogmes, la morale avec ses principes, la société avec ses bases, tout était repris en sous-œuvre ; la littérature, la philosophie, les sciences, et jusqu'aux questions économiques et financières captivaient l'intérêt et excitaient les passions, comme le font aujourd'hui la politique et les affaires ; les hommes de lettres étaient les arbitres des salons, aussi bien que des académies. Jean-Jacques avait su tirer parti de ses recommandations ; la nouveauté de son système, l'accueil demi-flatteur de l'Académie, l'amitié de Diderot et de quelques hommes influents lui acquirent une sorte de notoriété ; bientôt il fut en relations avec tout ce que Paris possédait de plus distingué ; il n'était pas encore un personnage, mais à la première occasion il pouvait le devenir. Il comptait à cet effet sur sa Dissertation. 11 avait dû, pour la l'aire^ dire adieu, pendant deux ou trois mois, à toute autre préoccupation ; il s'obstinait à croire que là était pour lui la gloire et la fortune. L'événement donna le change à ses espérances ; la célébrité, que ne lui procura jamais la musique, devait lui arriver d'un tout autre côté. Pour commencer, il fallait
trouver un libraire. Jean-Jacques n'avait pas le moyen de faire publier son ouvrage à son compte, et les libraires n'ont pas l'habitude de prodiguer leurs faveurs aux débutants. Il finit par obtenir avec peine un traité à moitié frais. Cette difficulté une fois résolue, il attendait quelque argent de son œuvre ; mais, malgré l'appui de l'abbé Desfontaines et d'autres journalistes, elle eut un médiocre succès, et il dut s'estimer heureux de n'y perdre que le prix du privilège.
Un des reproches qu'on faisait à son invention était qu'elle manquait de la sanction de l'expérience ; une jeune Américaine, M^^^ des Roulins, qu'il mit en trois mois en état de déchiffrer et de chanter la musique, même difficile, fut la réponse victorieuse qu'il fit à l'objection. Mais il aurait fallu lancer ce succès aux quatre vents du ciel; Jean- Jacques déclare qu'un tel effort était au-dessus de son pouvoir. Il avait jeté d'abord tout son feu, avait épuisé toute l'activité compatible avec sa nature nerveuse, capable d'un premier mouvement énergique, mais incapable de le soutenir. Il retomba ensuite dans son indolence naturelle, et l'effort inutile qu'il avait fait n'eut d'autre résultat que d'y ajouter le dégoût. Il lui restait encore quelques louis ; il se mit tranquillement à les manger, sans souci du lendemain et sans songer qu'avant trois mois il serait à bout de ressources. Il passait la moitié de ses journées à apprendre des vers, l'autre à jouer aux échecs. Il voulait arriver à une supériorité quelconque, ne fût-ce qu'au jeu d'échecs. « Primons, n'importé en quoi, se disait-il, je serai recherché ; les occasions se présenteront, et mon mérite fera le reste. » Idée ridicule, qu'il appelle le
sophisme de son indolence ; on pourrait l'appeler plus justement encore le sophisme d'un caractère égoïste, qui ne veut pas voir que l'homme est sur la terre, non pour primer, mais pour remplir ses devoirs dans la situation où la Providence l'a placé et pour être utile à la société La nécessité même où il était de se faire une position n'était pas capable de le décider à presser ses protecteurs. Mably, Fontenelle et Marivaux furent presque les seuls qu'il continua à voir de temps en temps. Il dit que ce dernier loua sa comédie de Narcisse et consentit à la retoucher ; cela ferait peu d'honneur au goût de Marivaux. On peut remarquer d'ailleurs que les premières pièces de Rousseau sont tout à fait, sauf la grâce, dans le goût de cet écrivain. La Bibliothèque de Neuchâtel en possède une entre autres. Arlequin amoureux malgré lui, trop insignifiante pour qu'il soit utile d'en parler, mais qui n'est qu'une mauvaise imitation de Marivaux
L'abbé Desfontaines lui fut plus utile, par les justes et sévères critiques qu'il lui adressa et qu'il parvint même à lui l'aire goûter. L'abbé journaliste lui démontra pertinemment qu'il ne savait encore rien, pas même écrire en français, et qu'il ferait bien de lire d'abord, afin d'apprendre à écrire ^ Mais Jean-Jacques se lia surtout avec Diderot. Diderot était du même âge que lui, aimait la musique, en savait la théorie; il ne tarda pas à acquérir sur son ami un ascendant considérable, et eut à coup sûr sa part de responsabilité daris les paradoxes révolutionnaires et impies qui font une partie
1. Revue des Deux Mondes, 15 ] Brunetière sur Marivaux. — décembre 1883; article de M. F. | 2. De Conzié, Notice, etc.
de la célébrité de Rousseau. Celui-ci, faible comme il était, plus facile à mener qu'un enfant, se serait évité bien des erreurs s'il eût su mieux choisir ses conseillers et ses amis.
