‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 45 sur 184 · Confessions, 1. VIL · texte numérisé non relu

Confessions, 1. VIL

Lettre du comte de Montaigu à l'abbé Alary, citée par P. Fau-

GBRE, dans son article : J.-J.

Rousseau à Venise {Correspondant, 10 et 25 juin 1888).

De Chambéry, il alla s'embarquer à Toulon, ou plutôt à Marseille ; mais en arrivant à Gênes, un incident imprévu le retarda plus que ne l'aurait fait l'autre voie ; le bateau qui le portait fut soumis à une quarantaine de vingt-et-un jours.

Une quarantaine n'est jamais agréable ; celle-ci était particulièrement pénible. On avait donné aux passagers le choix de la subir sur le bateau ou au lazaret; Rousseau seul choisit le lazaret. Il fut en conséquence transporté dans un vaste bâtiment, où il trouva juste les quatre murs, car on n'avait pas eu le temps de le meubler. Il s'y arrangea une sorte de vie de Robinson, se faisant un matelas et une couverture avec ses vêtements, des draps avec des serviettes cousues ensemble, un siège d'une de ses malles, et une table de l'autre. Il avait des livres, du papier, de l'encre, ses repas lui étaient servis régulièrement, quoique avec les précautions exigées. Il aurait ainsi atteint sans trop d'ennui le terme fixé ; il ne fut pas fâché néanmoins de voir sa détention abrégée d'une semaine, grâce à l'intervention de renvoyé de France, M. de Jonville. Il alla passer chez celui-ci le reste de son temps, se promena, s'amusa, se livra aux charmes de la société. Cela valait mieux que le lazaret.

A son arrivée à Venise, il trouva un tas de papiers que M. l'ambassadeur lui avait religieusement conservés, faute de savoir les déchiffrer et les apprécier. Rousseau, qui ignorait ce que c'était qu'un chiffre de ministre, vit que ce n'était qu'un jeu ; et pour le reste, il se mit rapidement au courant ; de sorte qu'au bout de huit jours, il avait constaté que toutes ces paperasses étaient fort insignifiantes. Cela du reste n'avait rien d'étonnant, car l'ambas-

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sade de Venise était peu importante. Montaigu n'était pas d'ailleurs un homme à qui on pût confier la moindre négociation. Cependant il lui était d'autant plus difficile de se passer de secrétaire qu'il ne savait ni dicter ni écrire ^; aussi, avait-il été obligé tout d'abord, quoique bien à contre-cœur, d'avoir recours au consul. Aussitôt qu'il eut un homme à lui, il s'empressa de reniercier le consul et de lui substituer Jean-Jacques ^ De cette façon, ce dernier qui n'avait en vue que les fonctions de secrétaire de M. de Montaigu, se trouva élevé du premier coup à celles de secrétaire d'ambassade.

Ce point a son importance. Voltaire abusant de quelques expressions équivoques de Rousseau^, prétendit publiquement à Genève que ce dernier avait été simplement le valet de M. de Montaigu. (( Si M. de Voltaire, répondit Rousseau, a dit qu'au lieu d'avoir été secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise, j'ai été son valet, M. de Voltaire en a menti comme un impudent. Si dans les années 1743 et 1744, je n'ai pas été premier secrétaire de l'ambassadeur de France ; si je n'ai pas fait les fonctions de secrétaire d'ambassade ; si je n'en ai

1. Plusieurs de ses lettres, qui sont conservées au ministère des affaires étrangères, sont aussi ridicules pour le fond qu'incorrectes dans la forai''. Il fut heureux pour l'ambassadeurque Tarrivée de Jean-Jacques vînt lui apporter le secours d'une rédaction plus frança ise et même, ma Igré son inexpérience, d'une habileté moins insuffisante(P.FAU-

GÈRE, J.-J. Rûussertu à Venise).

— 2. Rousseau dot arriver à Venise au commencement de septembre ; la première dépêche que l'on trouviî écrite de sa main, au ministère, porte la date du \ \ si'pt mbre (P. Faugèhe). — 3. Voir Lettres de Rousseau à Dnlheilf chargé par intérim des af- I fairt'S étrangères, 8 et 15 août, I septembre et 11 octobre 1744.

pas eu les honneurs au Sénat de Venise, j'en aurai menti moi-même »

« Il est vrai, dit-il ailleurs, que j'ai été domestique^ de M. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise, et que j'ai mangé son pain, comme ses gentilshommes étaient ses domestiques et mangeaient son pain ; avec cette différence que j'avais partout le pas sur les gentilshommes, que j'allais au Sénat, que j'assistais aux conférences et que j'allais en visite chez les ambassadeurs et ministres étrangers, ce qu'assurément les gentilshommes de l'ambassadeur n'auraient osé faire. Mais bien qu'eux et moi fussions ses domestiques, il ne s'ensuit pas que nous fussions ses valets ^ »

Voltaire fît faire, au ministère des affaires étrangères, des recherches qui, malgré ses dires, n'étaient pas concluantes. Rousseau, de son côté, en appela au témoignage de plusieurs de ses collègues, qui étaient revenus à Paris à l'époque où il écrivait. II aurait pu citer de même tout ce qu'il fit à Venise, ses actes comme sa correspondance. Ses lettres à son confrère M. Dupont, secrétaire de M. de Jonville*, à M"^*^ de Warens^ à M^*^ de Montaigu ellemême®, protestent contre ce titre de valet; ses querelles avec M. de Montaigu après qu'il l'eut quitté, ses réclamations au ministre des affaires étrangères, ne sont point disputes de valet à maître ; enfin les

1. Billet à M. de Voltaire, 31 mai 1765. — 2. Le mot dôme^ tique se disait anciennement des individus attachés à une grande maison, même quand ils étaient gentilshommes et que l'emploi

était important. {Dictionnaire de LiTTRÉ.) — 3. Réponaes aux quesiions faites par M. de Chauvel, 5 janvier 1767. — 4. 25 juillet 1743. — 5. 5 octobre 1743. — 6. 23 novembre

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archives diplomatiques elles-mêmes serviraient au besoin à lui donner raison contre son contradicteur. M. de Bourquenay a découvert au consulat de France à Constantinople une pièce qui montre l'importance du rôle de Rousseau. Saint-Marc Girardin, qui la cite, en fait ressortir la portée *. Mais qu'importaient les preuves à M. de Voltaire, il n'en continua pas moins ses mensonges ^

Non seulement donc Rousseau fut (sans titre officiel toutefois) secrétaire d'ambassade, mais il manifesta, dans cette position, des qualités qu'on ne lui aurait pas soupçonnées : il fut à la fois probe et habile. Il se vante, non sans raison, de s'être montré le défenseur impartial, mais inflexible, des droits de la France, et de les avoir, quoique étranger, soutenus avec plus d'énergie et d'efficacité que bien des Français. Ainsi, l'ambassade jouissait d'une espèce de privilège de franchise ou d'asile, il le maintint; certains profits revenaient au secrétaire sur les passeports, il en dispensa les Français, mais les exigea rigoureusement de tous les étrangers, quels qu'ils fussent. Cela faillit lui causer des désagréments, non seulement de la part de quelques étrangers influents, mais aussi de celle de Montaigu qui, toujours mesquin, prétendit entrer en compte avec lui. Rousseau en fut quitte pour prendre à sa charge les frais de bureau ; ce qui ne l'empêcha pas de faire au sous-secrétaire, l'abbé de

l. Revue des Deux Mondes, janvier 18a2. Voir aussi un autre article du même auteur, sur le séjour de Rousseau à Venise, Journal des Débats, 22 janvier 1862, et surtout l'ar-

ticle de M. P. Faugère, dans le Correspondant. — 2. Lettres de Voltaire à Damilaville, 11 auguste, 29 auguste et7.uovembre 1766.

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Binis, sa petite part de profits. Son exactitude d'ailleurs était telle qu'il aimait mieux supporter personnellement les conséquences d^une négligence que de donner la moindre prise contre lui.

On voit que Montaigu, qui était incapable d'avoir une idée par lui-même, aurait pu sans inconvénient prendre son secrétaire pour conseil. Sa vanité s'y opposant, il préféra se mettre à la remorque de l'ambassadeur d'Espagne. A tant faire que d'avoir un directeur, le choix était sensé, les deux cours ayant à peu près les mêmes intérêts. Par une conséquence assez naturelle, les deux secrétaires ne tardèrent pas à se prendre d'affection, et Carrio, le secrétaire de fambassadeur d'Espagne, resta jusqu'à la fin un des amis les plus intimes de Rousseau.

Cependant, l'insuffisance présomptueuse et entêtée de Montaigu était une cause permanente d'embarras pour le secrétaire. Quoique celui-ci n'eût pas la responsabilité des sottises qui lui étaient imposées, il lui en coûtait néanmoins de s'y soumettre. Il est vrai que Montaigu, signant souvent sans lire, ou même ne signant pas du tout, laissait à son subordonné bien des moyens de réparer ses maladresses. Rousseau n'avait garde de négliger les occasions d'être utile à la France et aux Français. Les circonstances lui auraient même permis dit-il, de le faire dans un ou deux cas assez graves. Après la mort de Philippe V, l'Autriche avait élevé des prétentions sur le royaume de Naples. Don Carlos était dans une situation assez précaire et n'avait pu encore se faire reconnaître par les Puissances. Sur ces entrefaites, fambassade de Venise fut informée qu'un agent désigné était parti de Yienne et se rendait dans les Abruzzes, afin de les soulever en faveur des

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Autrichiens. Il était urgent de prévenir le marquis de l'Hôpital, ambassadeur à Naples ; mais, suivant sa coutume , Montaigu n'était pas là ; Rousseau écrivit la dépêche et la signa. Peut-être est-ce à elle, ajoute -t-il, que la maison de Bourbon doit la conservation du royaume de Naples. Cet avis servit à Jean-Jacques auprès de l'Hôpital, qui ne s'en cacha pas; il lui nuisit auprès de Montaigu, qui regardait les compliments faits à un homme sous ses ordres comme un vol commis contre lui-même.

L'histoire est jolie et ferait honneur à Rousseau , si elle était vraie; malheureusement elle ne l'est pas. Il eut^ dit M. P. Faugère, l'imprudence de la raconter à un grand diner, chez M°"' d'Epinay; mais un ancien diplomate lui représenta fort sèchement qu'il n'avait pu remplir aucune fonction publique à Venise, étant simple secrétaire de l'ambassadeur, et non de l'a^nbassade. Jean-Jacques rougit beaucoup et se tut*. Faut-il, par la même raison, reléguer également parmi les contes une anecdote analogue, quoique de moindre importance, qui lui serait arrivée avec l'ambassadeur de Constantinople?

Malgré cela, laissons-le se rendre le témoignage qu'il servit l'ambassadeur, dont il était l'employé, et la France, à qui il ne devait rien,; d'une façon irréprochable ; qu'il mérita et obtint l'estime de la République et de tous les ambassadeurs avec lesquels il fut en relations; qu'il gagna l'afïection de tous les Français, y compris le consul qu'il avait supplanté. Sauf les réserves que nous venons d'indiquer, ces éloges pompeux sont en effet à peu près vrais. Ils doivent suffire à sa gloire; on préférerait

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