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Rameau, Erreurs sur la musique dans l'Encyclopédie

LÀ VIE ET LES ŒUVRES

Tout le monde, du reste, ne fut pas aussi sévère que Rameau. M""" de la Poplinière, en élève docile de l'auteur de la Princesse de Navarre , opina du bonnet et se montra mécontente; M. de la Poplinière , au contraire , fut enchanté et parla autour de lui du nouveau maestro ; si bien que le duc de Richelieu voulut entendre Tœuvre, et qu'elle fut exécutée à grand orchestre en sa présence, aux frais du Roi. « M. Rousseau, dit le duc quand elle fut terminée, voilà de l'harmonie qui transporte. Je n'ai jamais rien entendu de plus beau; je veux donner cet ouvrage à Versailles. » Les Muses Galantes ne furent pourtant pas représentées devant le Roi. Deux ans après , en 1747, elles passèrent à TOpéra , et en 1761, elles furent jouées devant le prince de Conti. Après la mort de Rousseau, Thérèse resta en possession de l'unique manuscrit contenant la partition; elle n'en tira aucun partit On ne peut pas dire que la gloire de l'auteur ait eu à souffrir de cette négligence.

Pour se consoler des retards apportés à l'exécution de son opéra, il se mit à en faire un autre, auquel il n'aurait pas même songé , si la faveur de Richelieu ne le lui avait imposé. Malheureusement^ il y rencontra de nouveau l'opposition de Rameau. Tout Versailles fut en fêtes à l'occasion de la vic-

1. Note sur les manuscrits de J.-J. Rousseau remis au Comité d'Instruction publique par le citoyen René Girardin père.

Cette note est en tête des Let-

tres authographes de J. -J. Rousseau à M™e de Luxembourg , conservées à la bibliothèque de la Chambre des députés.—

toire de Fontenoy. On joua au théâtre des Petites- Écuries plusieurs opéras , entre autres la Princesse de Navarre, dont les paroles étaient de Voltaire et la musique de Rameau. On voulut toutefois pour la circo;Qstance , réformer la pièce, et on lui donna le nom de Fêtes de Ramire. Voltaire et Rameau étant l'un et l'autre empêchés, Richelieu chargea Rousseau de faire les remaniements. Celui-ci sentant que c'était une grosse responsabilité, mais aussi que cela pourrait être une bonne fortune pour lui de toucher aux vers de Voltaire , désira s'assurer de son assentiment. Sa lettre, comme on le pense bien, est toute pleine du témoignage de sa propre faiblesse et de son admiration pour le grand homme. On peut remarquer cependant que lorsqu'il l'écrivit, son travail qui, d'après lui, dura deux mois, devait être fort avancé. La lettre, en effet, est du 11 décembre, et la représentation eut lieu le 22 \

Voltaire ne pouvait voir en Rousseau un futur rival et un contradicteur ; peut-être crut-il découvrir au contraire dans sa naissante célébrité un satellite de plus pour sa personne. Aussi, sa réponse estelle aimable et louangeuse. « Vous réunissez, Monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne... Heureusement il est entre vos mains; vous en êtes le maître absolu ; j'ai perdu tout cela de vue ^ »

1. Voir Lettre de Rousseau à j 2. Réponse de Voltaire, 15 dé- Voltaire, \\ décembre 1745. — ; cembre 1745.

Rousseau ménageait moins Rameau, et Rameau était plus exigeant et plus maussade; double motif pour que l'affaire ne se passât pas aussi aisément de ce côté. M""" de la Poplinière , éternelle prôneuse de son maître , se montrait impitoyable. Rameau remania les remaniements de Rousseau , sauf l'ouverture, qu'il n'eut pas le temps de refaire et que Jean-Jacques avait refusé de lui communiquer. Enfin, disent les Confessions , Rameau aima mieux faire supprimer son nom du livret que de le voir associé à celui de Rousseau \ Le malheureux Jean- Jacques , ballotté entre le duc de Richelieu , qui le favorisait, et M""^ de Poplinière, qui l'avait pris en aversion^ ne pouvait arriver à rien. Il tomba malade de chagrin et de dépit. Quand il fut en état de sortir, Richelieu avait quitté le ministère. Que pouvait-il sans lui? Son temps, ses honoraires, ses dépenses, les fruits et l'honneur de son travail, tout était perdu; ses espérances étaient encore une fois déçues.