Le P. Castel, un jésuite, contribua aussi à le tirer de sa léthargie. Il le détermina à user d'un nouveau moyen qui ne devait guère convenir à son antipathie pour le monde ; ce moyen consistait à faire son chemin par les femmes. Le P. Castel le recommanda lui-même à deux ou trois grandes dames : M"^'' Dupin, M°^° de Buzenval, M°^° de Broglie, fille de M™® de Buzenval. Le Révérend Père lui rappela plus tard ce temps de sa jeunesse et les bons conseils qu'il lui avait donnés alors ^
Rousseau n'eut qu'à se louer de sa docilité pour son protecteur. M""" de Buzenval et sa fille l'accueillirent bien. Cette dernière surtout, allant à son clavecin, lui fit le compliment le plus flatteur de son système, en lui montrant qu'elle s'en était occupée. Dès sa première visite, on le retint à diner, en compagnie du président de Lamoignon. Le pauvre Jean-Jacques ne faisait pas grande figure au milieu de cette brillante société. Après le diner, il essaya de se relever en lisant son Épître à Parisot, Son moyen réussit, et, à l'en croire, il arracha des larmes à ses trois auditeurs. Passe encore pour les deux dames, mais pour le grave président,, la chose est difficile à admettre.
L'entrevue avec W^^ Dupin fut plus romanesque. M™^ Dupin, malgré ses trente ans passés, était encore d'une grande beauté. La première fois que
1. L'Homme moral opposé à 1 seau..., parle P. CASTEL , 1756. l'homme physique de M. Rous- j
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Rousseau vint chez elle, elle le reçut à sa toilette, usage qui paraîtrait aujourd'hui déplacé, mais que suivaient alors les femmes les plus comme il faut et du plus grand monde, et M""" Dupin était incontestablement l'un et Fautre. Cet abord, auquel Jean- Jacques n'était pas accoutumé, fut plus que n'en pouvait supporter sa pauvre tète, et en quelques minutes, en un clin d'œil, il était devenu amoureux. Il sentit pourtant qu'il n'était pas en situation de faire à l'instant même une déclaration ; mais au risque de se fermer, par son indiscrétion, une maison qui pouvait lui être très utile pour son avenir, il usa et abusa de l'accueil bienveillant qu'on lui fit; il multiplia ses visites ; il venait dîner deux ou trois fois la semaine ; enfin, n'y tenant plus et ne sachant comment se déclarer, il écrivit. On voit qu'il n'était timide qu'à ses heures. M"'^ Dupin fît comme M""^ de Mably; elle ne prit pas au sérieux la lettre de Rousseau, la lui rendit au bout de trois jours, avec accompagnement d'une petite exhortation bien froide, et continua à le recevoir et à le protéger. Jean-Jacques aurait du se tenir pour averti ; il devint plus réservé, mais ne diminua pas ses visites; il fallut que M. de Francueil, fils de M. Dupin, lui fît comprendre que sa belle-mère les trouvait trop fréquentes. Le coup lui fut sensible, mais il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même.
Les salons de M""® Dupin étaient des plus brillants de Paris. Sa fortune, ou plutôt celle de son mari, qui était fermier général, sa beauté, son esprit, son amabilité, attiraient l'élite aristocratique et littéraire de la capitale. « On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus ; » les Rohan, les Mirepoix s'y rencontraient avec Fonte-
nelle, l'abbé de Saint-Pierre, Buffon, Voltaire et d'autres. Jean-Jacques, tout perdu qu'il était au milieu de ces splendeurs, se flattait d'en réfléchir tôt ou tard quelques rayons, et d'en retirer de l'éclat pour son propre compte.
