‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 59 sur 184 · Le Manuscrit de ma mère, 1879, p · texte numérisé non relu

Le Manuscrit de ma mère, 1879, p

Après son retour de Venise, il allait ordinairement prendre ses repas près de l'Opéra, dans une maison qui se recommandait par sa société plutôt que par sa cuisine. A la tête de cette bonne et sûre compagnie trônait un vieux commandeur débauché, plein de politesse et d'esprit, mais ordurier, chevalier de toutes les filles de l'Opéra et grand conteur de nouvelles scandaleuses. Autour de ce soleil, papillonnait une brillante jeunesse composée d'officiers aux gardes, de mousquetaires, de commerçants, de financiers, enfin d'une foule de viveurs habitués à se retrouver chaque jour et à ne pas se contraindre. Le commandeur donnait le ton ; à en croire Jean- Jacques, c'était celui de la politesse et de l'honnêteté. On s'amusait, on polissonnait beaucoup, mais sans grossièreté, et la grâce de la forme faisait passer la crudité du fond. Et puis, quand les conversations ne suffisaient pas, le magasin voisin d'une modiste, avec ses jolies ouvrières, fournissait un supplément toujours à la disposition de ces Messieurs. Enfin, « celui qui peuplait le mieux les P]nfants-Trouvés était toujours le plus applaudi. » Jean-Jacques se vante d'avoir pris les maximes du lieu, sans en prendre les mœurs ; c'était déjà beaucoup trop ; mais, en pareille matière, il est rare qu'on s'en tienne à la théorie. Il ne prévoyait pas alors que cet expédient des Enfants-Trouvés aurait à lui servir un jour. L'occasion se présentant, il se trouva que la leçon avait germé ; il en profita.

Il aime mieux, d'ailleurs, suivant son habitude, se plaindre du sort que de lui-même. Il avait commencé par s'excuser ; plus tard il en vint à tenter un essai de justification en règle. Quoique la question qu'il nous soumet soit facile à résoudre, elle

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est assez sérieuse pour que nous écoutions au moins ses raisons. « Tandis que je philosophais sur les devoirs de l'homme , dit-il au VIII° livre des Confessions, un événement vint me faire mieux réfléchir sur les miens. Thérèse devint grosse pour la troisième fois. Trop sincère avec moi, trop fier en dedans pour démentir mes principes par mes œuvres, je me mis à examiner la destination de mes enfants et mes liaisons avec leur mère sur les lois de la nature, de la justice, de la raison, de la religion... Si je me trompai sur les résultats, rien n'est plus étonnant que la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai... Non, je le sens, et je le dis hautement, jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n'a pu être un homme sans sentiments , sans entrailles, un père dénaturé. J'ai pu me tromper, mais non m'endurcir. Si je disais mes raisons, j'en dirais trop... Je me contenterai de dire que mon erreur fut telle qu^en livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers ou paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon. Plus d'une fois depuis lors, les regrets de mon cœur m'ont appris que je m'étais trompé ; mais loin que ma raison m'ait donné le même avertissement, j'ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père et de celui qui les menaçait, quand j'aurais été forcé de les abandonner. Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants-Trouvés ainsi que les premiers ; et il en fut de même des deux suivants ; car j'en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime,

que, si je ne m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère ; mais je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons... En un mot, je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n'ai jamais rien à cacher à mes amis ; mais parce qu'en effet je n'y voyais aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l'être. J'aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l'ont été. »

Jean-Jacques vient de dire qu'il a dévoilé sa conduite à ses amis. En ce qui concerne ses rapports avec Thérèse, ils étaient publics ; il n'avait donc rien à dévoiler. Quant à l'envoi de ses enfants à l'hôpital, le fait, parait-il, resta longtemps ignoré. Pas si ignoré pourtant que plusieurs personnes ne l'aient connu. Tronchin en fut instruit , et ne garda sans doute pas la nouvelle pour lui seuP. Il est curieux d'ailleurs de voir en quels termes Rousseau en informa les personnes auxquelles il crut devoir en faire part. Sa lettre à M""^ de Francueil, à ce sujet, mérite d'être citée : Oui, Madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés. J'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre, et non pas un crime à me reprocher... Yous connaissez ma situation : Je gagne, au jour la journée, mon pain avec assez de peine. Comment nourriraisje encore une famile? Et si j'étais obligé de recourir au métier d'auteur, comment les soucis domestiques

i. Letlre de Tronchin au pas- I par G. Maugras, Voltaire et leur Vernes, 20 mai 1763, Cité | J .-J , Rousseau, ch. xn, p. 289.