Mais en ce moment un autre événement, nous ne savons si nous devons dire une autre peine, détourna ses soins ; son père vint à mourir. Il avoue lui-même que les embarras de sa situation l'empêchèrent de ressentir cette perte comme il l'aurait fait dans un autre moment. Ce qui signifie qu'il avait besoin d'argent, et que le plaisir d'hériter compensa ou tempéra sa douleur. La somme qu'il toucha s'éleva à 1,500 florins, comme pour la succession de sa mère ^ Il craignait que le défaut de preuves juri-

4. C'est une erreur; le seul nom cité est celui de Laval, auteur du ballet. — Voir le

livret, 14 p. in-4o. — 2. Mu- GNTER, ch. VI.

cliques de la mort de son frère ne suscitât des difficultés. Il pria son ami Gauffecourt d'être son mandataire officieux et s'en trouva bien.

Dieu nous garde de passer sous silence les actions vertueuses de Rousseau ! Un soir donc , en rentrant chez lui, il trouva une lettre qui devait contenir l'heureuse nouvelle du règlement de sa succession. Laissons-le parler : « Je la pris pour l'ouvrir avec un tremblement d'impatience dont j'eus honte audedans de moi. Eh quoi ! me dis-je avec dédain, Jean-Jacques se laisserait-il subjuguer à ce point par l'intérêt et par la curiosité ? Je remis sur-lechamp la lettre sur la cheminée ; je me déshabillai, me couchai tranquillement, dormis mieux qu'à mon ordinaire et, le lendemain, me levai assez tard, sans plus penser à ma lettre. En m'habillant, je l'aperçus ; je l'ouvris sans me presser. J'y trouvai une lettre de change. J'eus bien des plaisirs à la fois ; mais je puis jurer que le plus vif fut celui d'avoir su me vaincre. »

IN'en déplaise à Jean-Jacques, cet acte est tout chrétien, et, qui plus est, appartient à la haute spiritualité catholique. Il a son nom dans la langue de l'ascétisme et s'appelle la mortification. Il serait difficile à la raison d'en rendre complètement compte ; en revanche, les livres de piété et les vies de saints sont émaillésà chaque page de semblables traits. Rousseau ajoute qu'il en pourrait citer vingt à son actif ; tant mieux pour lui ; cela prouve qu'il se laissait parfois emporter au-dessus de la raison, jusque dans les régions du surnaturel. Que ne l'at-il fait plus souvent!

Pendant qu'il était en veine de bonnes œuvres, il envoya à M"""" de Warens une petite part de l'héri-

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tage qu'il venait de recueillir. Il aurait bien désiré lui donner davantage, mais d'abord il fallait vivre. D'ailleurs la malheureuse femme était tombée si bas qu'on ne pouvait savoir si les secours qui lui étaient destinés ne serviraient pas plutôt à engraisser ses exploiteurs qu'à satisfaire ses besoins. Elle avait même manœuvré de telle façon, que la pension du Roi de Sardaigne ne lui était plus payée, si même elle ne lui était officiellement retirée. Jean- Jacques s'employa auprès des gouvernements de France et d'Espagne pour lui en obtenir une autre; mais n'avait-il pas plutôt besoin d'être protégé, qu'il ne pouvait protéger ses amis * ? S'il pouvait toutefois essayer de venir en aide à son ancienne maîtresse, il était moins à l'aise pour la sermonner, étant lui-même dans une situation analogue à la sienne : dans la misère comme elle, engagé comme elle dans d'indignes liens, et peut-être non moins exploité qu'elle, quoique d'une autre manière.

