‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 64 sur 184 · Confessions, I. VIII · texte numérisé non relu

Confessions, I. VIII

cette époque une occasion mémorable de montrer la vivacité de ses sentiments.

Diderot, son intime, presque son patron, avait eu le malheur d'offenser dans son dernier ouvrage quelques hauts personnages. Ses Pensées philosophiques lui avaient déjà attiré des désagréments ; mais les plaisanteries assez inofFensives de la Lettre sur les aveugles, où M. de Réaumur et du Pré- Saint-Maur purent se reconnaître, semblèrent bien plus graves que les maximes philosophiques qui n'attaquaient que Dieu et la morale. L'auteur fut, pour ce méfait, enfermé au donjon de Vincennes. De là, de grandes angoisses pour Jean-Jacques. Son imagination exaltée ne lui découvre que malheurs ; enfin, il se monte si bien la tête, qu^il écrit incontinent une belle lettre à M'^^ de Pompadour, pour lui demander la grâce de son ami ou la faveur d'aller partager sa captivité. Cette lettre est perdue ; Jean- Jacques la qualifie de peu raisonnable ; cela doit nous suffire. Il n'ose attribuer à sa tentative l'adoucissement apporté peu de temps après au sort de Diderot. On donna au prisonnier la permission de se promener dans le parc, de recevoir sa femme et ses amis. Quels moments pour Rousseau, quand il put le serrer dans ses bras, l'arroser de ses larmes ! Diderot était moins expansif; mais Jean-Jacques, tout entier à ses transports, n'avait rien plus à cœur que de renouveler ses bienheureuses visites trois ou quatre fois la semaine. Le plus souvent il allait à pied, seul moyen de transport à la portée de sa bourse. Une de ces excursions est restée célèbre à cause de l'influence considérable qu'elle a eue sur sa destinée.

Un jour donc que, par une chaleur accablante, il

arpentait péniblement la route de Vincennes, un numéro du Mercure de France, qu'il avait emporté pour se distraire, lui apprit que l'Académie de Dijon proposait pour sujet de prix la question suivante : « le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? » « A l'instant de cette lecture, dit-il, je vis un autre univers, et je devins un autre homme ! — Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, dit-il ailleurs*, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture. Tout à coup je me sens l'esprit ébloui de raille lumières ; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jettent dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine. Ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant, j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais. »

« Yoilà, dit Marmontel, qui cite ce passage, une extase éloquemment décrite. Voici le fait dans sa simplicité ; tel que me l'avait raconté Diderot, et tel que je le racontai à Voltaire. J'étais (c'est Diderot qui parle) j'étais prisonnier à Vincennes. Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante, et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était :

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