Lettres à DutheV, 8 et 1o août 17i
LA VIE ET LES ŒUVRES
et lui fit voir ces enfants ; la plupart étaient horribles ; il n'en continua pas moins à se les figurer charmantes toutes les fois qu'il les entendit. Enfin, tout cela ne lui suffisant pas, s'il n'exécutait luimême, il trouva moyen de faire, avec quatre ou cinq symphonistes, de petits concerts. Il y répétait les plus beaux morceaux des opéras qu'il avait entendus. Il y essaya aussi plusieurs airs de ses Muses Galantes. Pour comble de bonheur, il eut la joie d'en voir jouer et danser deux ballets au célèbre théâtre de Saint-Jean-Chrysostome.
Heureux s'il s'était borné à ces distractions ; mais il voulut goûter aussi d'autres plaisirs. Les plaisirs de Venise sont, hélas ! les plaisirs de partout. Le consul avait deux filles ; Jean-Jacques ne pouvait décemment jeter ses vues sur elles; les maitresses étaient trop chères pour sa bourse ; il eut la pensée d'en avoir une de moitié avec son inséparable Carrio. Ils commencèrent à cet effet à faire élever une toute jeune fille, trop jeune même pour servir à leurs passions; mais la pauvre enfant leur fit pitié ; ils l'auraient plutôt protégée que déshonorée. Jean-Jacques partit sur ces entrefaites, et la chose n'eut pas de suites.
Restent deux aventures de courtisanes, assez malpropres et qu'il est difficile de présenter aux lecteurs honnêtes. Les détails d'anatomie physique et morale qu'elles contiennent sont également répugnants et seraient plus à leur place dans V Assommoir que dans un livre sérieux. Rousseau, qu'on regarde avec raison comme un des pères du Romantisme , était bien aussi réaliste à ses moments. Les romans et le théâtre ont l'habitude d'idéaliser le vice. Jean-Jacques l'idéalise et le matérialise tout à
la fois. C'est la nature, dira-t-on. — Oui, mais c'est la nature corrompue; on doit se garder de la dévoiler au public. Nous pourrions donner en preuve de ce que nous avançons la Padoana et Zulietta; nous croyons mieux faire de les passer sous silence.
Il était temps, ne fût-ce que par crainte pour sa peau, que Jean-Jacques partît de Venise. Il se rendit à Genève; il eut même, à ce qu'il prétend, l'intention de s'y arrêter, afin de se ménager un retour auprès de M""^ de Warens. Cependant, s'il avait un si grand désir de vivre avec elle, comment, passant si près de sa demeure , ne l'honora-t-il pas seulement d'une visite? Son affection pour M""" de Warens avait reçu de rudes atteintes , cela n'est pas douteux ; mais alors qu'il ne continue pas à en faire parade.
Il traversa Nyon sans voir son père. Non par indifférence, grand Dieu! mais uniquement parce qu'il craignait les reproches de sa belle-mère. A Genève, un ami commun, le libraire Duvillard, lui fit sentir son tort. Afin de le réparer, ils reprirent ensemble la route de Nyon et descendirent au cabaret. Duvillard alla chercher le père Rousseau; tous trois soupèrent de compagnie, passèrent une soirée délicieuse, et de cette façon, Jean-Jacques eut la satisfaction de voir son père, et celle, non moins vive, de ne pas voir sa belle-mère. Enfin, il arriva à Paris avec l'intention bien arrêtée d'employer tous les moyens pour obtenir justice.
Le bruit de son histoire l'avait devancé. Il avait écrit , vraisemblablement de Genève , une nouvelle lettre au ministre ; il lui en remit une dernière aussitôt qu'il fut à Paris. De son côté, Montai gu avait envoyé aussi ses informations. Jean-Jacques, du reste, ne se posait point en solliciteur; il ne de-
LÀ VIE ET LES ŒUVRES
mandait pas d'emploi; mais il lui importait que le public sût si, oui ou non, il avait mérité son sort. Rien de plus facile , disait-il , que de s'en assurer. (( S'agit-il de l'intérêt; le compte que j'aurai l'honneur de vous remettre, écrit de la propre main de M. le comte de Montaigu, est un témoignage sans réplique, qui ne fera pas honneur à sa bonne foi. S'agit-il de l'honneur; tout Venise a vu avec indignation les traitements honteux dont il m'a accablé »
Tout Paris le voyait également et ne se faisait pas faute de le dire; mais qu'il y avait loin de cette sympathie platonique à la réparation effective! Montaigu était l'ambassadeur, Rousseau n'était que le secrétaire; Montaigu était Français, Rousseau était étranger; Rousseau surtout étant l'employé personnel de Montaigu, l'affaire semblait devoir s'arranger entre eux; le Gouvernement avait peu de chose à y voir. Aussi le malheureux Jean-Jacques fut-il en définitive abandonné à la discrétion de son contradicteur. On convint que c'était inique, mais les mœurs du temps le voulaient ainsi.
Il espérait qu'à force de crier, de tempêter, de traiter publiquement Montaigu comme il le méritait, il éveillerait l'attention et en profiterait pour réclamer un jugement. Au lieu de cela, on le laissa crier; on fit même chorus avec lui; si bien qu'à la fin, las d'avoir toujours raison et de n'obtenir jamais justice, il perdit courage et en resta là. Mais on peut se figurer l'indignation qui lui monta au cerveau « contre ces sottes institutions sociales , où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif