George Sand, Histoire de ma vie, ch. v
Jean-Jacques. 11 s'ennuyait des amusements grossiers de ses camarades ; il se rebutait du travail. Pour se distraire, il eut recours à la lecture, et, suivant sa nature extrême en tout , ce goût tourna bientôt en passion, et sa passion en fureur. Aucun maître n'eût toléré que le temps de son apprenti se perdit en ces occupations pour le moins inutiles ; Dacommun, qui ne se distinguait pas par la douceur, s'y opposa avec sa rudesse accoutumée. Il épiait Jean-Jacques, le surprenait, le battait, brûlait ses livres ou les jetait par la fenêtre; mais rien n'y faisait; à tout prix il lui fallait des livres; bons ou mauvais, tout y passait, et de même qu'il avait épuisé autrefois la bibliothèque de son père, il ne tarda pas à épuiser la boutique de La Tribu , sa loueuse attitrée. Les quelques sous dont il pouvait disposer chaque semaine étaient régulièrement portés chez cette femme. Quand il n'avait plus de quoi payer, il lui donnait ses chemises, ses cravates; il lui demandait crédit. Puis vint le moment où il n'eut plus rien à lire; alors il redevint désœuvré, misanthrope; il se nourrit l'imagination de ses souvenirs; il se plaça en esprit dans la situation de ses héros favoris; il refit pour son propre compte et s'appliqua à lui-même leurs aventures les plus intéressantes. Il assure qu'au milieu de ce dévergondage, il sut se préserver des livres obscènes, malgré les offres séduisantes de La Tribu; il nous permettra de n'en rien croire. Dans l'état d'esprit qu'il nous dépeint, était-il seulement capable de discerner et de choisir?
« J'atteignis ainsi, dit-il, ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de
larmes, soupirant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût. »
Pendant ce temps-là, que faisait son père? Il n'en est pas question. Et pourtant il vivait ; il était à quelques lieues de là ; mais il songeait peu, à ce qu'il paraît, qu'il eût un fils. Cette vie ne pouvait durer ; voici comment elle prit fin.
Le dimanche, après le prêche, Jean-Jacques allait souvent, avec ses camarades, s'ébattre hors de la ville. Egalement difficile à ébranler et à retenir, il leur aurait volontiers échappé, s'il avait pu, mais il était plus ardent qu'aucun autre, quand il était entraîné dans leurs jeux. Il y fut pris deux fois, et les portes de la ville furent fermées avant qu'il eût pu y rentrer. Ses absences lui avaient toutefois attiré de tels traitements qu'il jura de ne pas s'y exposer de nouveau. En effet, pareil accident lui étant arrivé, sans qu'il y eût de sa faute \ le lendemain matin, au lieu de revenir avec ses camarades, il leur déclara qu'il était résolu de partir, les chargeant seulement de prier en secret son cousin Bernard de lui venir dire un dernier adieu.
Il paraîtrait, d'après le récit de Jean-Jacques, que la famille Bernard ne fut pas fâchée de l'occasion qui se présentait de se débarrasser de lui. Déjà, d'après les conseils de M""" Bernard, l'intimité s'était refroidie entre les deux jeunes gens, en mèaie temps que leurs carrières avaient pris des directions différentes ; l'un étant un garçon du haut, destiné aux professions libérales ; l'autre, chétif
1. Le dimanche 14 mars l et le pays romand.) 1728. (E. HiTTEK, Jean-Jacques j
LA VIE ET LES ŒUVRES
apprenti, n'étant qu'un enfant de Saint-Gervais. Toujours est-il que son cousin, au lieu de chercher à le ramener chez ses parents, ou de lui proposer de le suivre, l'encouragea simplement dans son projet. Jean-Jacques voit là, non sans motifs, l'influence de M^'^ et peut-être de M., Bernard.
Cet événement décida de sa ^destinée et le livra pour le reste de ses jours aux hasards d'une existence errante et sans famille. Mais avant de s'engager dans le récit du second chapitre de sa vie, il jette un regard attristé sur le sort qu'il eût pu espérer, s'il eût été mieux dirigé. Il s'étend avec complaisance sur les avantages de sa profession de graveur, sur le bonheur d'un état tranquille et obscur qui, sans mener à la fortune, procure assez de ressources et laisse assez de loisirs pour cultiver des goûts modérés. « J'aurais, dit-il, passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût et d'une société selon mon cœur. J'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose. J'aurais aimé mon état, je l'aurais honoré peut-être ; et, après avoir passé une vie obscure et simple, mais égale et douce, je serais mort paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié sans doute, j'aurais été regretté du moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de moi. « Au lieu de cela... quel tableau vais-je faire? » Ces lignes sont-elles un rêve de plus à ajouter aux rêves sans nombre qu'enfanta l'imagination de Rousseau ? C'est possible ; mais elles n'en dénotent pas moins ce désir du bien, ce regret du mal, qui
souvent le suivirent jusque dans ses plus grands écarts. Cette page peut, à nos yeux, en racheter beaucoup d'autres; elle est, pour le moins, une aspiration vers le bien, si elle n'en est pas la volonté formelle.