Il apprenait en effet à ses dépens que le désordre des mœurs coûte cher. Passe encore s'il n'avait eu à sa charge que Thérèse ; mais avec elle s'était abattue, comme une nuée de vautours, toute une famille avide de profiter de la curée que lui promettait la faiblesse de caractère du nouveau couple. Ils n'étaient guère plus capables de se défendre l'un que l'autre, et la mère Le Vasseur était insatiable.

1. Lettres à M'"« de Warens, 25 février 174S et fin de 1743, avec Mémoire à l'appui. — Deux Lettres de février 1747. La pension subit, en effet, de longs retards, pendant Foccupation espagnole (1743-1749); mais l'arriéré fut payé et M'°« de

Warens ne perdit rien. Quant à ses entreprises ruineuses, il est sûr que, presque jusqu'à son dernier jour, aussitôt qu'elle était forcée d'en laisser une, c'était pour se jeter dans une autre. Voir I MuGNiER, ch. VII, et passim.

Sœurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors une sœur mariée, à Angers. On ne peut voir sans dégoût celui qu'on devrait nommer le philosophe de Genève, en proie à cette bande d'affamés, se faisant l'un d'eux, les appelant des noms de tantes, de nièces; se laissant appeler oncle ou neveu. Mais le malheureux était engagé dans le fatal engrenage ; il lui aurait fallu, pour s'en arracher, une dose d'énergie qu'il ne possédait pas. Au lieu donc de planter là Thérèse et sa suite, il se mettait en peine de les nourrirtous.il essaya de nouveau, mais en vain, de faire représenter son opéra. Il eut meilleur espoir pour sa pièce de Narcisse et la fit recevoir aux Italiens, mais il ne put la faire jouer. Enfin il dut s'estimer heureux de reprendre, chez M""" Dupin et M. de Francueil, ses fonctions de secrétaire à 8 ou 900 francs.

Francueil s'était engagé à faire répéter les Muses galantes, il tint strictement parole ; la pièce fut répétée ; mais il fit en sorte, dit Rousseau, qu'elle ne fût pas jouée. Une de ces répétitions eut lieu sur le Grand Théâtre, devant un nombreux auditoire. Elle fut applaudie ; cependant l'auteur vit qu'elle était défectueuse sous plusieurs rapports ; lui-même la retira sans rien dire.

Désabusé de la gloire, il prit le parti de s'attacher à ses fonctions. Elles l'obligèrent à avoir un logement dans le quartier Saint-Honoré (rue Jean- Saint-Denis, près de l'Opéra) mais il tenait encore davantage à conserver celui qu'il avait loué pour Thérèse, au haut de la rue Saint-Jacques. Il y allait souper presque tous les soirs. Le jour, il écrivait sous la dictée de M™^ Dupin et l'aidait à un ouvrage qu'elle préparait avec son mari, sur le mérite

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des femmes, ou bien il faisait de la chimie avec Francueil. On a encore à Chenonceaux des liasses de manuscrits de la main de Rousseau*.

Le surplus de son temps, quand il lui en restait, était pour ses amis. Le principal et le plus connu était Diderot. Diderot avait sa Nanette, comme lui sa Thérèse ; c'était entre eux une conformité de plus. Jean-Jacques se lia également avec Condillac, qu'il représente ici comme un homme obscur et ignoré dans la littérature, peut-être pour se donner le plaisir de le tirer, en paroles du moins, de son obscurité.

