TOME I
LA VIE ET LES ŒUVRES
la plupart italiens, le seul honnête homme ou à peu près? Est-il vrai que ces domestiques infidèles, forts de la complaisance où de l'appui de leur maître, aient résolu de perdre le censeur inexorable de leurs vices, le seul qui ait osé leur tenir tête? Est-il vrai que la crapule et la débauche introduites dans le palais, presque dans la chambre de l'ambassadeur, aient soulevé les scrupules du secrétaire, que la lésinerie et la malpropreté des repas aient offensé sa délicatesse, que les passe-droits et les impolitesses aient éveillé sa susceptibilité? Est-il vrai qu'il ait montré dans ces circonstances une dignité, une décence, une fierté qu'on ne lui avait pas connues jusque-là? Peut-être. Mais il est vrai aussi que Rousseau avait une profonde antipathie pour Montaigu ; il est vrai qu'il avait une faculté d'exagération qui l'empêchait de voir la moindre chose dans ses véritables proportions, une susceptibilité qui le rendait bien mauvais juge dans sa propre cause, une inconstance qui le dégoûtait promptement des choses qui l'avaient le plus séduit d'abord. Il est vrai aussi que le pudique Jean-Jacques, un moment après avoir fait parade de ses sentiments d'honnêteté et de décence, ne se gêne pas pour raconter certaines aventures assez égrillardes auxquelles il prit part. Qu'on tempère donc (et Jean-Jacques semble y consentir *) les torts de l'un par les susceptibilités de l'autre, les prétentions aristocratiques du grand seigneur par la morgue démocratique du Citoyen de Genève, les exagérations de
1. Lettre à Dutheil, 8 août 1744. Voir aussi la lettre dans laquelle Montaigu explique
à l'abbé Alary ses gi'iefs contre Rousseau. (P. Faugère.)
rimagiDation et du souvenir par la réalité simple et prosaïque, et l'on aura plus de chances d'approcher de la vérité. Mais après cette opération, et sans attacher une importance excessive à des misères, on n'en devra pas moins laisser la plus grande somme de torts au compte de M, de Montaigu. Jean-Jacques, vraisemblablement, ne se dépouilla pas de ses défauts en prenant la livrée de l'ambassadeur ; mais, sans avoir eu la conduite exemplaire et irréprochable dont il se vante, il fut suffisamment intelligent et honnête ; c'est déjà beaucoup ; il y en a bien d'autres dont on ne pourrait pas faire le même éloge.
La première querelle un peu sérieuse entre Jean- Jacques et son patron eut pour motif une question d'étiquette. L'ambassadeur devant avoir un jour à diner le duc de Modène, prétendit que Rousseau, qui n'était pas même gentilhomme, n'aurait, pas plus que les gentilshommes de sa maison, place à sa table. Rousseau soutint que son titre de secrétaire lui donnait le pas sur tous les gentilshommes, et que l'usage lui donnait le droit de diner, en grande cérémonie, avec le doge lui-même. Le duc de Modène ne vint pas. Cela trancha la difficulté , mais n'arrêta pas les taquineries et les injustices de Montaigu. Cependant, comme celui-ci avait besoin d'un secrétaire intelligent et sachant l'italien, et pensait qu'il aurait de la peine à remplacer celui qu'il possédait , il ne voulait que le mater et non le renvoyer. 11 avait même trouvé, pour y réussir, un excellent procédé, c'était de lui enlever les moyens de s'en aller en ne lui payant pas son traitement. Jean-Jacques avait- beau réclamer, demander son compte et son congé, son insistance était inutile. A
LA VIE ET LES (EUVRES
la fin, îl se fâcha tout à fait, et écrivit au frère même de Montaigu. La réponse fut faite à l'ambassadeur ; on put jug-er à sa colère de ce qu'elle devait être. Le malheur est qu'elle ne procura pas à Rousseau son traitement, et qu'elle ne fit qu'envenimer le différend ; de sorte qu'il n'eut d'autre ressource que de prendre ou de recevoir son congé; car, sur ce point, ses lettres ne sont pas d'accord avec ses Confessions.
Il se donne naturellement le beau rôle dans la scène qui eut lieu à cette occasion. Quand on songe que tous, ou presque tous les faits qu'il rapporte sont confirmés par sa correspondance du moment^, on ne peut guère révoquer en doute sa sincérité, tout en tenant compte de sa passion. C'est encore, il est vrai, son témoignage, mais donné dans des circonstances qui en augmentent l'autorité^ alors que la présence de son contradicteur et de ses témoins eût rendu facile la constatation d'un mensonge. A la fureur du maitre, il opposa la dignité hautaine et calme de l'homme sûr de son droit. Montaigu ne trouva rien de mieux que de l'accuser d'avoir vendu ses chiffres. Vos chiffres, lui répondit Rousseau d'un ton moqueur, vous trouveriez difficilement un homme assez sot pour en donner un écu. Puis, voyant que Montaigu faisait mine d'appeler ses gens pour le jeter par la fenêtre ; trouvez bon, ajouta-t-il en fermant la porte que cette affaire se passe entre nous; et, lui faisant ses adieux, il s'en alla, la tête haute, avec la gravité d'un sénateur romain. Il était resté quatorze mois chez M. de Montaigu.