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et le tracas des enfants me laisseraient-ils dans mon grenier la tranquillité nécessaire pour faire un travail lucratif?... Que ne me sais-je marié, me direz-vous? Demandez-le à vos injustes lois, Madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun devoir m'y oblige. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'en ai rien fait, et que je n'en veux rien faire. — Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir? — Pardonnez-moi, Madame, la nature veut qu'on en fasse , puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde ; mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants \ »

Plus tard cependant^ le remords devint si vif que Jean-Jacques aima mieux se condamner à l'abstinence que d'exposer Thérèse à se voir derechef dans le même cas ; mais il avoue qu'il ne tint pas toujours sa résolution ^

Enfin, dans les derniers jours de sa vie, il devient encore plus explicite. « Il est sûr, dit-il, que c'est la crainte d'une destinée pour eux mille fois pire, (jui m'a le plus déterminé dans cette démarche. Plus indifférent sur ce qu'ils deviendraient, et hors d'état de les élever moi-même, il aurait fallu, dans ma situation, les laisser élever par leur mère, qui les aurait gâtés, et par sa famille, qui en aurait fait des monstres.' Je frémis encore d'y penser... Je savais que l'éducation pour eux la moins périlleuse était celle des Enfants-Trouvés, et je les y mis. Je le ferais encore avec bien moins de doute aussi, si la chose était à faire... " »

1. 20 avril 1751. — 2. Confes- | 9» Promenade. — Voir aussi sions, 1. XII. — 3. Rêveries. | Confessions, 1. IX.

Ces déclamations sonnent assez bien , mais elles ne sont pas même spécieuses. N'aviez-vous pas , peut-on dire à Rousseau, un moyen bien simple d'empêcher que vos enfants ne fussent élevés par leur mère et sa famille, ou livrés à V éducation publique (le mot est joli et mérite d'être conservé), c'était de ne pas contracter des liens honteux également condamnés par la nature , la justice , la raison et la religion ? Si Thérèse et sa famille étaient un obstacle insurmontable à l'accomplissement de vos devoirs de père, pourquoi l'avez- vous prise ? Pourquoi l'avez vous gardée ? Pourquoi vous êtes-vous embarrassé de cette famille ? Pourquoi vous êtes-vous laissé dominer par elle? N'est-ce pas vous qui avez dit que « celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a pas le droit de le devenir? » Mais vous vous êtes engagé, vous avez des devoirs que vous tenez à, remplir ; enfin le mal est fait, les enfants sont venus ; il n'est pas possible de revenir sur le passé. — Ehl mon Dieu, qu'au lieu de mettre en avant vos obligations vis-à-vis de Thérèse, parce que celles-là vous plaisent, vous feriez bien mieux de songer aux malheureux petits êtres auxquels vous imposez le fardeau d'une naissance illégitime et d'une éducation de hasard ! Vous n'avez, dites-vous, que l'alternative de les abandonner ou d'en faire des aventuriers ou des coureurs de fortunes. Eh! pourquoi n'en feriez-vous pas des honnêtes gens? Quant à Thérèse, donnezlui une réparation suffisante, cela vaudra mieux que de la déshonorer ; si vous n'en connaissez pas d'autres que le mariage, épousez-la. Vous aurez ainsi l'avantage de remplir par la même occasion vos devoirs envers vos enfants et de réparer l'in-

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famie de leur naissance ; vous y trouverez, soyez-en sûr, le moyen, nous dirions la g-râce, si vous étiez chrétien, de leur procurer une éducation honnête et une situation dont ils n'aient pas à rougir; enfin, vous pourrez prétendre à ces joies de la famille, après lesquelles vous semblez avoir aspiré toute votre vie et qui constamment vous ont fui par votre faute.

S'il y a une excuse en faveur de Rousseau , on la trouverait, tout au plus, dans les vices de son éducation. Ni son père, ni M""" de Warens, ni Diderot, sans parler des autres, n'étaient propres à lui inspirer la pratique du devoir. Et, depuis qu'il était engagé dans une société plus aristocratique, il y voyait plus d'élégance, mais non moins de corruption.

Les déclarations si précises, si réitérées de Rousseau semblaient défier la critique. Cependant, après plus d'un siècle , une voix s'est inscrite en faux contre ces preuves, réputées jusque-là sans réplique : Jean-Jacques Rousseau, d'après le Docteur Roussel, n'aurait pas eu, n'aurait pas pu avoir d'enfants. Deux obstacles s'y opposaient : sa maladie d'une part, ses tristes habitudes de l'autre. Deux raisons, plus ou moins probables , deux à peu près qui ne feront jamais une certitude. Ils auraient pu produire quelque impression avant l'événement, mais ils sont absolument sans valeur du moment que les faits sont venus les démentir.

Sans discuter à fond la dissertation médicale du Docteur Roussel, rôle qui ne nous convient nullement, qu'il nous soit permis de lui demander si cette maladie constitutionnelle^ compliquée, dit-il, d'uréthrite et d'orchite, il en connaît bien l'exis-

tence, la nature et la gravité. Jean-Jacques avait une maladie, dont, soit dit en passant, les médecins n'ont découvert aucune trace après sa mort* ; il avait de déplorables habitudes : voilà deux faits certains. Le reste n'est qu'inductions, rapports sans consistance, bouts de phrases pris de divers côtés. Un diagnostic reconstruit après un siècle, dans de telles conditions, peut-il prévaloir contre des faits certains ?