Il se vante même d'avoir contribué à trouver un libraire à l'auteur de V Essai sur l'oingine des connaissances humaines^ et de l'avoir mis en relations avec Diderot. Tous trois venaient dîner ensemble un jour chaque semaine au Palais-Royal, à l'hôtel du Panier fleuri. C'est dans une de ces réunions que fut conçu entre Rousseau et Diderot le projet de publier à tour de rôle , sous ce titre , le Persifleur y une revue critique des productions littéraires françaises et étrangères. Jean -Jacques se chargea du premier numéro ; il n'en parut jamais . d'autre \

Cet essai aurait sans doute eu du retentissement s'il avait duré. Tel qu'il est, on n'y peut voir qu'une boutade assez spirituelle et une sorte de programme. L'auteur, afin de se donner le droit de persifler les autres, commence par se persifler lui-même. Dide-

1. Mémoires de M^'^d'Épiiiay^ édit. Boiteux, t. I, ch. viii, en note. ~ G. Sand, Histoire de ma vfe^ cil. il. Le château de

Chenonceaux appartenait à M'"° Dupin. — 2. Voir aux Œuvres.

rot montra à d'Alembert ce petit écrit de son ami. Rousseau entra ainsi en relations avec d'Alembert ; tel fut sans doute pour lui le résultat le plus clair de son Persifleur.

Francueil ayant été passer l'automne de 1747 à Chenonceaux, Jean-Jacques l'y accompagna. La vie opulente et facile du grand seigneur à la campagne lui était inconnue; il n'eut pas de peine à s'y faire et devint en peu de temps « gras comme un moine. » Malgré, ou peut-être à cause de son originalité, il entra fort avant dans les bonnes grâces des dames, et fut bientôt leur ami et leur conseiller. Sa sauvagerie servait d'excuse à son sans-gêne et à son manque d'usages.

Il lui fallait cependant payer sa bienvenue. Il le fit à sa manière et composa deux ou trois morceaux littéraires qui lui donnèrent une grande importance. On sait la considération dont on entourait à cette époque les hommes de lettres. Il n'y avait pas de maison aristocratique qui n'eût les siens ; on leur faisait presque la cour ; les dames les comblaient de prévenances. Eux, de leur côté, recevaient ces honneurs comme une dette, et non contents de traiter, en quelque sorte, d'égal à égal avec les plus hauts seigneurs et les femmes du plus grand monde, affectaient souvent une espèce de supériorité qu'on subissait sans se plaindre. Les productions de Rousseau étaient donc bien venues à Chenonceaux. On y jouait la comédie, on y faisait de la musique, on y récitait des vers ; quelle heureuse fortune d'avoir à

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côté de soi un homme qui était à la fois auteur dramatique, poète et musicien !

Parmi les œuvres que Rousseau composa à Chenonceaux, on doit citer V Engagement téméraire'^. Un des plus grands reproches qu'on puisse faire à cette comédie, c'est d'être de son époque. Yoilà bien le xviii'' siècle, avec son goût du convenu, son ton sentimental, son genre faux et fade, qui rappelle la nature à peu près comme les bergers de Florian. L'intrigue, qui n'est pas sans défauts, est encore, à notre avis, ce que la pièce contient de meilleur. Isabelle qui, malgré ses résolutions, se sent prise d'amour pour Dorante, lui fait contracter l'engagement de se tenir en garde pendant vingtquatre heures contre un seul objet qu'elle lui désignera; elle lui laisse d'ailleurs toute liberté de fixer ensuite le prix de la gageure, s'il parvient à la gagner. Or, cet objet pour lequel il a promis de ne témoigner que de l'indifférence, c'est. . . elle-même. Là-dessus, ruses d'Isabelle pour exciter l'amour et la jalousie de son amant et le forcer à se déclarer ; désespoir et incertitude de Dorante, qui n'ose montrer ses sentiments, dans la crainte de perdre son pari. Enfin, Lisette vient à son secours, et lui dit de se prêter à tout, même à signer le contrat d'Isabelle avec Valère son rival, car le nom de l'époux doit être en blanc. C'est alors au tour d'Isabelle de se prendre d'étonnement et de rage, en présence de l'indifférence apparente de Dorante. Il signe le contrat ; il a gagné son pari ; il demande

la liberté d'écrire.

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