TOME I
pour les unions irrégulières qu'un déshonneur et une gène, dont trop souvent on se débarrasse par une nouvelle faute. Tout le monde sait le moyen qu'employa Rousseau ; l'histoire lui répétera éternellement ce reproche dont on ne se relève pas : il a mis ses enfants à l'hôpital. « Je m'y déterminai, dit-il, gaillardement, sans le moindre scrupule. « Et près de trente ans plus tard, après avoir fait un gros traité de l'éducation, où il s'étend doctement sur les devoirs de la paternité ; après avoir prononcé ces paroles décisives : « Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a point le droit de le devenir'. Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même ^ ; » après avoir été honoré du titre d'éducateur des peuples et de directeur du genre humain, il ne trouve rien de mieux que de redire : « Je le ferais encore si c'était à faire ^ »
Il est vrai qu'il gémit sur la dure nécessité qui le pressait ; qu'il assure que nul père n'aurait été plus tendre que lui, pour peu que l'habitude eut aidé la nature ^ ; qu'il verse sur sa faute des larmes amères et n'en sera jamais consolé * ; qu'il se reproche d'avoir négligé des devoirs dont rien ne pouvait le dispenser ^ Et il continue follement sa vie de désordre ; et une première, une seconde faute ne l'éclairent ni ne le corrigent; et cinq fois il renouvelle ce coupable abandon de ses enfants, sauf à l'accompagner des mêmes gémissements.
Thérèse, qui n'était qu'une pauvre fdle sans esprit et sans éducation, mais qui était inspirée par son
1. Émile, 1. I. — 2. Rêve- 1 — 4. Èmile, 1. pr, — 5. Conf'csries..., 9« promenade. — 3. Id. \ sio7is, 1. XII.
cœur de mère, se montra, dans cette circonstance, supérieure au philosophe du sentiment et de la nature. Elle voulait à toute force garder son enfant ; mais sa mère venant ajouter ses motifs intéressés aux subtilités de l'amant, finit par vaincre sa résistance. Au moment de porter l'enfant aux Enfants- Trouvés, on se contenta d'attacher à ses langes un signe de reconnaissance. Nous verrons plus tard l'inutilité de cette précaution, qu'on oublia d'ailleurs, ou qu'on négligea dès le second enfant. Il faut croire que l'affaire, aux yeux de Rousseau, n'en valait pas la peine.
Il semblerait, d'après M""" d'Allard, qui dit le savoir par M""" d'Houdetot, que c'était Thérèse qui aurait voulu se débarrasser de ses enfants * ; mais cette version ne saurait tenir contre les présomptions de la situation, contre les dires de Rousseau et d'autres personnes encore, enfin contre le bruit public. Car, quoique Jean-Jacques ait prétendu que son secret n'avait pu être divulgué que par les faux amis à qui il l'avait confié, le fait était connu dans tout le quartier. On y plaignait ouvertement Thérèse, et l'on blâmait Rousseau de cet envoi barbare de ses enfants aux Enfants-Trouvés.
Une citation encore sur le même sujet. Elle est tirée du Manuscint de ma mère, publié par Lamartine. M"""" des Roys, mère de Lamartine, tenait le fait de sa mère à elle-même, qui était très liée avec M""" de Luxembourg. « La maréchale de Luxembourg, dit-elle, sut que la femme avec laquelle il vivait était enceinte. Elle craignit que Rousseau ne
1. VoirMusSET-PATHAY, fits- I de J.-J. Rousseau, t. I, p. 209. toire de la vie et des ouvrages \
LA VIE ET LES ŒUVRES
voulut jeter, comme il l'avait déjà fait trois fois, cet enfant aux Enfants-Trouvés. Elle alla trouver M. Tronchin, de* Genève, ami particulier de Jean- Jacques Rousseau, et le pria instamment de lui faire apporter cet enfant, dont elle prendrait soin. M. Tronchin en parla à Rousseau, qui parut y donner son consentement. Il le dit aussi à la mère qui fut ivre de joie. Aussitôt qu'elle fut accouchée, cette pauvre femme fit avertir Tronchin. Il vint, il vit un bel enfant, qui était un garçon plein de vie. Il prit l'heure avec la mère pour revenir le lendemain chercher l'enfant ; mais à minuit, Rousseau, vêtu d'un manteau de couleur sombre, s'approcha du lit de l'accouchée et, malgré ses cris, emporta luimême son fils pour le perdre, sans marque de reconnaissance, dans un hospice K «
Nous ne rapportons, toutefois, ce témoignage qu'avec hésitation, parce qu'il prête par certains côtés à la critique. Le fait n'aurait pu avoir lieu qu'à partir du mois de mai de 1759, époque où Rousseau a connu M""" de Luxembourg. Or, il parait admis (nous ignorons à la vérité sur quelles preuves) qu'à cette époque il avait eu son quatrième, et même son cinquième enfant.
L'idée d'abandonner ses enfants ne lui serait sans doute pas venue, si elle ne lui avait été suggérée par d'autres personnes, dans des conjonctures qu'il raconte longuement, afin peut-être de donner le change et de plaider les circonstances atténuantes. Écoutons ce récit essejitiel, qu'il entend faire simplement et sans commentaires, afin de ne se charger ni de s'excuser.