Quatre lettres à M. de Malesherbes ; lettre II
LA VIE ET LES (OUVRES
le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? Quel parti prendrezvous, lui demandai-je? — Il me répondit : le parti de l'affirmative. — C'est le pont aux ânes, lui dis-je; tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes ; au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit-il, après y avoir réfléchi, et je suivrai votre conseil \ »
Entre les deux versions, on pourrait être embarrassé, si l'on n'avait un interprète de Diderot plus autorisé que Marmontel, c'est Diderot lui-même. Voici ses paroles : « Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, il (Rousseau) vint me consulter sur le parti qu'il prendrait. — Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra. — Vous avez raison, me répliqua-t-iP. » Rien donc ne s'oppose à ce qu'on laisse à Rousseau la responsabilité de l'opinion qu'il a adoptée.
Lui-même y tient, et ses partisans y tiennent encore plus que lui. Il n'y a là rien d'étonnant ; car elle contient en germe presque tous ses systèmes. Il est fier de cette théorie ; libre à lui, quoique à notre sens elle ne mérite pas tant d'estime; il la regarde comme absolument neuve, originale et accuserait volontiers de larcin quiconque y prétendrait quelque chose. Il est piquant, en effet, de voir ce littérateur de profession, ce limeur de phrases, qui cherche ses elfets et retourne ses périodes à
1. Mémoires de Marmontel, 1. VII. La Harpe, à l'article Rousseau : Dans le Lycée, raconte l'histoire de la même
façon; mais il pourrait bien n'être que l'écho de Marmontel. — 2. Diderot, Vie de Sénèque, § 66.
nuits entières, ce philosophe, cet artiste, cet auteur de comédies et d'opéras, condamner les sciences et les arts, rendre les littérateurs, les savants et les artistes responsables des maux et des crimes de l'humanité, employer les charmes d'une belle parole pour démontrer à une académie les inconvénients des académies et des belles paroles. La critique ne pouvait manquer de lui reprocher ces contradictions entre ses principes et sa conduite ; nous verrons comment il y répondit. Mais remarquons dès maintenant que ce qu'il prenait pour une nouveauté courait depuis des siècles les carrefours de la littérature ; de sorte qu'avec la prétention de faire un paradoxe^ il tomba plutôt dans le lieu commun. Cent fois avant lui on avait signalé les abus de la science. Que de textes à citer dans ce sens, depuis Salomon jusqu'à nos jours, en passant par Platon, Horace, saint Augustin, Montaigne, etc. Tout au plus donna-t-il à ces maximes une portée absolue , qu'elles n'avaient pas toujours dans la pensée de leurs auteurs. Lui-même ne cite-t-il pas à l'appui de sa thèse Socrate, Sénèque, Montaigne, Montesquieu ?
Il aurait bien eu, s'il l'avait voulu, un moyen facile de donner du nouveau, tout en faisant une œuvre vraiment démocratique , c'était de parler sérieusement de l'instruction populaire. Cette question aurait prêté , sous sa plume , à de beaux développements ; elle lui aurait donné l'occasion de témoigner de ses sympathies pour les petits et les ignorants , sans l'obliger à maltraiter les grands et les savants. Au XYuf siècle, l'instruction populaire était généralement condamnée. Cette époque, qu'on a appelée le siècle des lumières, entendait faire de
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rinstruction le privilège d'une aristocratie d'élite, et Voltaire, félicitant LaChalotais « d'avoir proscrit Tétude chez les laboureurs ^, » se faisait simplement Téclio des philosophes de son temps. Seule, l'Eglise, fidèle à ses traditions séculaires, tenait pour l'instruction du peuple.
Mais si Jean-Jacques attaquait les philosophes, ce n'était pas pour se jeter dans les bras des prêtres. Il rêva bien l'égalité : il en fut toute sa vie le grand apôtre ; seulement au lieu de prendre son niveau en haut, il préféra le prendre en bas; au lieu d'appeler le peuple au partage des enseignements donnés au petit nombre, il voulut confondre tout le monde dans une commune et universelle ignorance; il prit pour idéal l'ignorance, comme d'autres auraient pris le savoir.
Ce n'est pas qu'il tint à persuader qui que ce fût. Le philosophe , le littérateur Rousseau n'en était pas venu, au prix de mille expédients, au point où il était arrivé, pour faire de son passé et de son avenir un sacrifice qui eût été un véritable suicide. Il espérait bien ne convertir personne , pas plus qu'il n'avait l'intention de se convertir lui-même ; aux livres qu'il lui prendrait fantaisie de composer, il comptait trouver, comme par le passé, des lecteurs et des partisans.
Une chose, dans tous les cas, qu'on ne saurait lui contester, ce sont les formes séduisantes dont il revêtit des maximes plus que contestables. En fautil conclure, comme le veut la lettre à Malesherbes, et comme cela paraît admis par presque tout le monde, à une transformation complète du talent et