Un coup d'oeil sur le genre de vie que Rousseau menait alors ^ tout en nous rappelant au cours des événements, nous aidera à comprendre tout ce qu'il y avait de dangers pour la vertu , de hontes , d'infamies dans ce milieu réputé honnête et poli. Sauf M^^'Dupin, qui était presque un phénomène de vertu, que d'exemples déplorables autour du malheureux Jean-Jacques ! 11 fait dater de cette époque sa liaison avec M"''' d'Epinay . En 1748, Francueil l'ayant emmené en effet passer une partie de l'été à la Chevrette, château situé près de celui d'Epinay et appartenant à M. de Bellegarde, père de M""" d'Épinay, celle-ci, qui s'y trouvait également, eut occasion de voir Rousseau tout à son aise. Francueil était l'amant attitré de M""" d'Epinay; l'intimité du patron amena celle du secrétaire. Rousseau venait d'être deux fois malade, si même il ne Tétait encore ^ ; l'existence large à la campagne était un remède fort à son gré. La vie à la Chevrette rappelle celle de Chenonceaux :

1. Procès -verbal d''autopsie j seau. — 2. Lettre à M™e de Wadressé après la mort de Rous- \ rens, 26 août 1748.

la musique, la comédie en faisaient le fond; il y faut joindre les intrigues. La plupart des femmes avaient là leurs amants, à la barbe des maris. Rousseau, tout nouveau venu qu'il était, se vante d'avoir été honoré de bien des confidences. M. de Francueil et M"""* d'Epinay l'avaient, chacun de leur côté, instruit de leurs relations, et, ce qui est plus fort, M""^ de Francueil l'entretenait de ses chagrins. Il est fier de l'habileté avec laquelle il sut mener sa barque entre ces deux femmes, sans les trahir, mais aussi sans les servir jamais ; car il ne leur dissimulait pas l'attachement qu'il avait pour toutes deux. Il appelle cela de la droiture et de la fermeté, et attribue à ces qualités l'amitié, l'estime et la confiance qu'il leur inspira jusqu'à la fin ; mais un ami véritable eût eu quelque chose de mieux à donner qu'une complaisance banale, qui ne remédie à rien, parce qu'elle ne sait rien blâmer.

La première comédie qu'on joua sur le théâtre de la Chevrettre fut V Engagement téméraire. On eut la malencontreuse idée de donner un rôle à l'auteur. Il passa des mois à l'apprendre, le joua mal, et il fallut le lui souffler d'un bout à l'autre. « Quoique ce ne soit qu'une comédie de société, dit M"'^ d'Epinay, elle a eu un grand succès. Je doute cependant qu'elle pût réussir au théâtre ; mais c'est Touvrage d'un homme de beaucoup d'esprit, et peut-être d'un homme singulier. Je ne sais pas trop cependant si c'est ce que j'ai vu de l'auteur ou de la pièce qui me le fait juger ainsi. Il est complimenteur, sans être poli , ou au moins sans en avoir l'air. Il parait ignorer les usages du monde', mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a le teint brun, et des yeux pleins de feu animent sa physio-

nomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il parait joli ; mais lorsqu'on se le rappelle , c'est toujours en laid. On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances, qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est apparemment ce qui lui ^donne de temps en temps l'air farouche*.

De son côté, M"" d'Ette, méchant esprit et méchante langue, écrivait à son amant le chevalier de Yalory : « Vous auriez été content de la comédie audelà de ce que vous pouvez imaginer... Nous avons eu vraiment une pièce nouvelle, et Francueil a présenté le pauvre diable d'auteur, qui vous est pauvre comme Job, mais qui a de l'esprit et de la vanité comme quatre. Sa pauvreté l'a forcé de se mettre quelque temps aux gages de la belle-mère de Francueil, en qualité de secrétaire. On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne , et ce n'est pas peu. J'espère que nous la saurons un jour... Francueil vint nous apprendre que c'était un homme d'un grand mérite. Cela pourrait bien être vrai. Il est certain que sa pièce, sans être bonne, n'est pas d'un homme ordinaire ^ »

Ces jugements, écrits au moment même, montrent qu'à cette époque on n'était pas fixé sur le mérite de Rousseau. Il n'était pas encore un grand homme, mais il pouvait être en train de le devenir.

]y|me (j'Épinaiy se proposait de profiter beaucoup de sa conversation ; elle se tint parole. « Vous n'imaginez pas , écrivait-elle à Francueil , combien j'ai de douceur à causer avec lui... J'ai encore l'âme attendrie de la manière simple et originale en

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