^jme ])Qpin avait deux sœurs, qui ne la valaient pas, et dont l'une, M""" d'Epinay, jouera plus tard un rôle important dans la vie de Rousseau. Pour le moment, il dut se contenter de l'amitié de M. de Francueil ^ La musique fut le lien qui les unit d'abord. Ils étaient amateurs l'un et l'autre, ils travaillèrent ensemble. Bientôt ils se mirent aussi à faire de la chimie. Jean-Jacques, pour se rapprocher de Francueil, quitta même son hôtel de la rue des Cordiers et vint hal)iter rue Verdelet, dans le quartier Saint-Honoré. Il ne tarda pas à y être pris d'une fluxion de poitrine. « Oh ! s'écria-t-il, si Ton pouvait tenir registre des rêves d'un fiévreux, quelles grandes et sublimes choses on verrait sortir quelquefois de son cerveau ! » Ce qui en sortit fut un opéra-ballet assez agréable, mais qui ne mérite pas une telle exclamation. ]Nous voulons parler des Muses galantes, « oeuvre, dit Gérusez, d'un écolier qui ne promet pas un maitre ^ » Il fut empêché de la terminer alors par d'autres soins plus importants, ce qui fait que nous remettons à plus tard à en parler.
Il avait composé peu de temps auparavant une petite pièce de circonstance, en prose, intitulée : Les Prisonniers de guerre. Il y a peu de chose à en dire au point de vue littéraire. Elle est sans pré-
1. Francueil est le grand- | 2. Biographie Michaud, article père de M™» George Sand. — j J.-J. Rousseau.
tention ; c'est là sa plus grande qualité. Dorante, jeune officier français, prisonnier en Hongrie, se montre à la fois brave , galant et spirituel, et finit par épouser la fille d'un gentilhomme du pays, en supplantant un gros et lourd Allemand. Cette petite intrigue est agrémentée de la part du valet de Dorante par ce langage alsacien qui fait les délices des petits théâtres. Rien en tout cela de bien extraordinaire, ni pour le fond, ni pour la forme. Mais, en qualité de Français, nous ne pouvons refuser à cette pièce au moins le mérite de l'intention. Les Français venaient d'éprouver, dans la guerre de succession d'Autriche , une suite de défaites en Bavière et en Bohême. Rousseau, qui avait toujours eu de l'amour pour la France, et qui, par position, en devait avoir alors plus que jamais, eut la bonne pensée de le manifester. Sa pièce venait à propos. Des parents, des amis de ses protecteurs étaient engagés dans cette malheureuse guerre. « Jamais, dit-il, le Roi, ni la France, ni les Français ne furent peut-être mieux loués, et de meilleur cœur que dans cette pièce. » D en conclut qu'il n'osa, lui républicain et frondeur par vocation, ni l'avouer, ni la montrer. Cette pudeur est de trop, et nous avons peine à croire qu'il s'y soit soumis, au moment où son œuvre pouvait lui être si utile. Pourquoi l'aurait-il faite, s'il ne voulait la montrer à personne, et pourquoi, après trois ou quatre ans, l'aurait-il donnée à un officier de mousquetaires, s'il l'avait tenue cachée jusque-là.
On peut croire, d'après ces détails, que Rousseau ne négligeait pas autant ses intérêts qu'il en avait l'air ; mais d'autres que lui y pensaient également. Un nouvel ambassadeur, M. de Montaigu, ayant
été nommé à Venise, M""^^ de Buzenval et de Broglie lui firent proposer leur protégé en qualité de secrétaire. L'affaire ne se traita pas sans peine. Montaigu, bon militaire peut-être et ayant fait beaucoup de campagnes , mais assez pauvre homme d'ailleurs, jugeait que, s'il avait besoin de Rousseau, celui-ci, vu sa position précaire, avait encore plus besoin de lui, et il n'aurait pas été fâché de s'en faire un employé à bon marché. Rousseau demandait 1,200 francs, l'ambassadeur n'en offrait que 1,000. Francueil, qui aimait son collaborateur, Tentretenait dans sa résistance; si bien que Montaigu partit avec un autre secrétaire. Mais celui ci, à peine arrivé à Venise, se brouilla avec son patron, de sorte qu'on en revint à Rousseau. On finit par s'arranger pour 1,000 francs, plus 20 louis d'indemnité de route. Et voilà comment, après avoir essayé de dix professions, Rousseau se trouva engagé dans une nouvelle à laquelle il n'avait jamais songé sérieusement, et entra dans la diplomatie.